Angola : Sonangol, le maître du pétrole

Angola : Sonangol, le maître du pétrole

Première entreprise du pays, deuxième en Afrique (derrière sa soeur algérienne Sonatrach), plus de 40 milliards de dollars de chiffre d’affaires, des structures dans le monde entier… Enquête sur un empire d’État, au sens propre.

Elle figure toujours en bonne position dans les classements des entreprises africaines. Systématiquement deuxième, ces derniers temps, derrière son homologue algérienne, Sonatrach. Sur son territoire, la compagnie pétrolière Sonangol est omniprésente. Son siège, un immeuble moderne de 33 étages qui scintille la nuit, domine le centre-ville de la capitale, Luanda. Son logo, un « S » rouge et noir sur fond jaune, les trois couleurs du drapeau angolais, estampille tous les grands événements organisés sur son sol. Son activité, l’exploitation des ressources pétrolières et gazières, est vitale pour le pays, deuxième producteur d’or noir en Afrique derrière le Nigeria. À l’étranger, Sonangol apparaît comme un fleuron national, reconnu pour sa compétence. Mais cette société d’État est aussi souvent qualifiée de « machine à cash » du pouvoir. Pour certains, elle constitue même un véritable État dans l’État, à l’influence considérable. Son patron pendant treize ans, Manuel Vicente, n’est-il pas aujourd’hui vice-président et possible successeur de José Eduardo dos Santos, le président en exercice depuis bientôt trentequatre ans ?

Preuve de sa puissance, Sonangol est de très loin la première entreprise du pays. Deux données pour comprendre : elle représente à elle seule 45 % des exportations nationales et emploie plus de 8 000 salariés, en Angola et dans le monde, via ses bureaux de Londres, Houston, Singapour, Rio de Janeiro, Lisbonne, La Havane et Pékin. Autre précision, son chiffre d’affaires 2012 est supérieur au tiers du produit intérieur brut (PIB) national. Et les dernières déclarations du patron, Francisco de Lemos, lors de la présentation des résultats annuels en février, ne disent pas autre chose. « L’entreprise va bientôt lancer un vaste programme d’exploration, qui prévoit un investissement de 8,8 milliards de dollars (6,1 milliards d’euros) sur dix ans, la mise aux enchères de dizaines de nouvelles concessions et pétrol’ouverture de centaines de nouveaux puits d’exploration », a-t-il déclaré, annonçant un bénéfice net de 3,22 milliards de dollars, en hausse de 2,35 % par rapport à 2011.

À cette occasion, Francisco de Lemos a réaffirmé l’ambition d’atteindre la barre des deux millions de barils de pétrole par jour d’ici à 2015. Un objectif qui devrait assurer une forte croissance au pays, autour de 7 % du PIB, et renforcer l’importance de sa société dans le monde pétrolier. La compagnie est ainsi engagée depuis plusieurs années dans une stratégie d’internationalisation, avec des investissements et des prises de participation dans des projets en Irak, au Brésil, au Venezuela, à Cuba et dans le golfe du Mexique.

Le géant angolais tire son pouvoir de sa mainmise totale sur l’or noir. Sonangol est en effet l’unique concessionnaire de l’ensemble des champs pétrolifères du territoire. À ce titre, c’est lui qui accorde ou non les licences d’exploration et de production, lui encore qui décide des règles s’appliquant au secteur. Concrètement, l’entreprise ne donne son aval aux compagnies étrangères qu’après présentation d’un projet et d’un bonus de signature qui doivent être validés. En cas de découverte d’un gisement, elle approuve le contrat de partage de la production entre les opérateurs et l’État comme l’ensemble du processus, du mode d’extraction au choix des sociétés de services contractées. Illustration avec le témoignage d’un salarié officiant pour un opérateur étranger : « Malgré nos multiples efforts, il est extrêmement difficile de satisfaire ses représentants. Nous avons l’impression qu’ils trouvent toujours un motif de mécontentement. »

OMNIPRÉSENT

En tant que propriétaire des concessions pétrolières, Sonangol récupère aussi une partie du pétrole produit, appelé « huile concessionnaire ». Il revend ensuite celle-ci pour le compte de l’État, prélevant au passage une commission de 10 %. « Ce taux, très généreux, a été fixé par la loi il y a longtemps alors que le prix du pétrole était bas et que l’Angola produisait peu, explique José de Oliveira, consultant dans le secteur. Il pourrait d’ailleurs être revu à la baisse, peutêtre autour de 7 %, sachant que déjà à 5 % les bénéfices de Sonangol seraient importants. » À cela viennent s’ajouter les barils que l’entreprise produit elle-même. Car, comme les compagnies étrangères, elle est aussi opérateur de certains blocs. Elle récupère donc en tant que partenaire sa part de la production. « Le pays produit près de 1,8 million de barils par jour. On estime que Sonangol en vend quotidiennement environ 800 000, avance José de Oliveira. Grâce à ses trois antennes de Londres, Houston et Singapour, elle est présente sur les marchés de trading 24 heures sur 24. C’est avec cette activité qu’elle réalise la majorité de ses bénéfices. »

Sans faire de bruit, Sonangol a réussi à bâtir un empire. Autour de la société principale, Sonangol EP (Exploração e Produção) gravitent pas moins de 17 filiales, dont Sonangol PP (Pesquisa e Produção), qui opère sur les blocs pétroliers, la compagnie aérienne Sonair, le groupe de télécommunication MS Telecom ou encore une entité spécialisée dans le gaz naturel, que l’Angola veut développer depuis la région de Soyo, dans le nord du pays, à la frontière avec la RD Congo. Mais le groupe est aussi présent dans des domaines où l’on ne l’attendrait pas, comme l’assurance, les banques y compris au Portugal avec BCP, la formation et la santé, avec une clinique dernier cri dans le centre de Luanda. Autre exemple, il possède plus de 45 000 appartements dans les villes nouvelles construites à la périphérie de la capitale. C’est en effet une autre de ses filiales, la société Sonip, qui est aujourd’hui chargée de la vente de ces biens immobiliers pour le compte du gouvernement.

UNE ENTITÉ AU SERVICE DU POUVOIR

« Dans la pratique, Sonangol joue le rôle de Trésor public de l’Angola ou de fonds souverain, réalisant des investissements au nom et à la demande de l’État », analyse Markus Wiener, spécialiste de l’Afrique lusophone dans le cabinet de conseil londonien Control Risks. « Cela s’explique par l’importance historique qu’a eue l’entreprise dans la survie du régime en place, pendant et après la guerre. À cette époque, on entendait dire qu’en Angola, l’État n’était rien et que tout était Sonangol, ajoute-t-il. La société était considérée comme l’une des seules institutions efficaces dans le pays, bénéficiant de moyens importants, de cadres formés et du soutien politique. » Ricardo Soares de Oliveira, maître de conférences en politiques africaines à l’université d’Oxford, va plus loin. Partant de la création de la société, en 1976, avec l’aide des cadres algériens de Sonatrach, il expliquait, dans un article paru en 2007, que Sonangol avait été conçue comme une entité au service du pouvoir politique. « Cette lecture se vérifie encore davantage aujourd’hui alors qu’on assiste à la diversification à outrance de ses activités, y compris dans des domaines, comme la santé, qui ne relèvent pas de ses compétences », souligne l’universitaire.

Pour nombre d’observateurs, le manque de transparence est l’autre caractéristique de la compagnie nationale. En 2011, le Fonds monétaire international (FMI) a ainsi rapporté l’existence d’un trou de 31,4 milliards de dollars dans le budget de l’État entre 2007 et 2011, lié aux recettes du pétrole. Après interpellation des autorités angolaises et enquête, il semble que la majeure partie de la somme, 18,2 milliards de dollars, soit partie dans « des opérations quasi budgétaires entreprises par Sonangol mais non enregistrées dans les comptes de l’État ». Autrement dit, des dépenses engagées par la compagnie pour financer des projets publics, par exemple des logements, absentes de toute comptabilité, d’où la difficulté de connaître leur réelle destination. Et l’utilisation d’un montant de 4,2 milliards de dollars reste encore à élucider. En 2013, l’État a présenté pour la première fois un budget incluant ces opérations effectuées par Sonangol, un grand pas en avant selon le FMI et la Banque mondiale. Mais pour la société civile nationale et internationale, c’est une goutte d’eau dans la mer. « Bien que Sonangol publie ses comptes, une grande partie de ceux-ci restent opaques, avait commenté Diarmid O’Sullivan, de Global Witness, au moment de l’affaire. Il y a également beaucoup de questions sur ses sociétés mixtes et sur leurs véritables détenteurs, ainsi que sur ce que l’entreprise possède à l’étranger. »

Face à ces difficultés, de plus en plus de voix appellent Sonangol à se réformer. « Son omniprésence dans l’économie angolaise pose deux problèmes, reprend Ricardo Soares de Oliveira. Elle épuise les capacités de la société, ce qui la met en danger, et risque d’écraser les initiatives du secteur privé non pétrolier, déjà peu développé. » Le pouvoir lui-même semble avoir pris conscience de cet écueil. Comme pour faire contrepoids, il a accordé une plus grande autonomie à la Banque centrale, renforcé les pouvoirs du ministère des Finances dirigé par l’ancien conseiller économique du président et lancé un fonds souverain doté de 5 milliards de dollars. Ceux qui arpentent régulièrement les couloirs de Sonangol disent aussi sentir une inflexion, impulsée par Francisco de Lemos, technocrate réputé pour son sérieux. La réticence du géant angolais à racheter de nouvelles sociétés et les discussions sur une possible cession de certaines activités viendraient accréditer l’idée d’un recentrage de l’entreprise sur son coeur de métier.

QUELLE MARGE POUR DES RÉFORMES ?

Autre défi à relever, mettre fin à la culture du secret, commune à Sonangol et à l’État. À titre d’exemple, le groupe pétrolier ne tient qu’une seule conférence de presse par an, à l’occasion de l’anniversaire de sa création, fin février. En dehors de cet exercice encadré, c’est le silence radio, sauf de très rares et brèves déclarations dans la presse gouvernementale. Du manque de transparence à la corruption il n’y a qu’un pas, comme le démontrent les très nombreuses histoires qui circulent. Petites ou grandes, beaucoup ressemblent à celle-ci, rapportée par un responsable d’un opérateur étranger : « Sonangol nous force parfois à contracter avec une société dont les tarifs sont trois à quatre fois plus élevés que le prix du marché, difficile dans ces conditions de respecter les règles internationales de transparence. » Le journaliste et activiste anticorruption Rafael Marques a aussi la sienne, rendue publique en février dernier. « Chacun des membres du conseil d’administration a eu droit, raconte-t-il sur son blog, Maka Angola, à une prime de Noël de 250 000 dollars pour acheter des produits de luxe qu’ils se sont offerts entre eux, et dont ils ont aussi fait bénéficier certains membres du gouvernement. » Les montres, sacs et accessoires de chez Cartier, Hermès, Louis Vuitton et Gucci auraient coûté quelque 2,2 millions de dollars au groupe. En réponse, l’exécutif angolais et la direction de Sonangol affirment vouloir faire de la société un grand groupe énergétique responsable et reconnu au niveau mondial.

Mais il sera difficile de faire bouger ce que certains appellent un « monstre économique ».

Les doutes portent tout d’abord sur la capacité d’une entreprise tentaculaire et bureaucratique à se réformer. Ensuite, la personnalité même de son président pose problème : quoique très bon technicien, ce dernier ne dispose d’aucun poids politique pour insuffler un changement. Surtout, même si la direction souhaite aller dans ce sens, rien ne prouve que l’exécutif angolais, qui est le vrai décisionnaire, partage son point de vue. « Nous avons de bonnes relations avec Sonangol, les réunions régulières se passent assez bien et les équipes sont globalement compétentes. Mais, parfois, la politique intervient dans les négociations, et cela complique tout », confie, mi-amusé, mi-amer, un salarié du secteur pétrolier. Enfin, dans un pays qui apparaît à la 157e position sur 176, selon le classement sur la perception de la corruption de l’ONG Transparency International, corriger certaines mauvaises habitudes prendra du temps. Alors la compagnie s’achemine-t-elle doucement mais sûrement vers l’alignement sur les standards internationaux de transparence ou fait-elle semblant, de manière à préserver une certaine opacité qui rend possible les petits arrangements entre amis et profits personnels ?

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