Villes : Alger, la grande

Villes : Alger, la grande

La métamorphose est lente, mais de plus en plus perceptible. Objectif : transformer littéralement la capitale à l’horizon 2029. En y mettant les moyens. Près de 14 milliards d’euros ! Visite sélective du chantier, au long d’une ville aussi séduisante que difficile.

Les palmiers. À la fin du printemps 2012, le sujet a occupé les Algérois quelques semaines, lorsqu’ils ont vu apparaître ces arbres sur la Moutonnière, la route qui permet d’entrer dans la capitale par l’est, en longeant la baie. Près de 3 000 d’entre eux ont été plantés le long de voies rapides, dans le cadre d’un projet d’embellissement mené par la wilaya. « D’où ont-ils été apportés ? » ont interrogé des citoyens incrédules, habitués à voir importé le moindre produit de consommation. « Combien ont-ils coûté ? » Après avoir laissé la rumeur faire son oeuvre, l’administration a répondu que leur coût unitaire était de 50 000 dinars (473 euros) et qu’ils venaient de Biskra, porte du désert située au sud-est d’Alger et dont les palmiers dattiers sont l’une des richesses. Depuis, la polémique a dégonflé. Et d’autres chantiers, structurés dans le cadre d’un Plan stratégique de développement 2009-2029, décliné en quatre phases, sont devenus plus visibles.

« Les projets se voient depuis trois ans parce qu’ils sont pensés de façon structurelle depuis 2005, explique Amine Benaïssa, architecte conseiller à la wilaya. Nous avons l’eau 24 heures sur 24, alors qu’en 2004 il nous arrivait d’en avoir un jour sur trois. Nous rejetions alors 100 % des eaux usées à la mer. Aujourd’hui, nous en épurons 60 %, avec l’objectif de parvenir à zéro en 2016. Nous avons agi sur le sous-sol, puis sur la périphérie, pour créer les conditions d’une action de revalorisation globale. » Lorsqu’on rappelle la propension d’Alger à subir régulièrement des inondations, il assure que des progrès ont été accomplis depuis la catastrophe de Bab el-Oued, en 2001, qui avait coûté la vie à 706 habitants. En mai dernier, des pluies torrentielles dont le niveau a été comparé à celui de 2001 ont causé deux décès dans la capitale.

« On ne peut pas en cinq ans faire le travail de vingt ans [depuis la guerre civile des années 1990, NDLR], poursuit Amine Benaïssa. C’est un marathon, et le plan stratégique veut passer de la juxtaposition d’opérations à de la cohérence urbaine, avec de la qualité et une véritable gestion des équipements. » S’il est mené à bien, peut-être Alger sortira-t-elle de la queue de peloton dans le classement des cités les plus agréables à vivre établi par l’hebdomadaire britannique The Economist (voir encadré). Les transformations les plus impressionnantes viendront en tout cas de l’est de la capitale, entre Hussein Dey, El-Harrach ou encore Bab Ezzouar. À tel point que son centre de gravité économique, culturel et cultuel devrait en partie s’y déplacer.

« LA CITY ALGÉROISE »

Bab Ezzouar est peut-être la commune où la concentration de grues est la plus importante. Elle est connue pour abriter l’université des sciences et de la technologie Houari-Boumédiène, la plus grande du pays, réalisée en 1974 par l’architecte brésilien Oscar Niemeyer, mais aussi pour son statut de cité-dortoir. Statut qu’elle veut abandonner pour devenir le quartier d’affaires d’Alger. Elle jouit d’une excellente accessibilité nouvel aéroport inauguré en 2006, tramway, dont le premier tronçon a été inauguré en 2011, autoroute et gare ferroviaire et de sa proximité avec les zones industrielles de Rouiba ou d’Oued Smar. Plusieurs multinationales et grands groupes algériens commencent à y déménager leur siège. L’opérateur public de téléphonie Mobilis, bientôt rejoint par Algérie Poste et Cosider (entreprise publique de BTP), s’y est installé à la fin de 2011. Le groupe Lafarge loue des bureaux dans le centre commercial Bab Ezzouar, ouvert en 2010. Quant à BNP Paribas, la banque française est en train d’y réaliser son propre siège, de même que le transporteur maritime CMA CGM.

« À terme, ce nouvel ensemble devra entraîner une synergie entre le triptyque industrie, recherche et sphère financière », espérait en 2011 la directrice de l’Agence de gestion et de régulation foncière urbaine de la wilaya d’Alger (Agerfa), Fadila Lateb, promoteur de ce programme. L’objectif est surtout d’attirer et de développer les services tertiaires. Le coût initial du projet a été évalué à 10 milliards de dinars (95 millions d’euros). Déjà présent dans la zone avec un hôtel Mercure, le groupe Accor s’est allié avec l’homme d’affaires algérien Djilali Mehri pour y inaugurer en 2009 le premier hôtel Ibis du pays. De son côté, la société mixte jordano-qatarie Trust Real Estate termine un complexe de treize tours d’habitation, d’hôtels, de commerces et de bureaux, réalisé par le turc ABC Groupe pour un contrat initial de 250 millions de dollars (198 millions d’euros). La riche et consommatrice Algérie a démontré ces dernières années sa capacité à attirer des multinationales étrangères malgré l’obligation qui est faite à celles-ci de céder 51 % de leur capital à des partenaires locaux. Mais pour devenir réellement attractive, la capitale devra améliorer son image en matière de lutte contre la corruption. Le pays a été classé en juillet à la 105e place du baromètre de l’ONG Transparency International, sur 107 États concernés.

LES TEMPLES DE LA CONSOMMATION

À quelques encablures de ce chantier à ciel ouvert, vers l’ouest, est en train de prendre pied le temple national de la consommation. La Société algérienne des foires et expositions (Safex), mitoyenne de l’hôtel Hilton, attire régulièrement les foules. Lors de la dernière Foire internationale d’Alger (FIA), en mai, les automobilistes devaient patienter plus d’une heure sous une chaleur suffocante pour accéder au site. En septembre dernier, la ministre de la Culture, Khalida Toumi, s’était même fait un plaisir de déclarer à la radio publique que, « en termes de fréquentation, le Salon international du livre d’Alger (1,2 million de visiteurs en dix jours) est plus important que celui de Paris ». Devenu trop exigu, le siège de la Safex doit être déplacé vers un lieu qui reste à définir. Lors de la FIA 2013, les visiteurs étaient invités à garer leur véhicule sur le parking voisin de 5 000 places du nouveau centre commercial Ardis, inauguré en juillet 2012 par le holding Arcofina (après l’échec du partenariat avec Carrefour). Un espace que les Algériens se sont déjà approprié.

Il est 21 heures ce mardi, début juillet, et des files de clients patientent devant la quarantaine de caisses du magasin, tandis que les commerces du centre-ville baissent rideau en même temps que la nuit tombe. C’est l’un des rares endroits ouverts en permanence où les Algérois, quels qu’ils soient jeunes, moins jeunes, femmes, voilées ou non, hommes, nationaux et étrangers, peuvent se retrouver, se croiser et s’observer. À l’extérieur, les enfants jouent au cerf-volant, au ballon, ils font du vélo et du roller, les plus chanceux profitant de l’aquaparc.

Ardis a son principal concurrent dans le même périmètre : l’immense centre commercial et de loisirs Bab Ezzouar. Les Algérois, qui étaient six millions à y affluer en 2012, soit un million de plus que l’année précédente, pour un chiffre d’affaires de 8 milliards de dinars (76 millions d’euros), ont aussi pris leurs habitudes dans ce mall construit sur plusieurs étages, qui a permis de créer près de 1 500 emplois permanents selon sa direction.

VERS LA GRANDE MOSQUÉE…

Il suffit de lever la tête, depuis le parking de l’hypermarché Ardis, pour apercevoir de l’autre côté de la Moutonnière une dizaine de grues en action. Elles sont floquées du logo bleu et blanc du géant du BTP chinois, CSCEC. Déjà principal acteur étranger du secteur dans le pays, ce dernier a arraché en 2011 le marché de la plus grande mosquée au monde, en dehors de l’Arabie saoudite, à livrer en 2015, pour 109 milliards de dinars. L’édifice sera implanté au coeur du croissant formé par la baie d’Alger, avec son minaret haut de 265 mètres et ses 20 hectares de terrain. Ce chantier devrait se traduire par la création de 17 000 emplois, dont 10 000 seraient réservés à des salariés nationaux. Voilà qui changerait des pratiques des entreprises chinoises de travaux publics.

C’est dans ce même périmètre que deux autres projets historiques ont été lancés, à commencer par l’aménagement sur 600 hectares de l’oued El-Harrach. Le fleuve et l’odeur qui s’en échappe à l’approche d’Alger sont évoqués dans un sketch de l’humoriste Fellag. Les travaux, lancés en juillet 2012 par le groupement d’entreprises algéro-coréen Daewoo-Cosider Constructions, pour 38 milliards de dinars, permettront de traiter ses eaux sur 18 kilomètres. Des promenades ont déjà été réalisées au niveau de la petite embouchure du fleuve, qui devra en partie devenir navigable. À l’ombre d’un palmier, deux employés arrosent un carré de pelouse tout juste posé sur une terre rougeâtre, alors que les ouvriers s’activent plus loin. Une scène impossible à imaginer il y a encore un an, sur ce terrain utilisé comme dépôt et duquel des tonnes de remblais ont été retirées. À la perpendiculaire du fleuve, 3,7 kilomètres de plage (pour un total actuel de 9 kilomètres à Alger), dite des « Sablettes », sont en train d’être rendus au public. C’est là que doit bientôt être érigé un Grand Musée d’Afrique, dédié au patrimoine culturel du continent. Alors que les travaux se poursuivent, quelques visiteurs, joggeurs, pêcheurs, ont déjà adopté le lieu. La plage des Sablettes, comme espace de détente, pourra faire écho à la Madrague, à l’ouest d’Alger, rénovée il y a trois ans, ou à l’immense parc des Grands Vents (1 059 hectares), en partie inauguré en mai à la périphérie sud-ouest.

UNE CHARTE PRÉCISE

À Alger-Centre, c’est promis, finis les coups de peinture blanche donnés à la hâte sur les grands axes haussmanniens, à quelques heures de la visite d’un chef d’État ou de la tenue d’un sommet international. « Dorénavant, la réhabilitation du riche parc urbain de la capitale sera réfléchie de manière structurelle et réalisée par des professionnels », assure Abdelhakim Bettache, le maire de la commune. Objectif : faire d’Alger-Centre la vitrine de la capitale, et donc de l’Algérie. Depuis le début de l’année, les efforts conjugués de la wilaya et de l’élu municipal ont amené les commerçants de la rue Didouche-Mourad à restaurer leurs façades. Le bleu des ferronneries et des boiseries a été remplacé par du noir et du gris, après consultation des riverains, assure-t-on. L’habillage des commerces, devenu anarchique au cours des 1990, doit désormais répondre à une charte précise. Le maire ambitionne aussi de faire à nouveau sortir les Algérois après la tombée de la nuit, habitude perdue durant la décennie 1990. Une initiative, dans une société masculine, voire misogyne, dont les femmes se sentent exclues.

Plus à l’est, en direction de la commune de Bab el-Oued, aux pieds de la Casbah, une étude a été menée par le cabinet d’architecture français Arte Charpentier pour réhabiliter la place des Martyrs, l’une des plus importantes de la ville. Mais un différend opposant la wilaya au ministère de la Culture a conduit les autorités à geler le projet. Était notamment prévue une promenade le long du port, lui-même appelé, à long terme, à être déplacé en eaux profondes. L’urgente rénovation de la Casbah, qui ne cesse, depuis des années, de partir dans des sacs de gravats, fait aussi l’objet d’un litige. La place des Martyrs reste agitée, mais uniquement par les travaux d’ouverture d’un nouvel arrêt du métro, dont le premier tronçon, comportant dix stations, a été inauguré à la fin de l’année 2011.

UNE VILLE IMPOSSIBLE À VIVRE ?

Chaque année, la presse algérienne rend compte du classement des villes où il fait bon vivre, réalisé par l’hebdomadaire britannique The Economist. Et, chaque année, Alger se retrouve parmi les cinq dernières, loin des cités d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord. C’était le cas en 2005, quand elle a pris la 125e place sur 129, derrière Port Moresby, capitale de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. C’était le cas l’an dernier, quand elle est arrivée 135e sur 140, juste devant Harare (Zimbabwe), Lagos (Nigeria), Port Moresby et Dhaka (Bangladesh). L’étude se base sur trente indicateurs, condensés dans cinq critères : stabilité, soins, culture, éducation et infrastructures. Sur 100 points possibles, Alger y a obtenu en 2012 respectivement 40 ; 45,8 ; 42,6 ; 50 et 30,4 points. Qu’« El-Bahdja » n’offre pas un accès à la culture digne d’une capitale, ou que la qualité de ses hôpitaux publics soit révoltante pour un pays qui a dépensé plus de 200 milliards de dollars en investissements publics depuis 2000 ne fait pas de doute. Mais il est étonnant que The Economist classe la ville avant-dernière en termes d’infrastructures, alors qu’elle vient d’inaugurer un métro, un tramway et une rocade de 65 kilomètres. Sans doute aura-t-il été considéré que l’état déplorable du réseau de transports en commun ne s’en trouve pas amélioré, dans une ville dont le parc automobile a explosé pour atteindre 1 074 000 véhicules en 2010 (25 % du total), derniers chiffres fournis par l’Office national des statistiques, contre 706 000 en 2004 (23 % du total).

PRÉSERVER LES TERRES AGRICOLES

La wilaya d’Alger, à travers son plan stratégique, a d’abord parachevé le réseau routier fondamental, dont tous les chantiers sont aujourd’hui lancés. C’est dans ce cadre qu’une seconde rocade a été inaugurée en novembre 2011, reliant l’est et l’ouest de la périphérie de la capitale, sur 65 kilomètres. Confiée à un groupement de trois entreprises, espagnole, portugaise et algérienne, elle a été réalisée pour un coût initial de 65 milliards de dinars. Sa fermeture temporaire, deux semaines après son ouverture, pour travaux, a inquiété les automobilistes, qui avaient déjà vu des tronçons de l’autoroute estouest rénovés une année après leur inauguration. Mais la fermeture n’a pas duré. La wilaya a ensuite structuré et limité la ville, à travers un macromaillage aux noeuds desquels de grands équipements ont été réalisés. Ceux-ci doivent à leur tour « contaminer » positivement la rénovation des quartiers alentour, tout en desserrant l’étau sur le centre d’Alger. C’est le cas des facultés de médecine et de droit (10 000 places chacune), qui doivent accueillir leurs premiers étudiants à la rentrée sur les hauteurs de la ville, ou encore de la Grande Mosquée, en cours de réalisation. « À chaque fois, on procède au renouvellement de la ville sur elle-même. Aucun nouvel hectare ne doit être ouvert à l’urbanisation, car il faut cesser d’empiéter sur les terres agricoles, commente Amine Benaïssa. La principale difficulté n’est pas de faire un tramway ou une université, mais de libérer les emprises. Par-delà le travail de relogement et d’explication à faire, pour que l’intérêt général prime sur l’intérêt particulier, il ne faut pas sousestimer la pression des spéculateurs, qui ont acheté des terrains agricoles à bas prix et veulent faire une plus-value énorme en les revendant comme terrains urbanisables. Ce processus, nous l’avons bloqué. »

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