Document : La bataille des terres rares

Document : La bataille des terres rares

Certains minerais, rares justement (et très polluants), sont essentiels dans la fabrication de nombreux biens de consommation, mais aussi dans les industries de pointe stratégiques. Et la Chine détient aujourd’hui le quasi-monopole de l’exploitation… Récit d’une lutte planétaire et méconnue.

Le 7 septembre 2010, un chalutier chinois hasardant ses filets au large des îles Senkaku, en mer de Chine, est pris en chasse par des gardescôtes japonais. S’ensuit une violente altercation entre les deux équipages, qui conduit à l’arrestation du capitaine du chalutier. Intolérable pour Pékin, qui conteste au Japon le contrôle de ces îlots au sous-sol riche en hydrocarbures. Et répond à cette humiliation en suspendant, six mois durant, ses exportations de terres rares à destination de son rival asiatique. La Chine en détient en effet le quasi-monopole. Or cette famille de 17 minerais est indispensable à la fabrication d’un grand nombre de biens de consommation tels que les téléphones mobiles et les écrans de télévision. Mais on les retrouve aussi dans les batteries électriques, les éoliennes, les panneaux solaires ou encore les missiles longue portée… Sans ces métaux largement inconnus du grand public, des pans entiers des industries de pointe (aéronautique, défense, énergies vertes, électromagnétique) n’existeraient pas. L’embargo de septembre 2010 provoque un électrochoc : l’Occident prend soudainement conscience qu’il est plus dépendant de l’empire du Milieu pour la livraison de ces minerais stratégiques qu’il ne l’est déjà du pétrole saoudien. Comment en est-il arrivé là ?

« Les réserves de terres rares ne sont pas concentrées en Chine, rappelle Jack Lifton, président de Technology Metals Research, une société de conseil américaine. Jusque dans les années 1980, ajoute-t-il, le leader des terres rares n’était pas l’empire du Milieu, mais les États-Unis. » Dans le désert du Nevada, le site de Mountain Pass, exploité par la minière Molycorp, fournissait depuis les années 1960 l’essentiel de la demande mondiale. Mais la concurrence des mines chinoises de Bayan Obo, en Mongolie intérieure, facilitée par un dumping social et environnemental, est rapidement devenue intenable pour Molycorp, contraint de suspendre ses opérations… Qu’importe pour l’Occident ! Exploiter des terres rares s’avère en effet un processus polluant, puisqu’il faut les séparer des autres métaux (uranium et thorium) auxquels elles sont naturellement mélangées en utilisant des produits chimiques hautement toxiques.

Aussi le nouveau leadership chinois des terres rares a-t-il permis aux États-Unis de se dégager de lourdes contraintes environnementales. Par ailleurs, le seul souci des acteurs du libre marché était alors de se procurer des terres rares en quantités abondantes et peu chères des conditions que l’empire du Milieu remplissait à merveille. Pourtant, deux grains de sable sont venus enrayer cette fluide mécanique : tout d’abord, l’irruption des pays émergents sur le marché des matières premières, synonyme de tensions sur les approvisionnements et d’augmentation des prix ; ensuite, la montée en puissance de la Chine, qui use aujourd’hui de son monopole sur les métaux stratégiques pour muscler sa diplomatie…

Celle-ci voit même plus loin : après avoir acquis le contrôle de l’extraction des minerais, elle s’est lancée, dès les années 1990, dans l’acquisition des industries qui les utilisent, à commencer par les fabricants de super-aimants de terres rares. Minuscules comme une tête d’épingle ou pouvant atteindre la taille d’une grande assiette, ces aimants sont ensuite intégrés dans les brosses à dents électriques, les iPhone et jusque dans les bombes dites « intelligentes » JDAM construites par la firme Boeing. À l’époque, l’industrie des aimants était majoritairement japonaise et américaine. Plus pour longtemps puisque l’empire du Milieu a progressivement racheté tous les fabricants. Point d’orgue de cette stratégie de concentration verticale, le passage sous pavillon chinois de l’américain Magnequench, établi à Valparaiso, dans l’Indiana. Le président Clinton aurait-il dû approuver, en 2000, la cession de ce joyau essentiel pour la production de missiles longue portée américains ? Son successeur George Bush n’aurait-il pas dû brandir l’amendement Exon-Florio de 1988, qui permet de suspendre la cession d’entreprise lorsque celle-ci porte atteinte à la sécurité nationale ? Démocrate ou républicaine, l’administration ne bouge pas le petit doigt. « L’affaire Magnequench aurait dû être un signal d’alarme, indiquant que la Chine nous concurrençait désormais jusque sur le segment des industries de pointe », observe, amer, Jim Robinson, syndicaliste à la centrale United Steel Workers, dans l’Indiana. Et tandis que les 225 emplois à très haute valeur ajoutée s’envolaient vers la Chine, l’usine de Magnequench a trouvé une nouvelle utilité : ses hangars servent aujourd’hui de garderie pour chiens.

BAOTOU, L’AUTRE SILICONE VALLEY

À 700 kilomètres au nord-ouest de Pékin, plantée au milieu des steppes de Mongolie intérieure, Baotou est la capitale mondiale des terres rares. Tours de verre élancées, population jeune et avide de consommation… les 100 000 tonnes de minerais 75 % de la production mondiale extraites chaque année des mines du géant Baotou Steel contribuent à la prospérité de cette ville de 2,5 millions d’habitants. En outre, les autorités locales y ont établi une zone franche de 50 km² surnommée « la Silicone Valley des terres rares ». Attirées par la proximité des mines et un accès facilité aux précieux minerais, 2 500 sociétés chinoises et étrangères consommatrices de terres rares dont une cinquantaine d’entreprises high-tech y ont déjà délocalisé leurs unités de production, générant un chiffre d’affaires annuel total de près de 3 milliards d’euros. « Baotou accueille aujourd’hui des fabricants de super-aimants, de matériaux de polissage, de catalyseurs, de véhicules électriques, de luminophores pour les écrans de télévision… une bonne partie des activités économiques en aval des mines ont convergé jusqu’ici », constate Jean-Yves Dumousseau, directeur commercial chez le chimiste américain Cytec.

Ces délocalisations, les industriels étrangers les ont pourtant davantage subies que souhaitées… Car, depuis plusieurs années, le ministère de l’Économie chinois a imposé des quotas aux exportations de terres rares. De 45 000 tonnes en 2006, ces derniers se sont rétractés à 30 996 tonnes pour l’année 2012, selon le site d’informations Metal Pages. Conséquence, les prix ont été mécaniquement conduits à la hausse : de 11 euros en 2003, le kilo de dysprosium se négocie à 500 euros aujourd’hui. Quant au kilo de néodyme, il vaut désormais 60 euros contre à peine 5 euros en 2008. « La Chine organise artificiellement la pénurie, s’emporte le sénateur américain Sherrod Brown. Cette politique augmente les prix des terres rares à l’international tout en les maintenant bas en Chine ! Comment pouvonsnous rester compétitifs ? » Face à cette distorsion de concurrence, les entreprises étrangères n’ont d’autre choix que de migrer à Baotou.

UNE DEMANDE MONDIALE EN HAUSSE

Étouffé par les embargos et les quotas chinois, le reste du monde peut-il assister, les bras croisés, au déclin de ses industries ? La plainte déposée devant l’OMC par les États-Unis en 2012 n’y suffira pas ; l’Occident n’a d’autre choix que de contourner le monopole chinois en prospectant d’autres mines. Du Canada à l’Afghanistan, du Groenland à l’Afrique du Sud, plus de cinq cents projets d’exploration ou d’extraction de gisements de terres rares sont aujourd’hui entrepris. La France et l’Allemagne s’intéressent ainsi au sous-sol du Kazakhstan, tandis que le Japon convoite les immenses réserves de Mongolie. Mais, de l’exploration au premier coup de pioche, deux décennies sont nécessaires pour exploiter un gisement… Or la demande mondiale croît à un rythme soutenu (5 % par an) ! Soucieuse de préserver ses ressources et inquiète des graves répercussions environnementales que provoque l’exploitation des terres rares à Baotou, même la Chine cherche à diversifier ses approvisionnements. Du coup, les anciennes mines de Mountain Pass, aux États-Unis, et de Mount Weld, en Australie, reprennent du service. Exploitée par le groupe Lynas, cette dernière produira à courte échéance 22 000 tonnes par an, contribuant à alléger les tensions entre l’offre et la demande. Mais pas question pour l’Australie de supporter sur son sol le coût écologique de la transformation des terres rares. Avec le consentement tacite des Chinois et des Occidentaux réunis, Lynas s’est entendu avec la Malaisie pour délocaliser le processus de raffinage et la pollution associée. Construite dans les faubourgs de la ville de Kuantan, dans l’est de la péninsule malaisienne, la plus grande raffinerie de terres rares de la planète a déjà coûté 600 millions d’euros. À terme, un quart des terres rares produites dans le monde devraient transiter par Kuantan.

La tâche s’annonce pourtant rude pour Lynas : de l’opposition politique aux associations locales en passant par les populations directement impactées par les risques de rejets de métaux lourds, la colère gronde… Depuis le début des opérations de construction, en 2008, les milliers d’activistes du mouvement « Save Malaysia Stop Lynas » (« Sauvez la Malaisie, stoppez Lynas ») arpentent les rues de Kuala Lumpur et de Kuantan, vêtus d’un tee-shirt noir sur lequel le sigle de la radioactivité est barré d’un trait rouge. Aux cris de « Non à l’usine du cancer », ils sont rejoints par le parlementaire australien Robin Chapple, qui questionne sans relâche la responsabilité environnementale du groupe minier : « Qu’adviendra-t-il des déchets le jour où l’usine fermera ? Lynas les stockera-t-il dans des tonneaux en acier ? Les barils seront-ils toujours étanches ? Qui en sera responsable ? » En dépit d’une opinion publique hostile et de nombreux obstacles techniques, Lynas a finalement commencé à procéder au raffinage en novembre 2012. En revanche, la chute des cours des terres rares enregistrée depuis le début de l’année a contraint le groupe à diviser, en juin, ses prévisions de production de moitié…

L’INDÉPENDANCE PAR LE RECYCLAGE ?

Face à la persistante insécurité des approvisionnements, nombreux sont dès lors les industriels à parier sur le recyclage des terres rares. En France, le groupe Solvay (anciennement Rhodia) a récemment investi 15 millions d’euros pour développer les techniques de recyclage des ampoules contenant du cérium, de l’europium ou encore du gadolinium. Mais c’est surtout en Extrême-Orient que la recherche connaît les avancées les plus importantes. Premiers consommateurs de produits high-tech de la planète, les Japonais ont en effet découvert que leurs déchetteries de produits électroniques sont autant de « mines urbaines » contenant des réserves insoupçonnées de terres rares : pas moins de 300 000 tonnes, selon les calculs du National Institute for Materials Science. De quoi assurer l’indépendance minérale de l’empire du Soleil-Levant pour la prochaine décennie. À condition toutefois d’être en mesure de développer des technologies permettant de recycler ces ressources à un coût inférieur au prix de l’extraction… Or les technologies ne sont pas encore au point, et « le seul moyen rentable de recycler les déchets électroniques consiste aujourd’hui à les expédier… vers la Chine ! », s’étrangle le chercheur Toru Okabe dans son atelier de l’université de Tokyo. Malgré l’interdiction faite par la Convention de Bâle d’exporter des déchets dangereux, les ports de Tokyo ne comptent plus les conteneurs chargés de produits électroniques rejoignant l’empire du Milieu… « Quel paradoxe, s’exclame Yuka Takamiya, militante de l’ONG Basel Action Network, à Tokyo. Nous sommes dépendants de la Chine pour la fourniture de terres rares, et nous les leur renvoyons toutes ! »

CÉRIUM, LANTHANE, PRASÉODYME… DES APPLICATIONS INFINIES

Leurs noms sonnent comme des territoires inexplorés et, jusqu’à l’embargo chinois de septembre 2010, le grand public ne se doutait guère de leur existence. Cérium, lanthane, praséodyme, néodyme, prométhium, samarium, europium, gadolinium, terbium, dysprosium, holmium, erbium, thulium, ytterbium, lutécium, scandium, yttrium… Découvertes au XIXe siècle et utilisées dès les années 1970 dans la fabrication des tubes cathodiques pour les téléviseurs, la famille de 17 minerais que sont les terres rares fait aujourd’hui partie intégrante de notre quotidien. « Sans elles, nous reviendrons à notre niveau de développement des années 1970 », observe même un haut fonctionnaire chinois. Les exceptionnelles propriétés électromagnétiques du néodyme ont en effet permis de réduire la taille des superaimants contenus dans tous les moteurs électriques, annonçant l’avènement de la miniaturisation. Catalyse, imagerie médicale, luminophores, optique, supraconduction… les applications sont infinies. Le cérium sert par exemple au polissage des verres optiques, l’europium est utilisé dans la protection des billets de banque et l’ytterbium entre dans la composition des panneaux photovoltaïques. Quant au lanthane, il est indispensable aux batteries des voitures électriques et sert au craquage des pétroles lourds. L’importance des terres rares ne fera que s’accroître à l’avenir, d’autant que la science parvient difficilement à mettre au point des produits de substitution. À noter que, selon une étude réalisée par Ernst & Young Technology Minerals, une pénurie devrait toucher 5 minerais dans les quinze prochaines années, à savoir : néodyme, europium, terbium, dysprosium et yttrium.

UN MARCHÉ EN PLEIN ESSOR

Le marché des terres rares, qui pèse déjà plus de 3 milliards d’euros et connaît une croissance annuelle de 5 %, pourrait-il profiter à l’Afrique ? Contrairement à ce que leur nom laisse entendre, les terres rares ne sont pas si rares… « Rien qu’en Afrique, onze gisements sont l’objet de développements miniers. Cela représente 53 millions de tonnes d’oxydes de terres rares, soit environ 10 % des réserves mondiales connues en dehors de la Chine », relève Patrice Christmann, directeur adjoint de la stratégie des ressources minérales au Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM). Avec les gisements de Steenkampskraal (Western Cape), Zandkopsdrift (Northern Cape) et Glenover (Limpopo), respectivement exploités par les Junior canadiennes Great Western Minerals, Frontier Rare Earth, et la britannique Galileo, l’Afrique du Sud fait aujourd’hui figure de leader. Mais d’autres pays pourraient être amenés à jouer un rôle important. En Tanzanie, le groupe canadien Montero Mining s’intéresse ainsi au sous-sol du site de Wigu Hill, au sud-ouest de Dar es-Salaam. Au centre du Gabon, le gisement de Mabounié retient par ailleurs l’attention du français Eramet. Mais c’est peut-être à Madagascar que les perspectives sont les plus prometteuses : en 2012, le chimiste français Rhodia et le groupe allemand Tantalus Rare Earths AG se sont associés pour extraire et transformer, dès 2014, 15 000 tonnes annuelles de terres rares dans la région d’Ampasindava, dans l’ouest de la Grande île.

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