Tunisie : Déclin à Gafsa

Tunisie : Déclin à Gafsa

Ici, c’est le royaume du phosphate. Mais le bassin minier est au bord de la rupture, impacté par des années de revendications sociales et de restructurations ratées. Un manque à gagner énorme pour le pays alors que les cours mondiaux se maintiennent

Une plaine aride, poussière en suspension et des monts grisâtres à l’horizon annoncent des conditions de vie difficiles. Pourtant, cette terre, dans le sud-ouest du pays, est le royaume du phosphate, avec pour unique exploitant la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG). Ici, l’entreprise est partout et on lui doit tout. À l’entrée de Gafsa, son siège, massif édifice de verre et de béton, incongru dans une région aussi chaude, domine la ville, comme pour mieux marquer son hégémonie. Il en est de même ailleurs, dans tout le gouvernorat ; à Redeyef, à Metlaoui, à Mdhila et à Oum el-Arayes, les chariots et les rails attestent de sa présence aussi incontournable qu’historique. L’exploitation du phosphate, principale ressource minière de la Tunisie, assure 4 % du PIB national et 10 % des exportations, plaçant le pays au rang de cinquième producteur mondial, avec 7,6 millions de tonnes en 2010, dont 20 % sont exportées. Entreprise de premier plan au niveau national, la compagnie, qui faisait la pluie et le beau temps dans la région, connaît une crise si profonde qu’on pourrait presque imaginer, dans le pire des scénarios, sa disparition pure et simple.

Depuis 1896, la CPG, initialement nommée Compagnie des phosphates et des chemins de fer de Gafsa, a la mainmise sur l’intégralité de la chaîne de production et de distribution. Jusqu’en 1967, elle était aussi l’unique concessionnaire de la ligne permettant d’acheminer le minerai vers les ports de Gabès ou de Sfax. La région n’en a été que plus isolée car le raccordement au reste du pays était impossible, les rails utilisés par la CPG étant plus étroits que ceux installés par la Société nationale des chemins de fer tunisiens (SNCFT). Véritable État dans l’État, la CPG veillait à tout. Elle fournissait l’eau, l’électricité, assurait les soins ainsi que l’éducation des enfants et allait jusqu’à organiser les loisirs. Le médecin, l’instituteur, le jardinier étaient tous les employés de cette entreprise patriarcale.

L’indépendance du pays entraîne, en 1962, la nationalisation de la firme, jusqu’alors propriété d’un consortium français, sans pour autant freiner son développement. La CPG connaît ses premiers changements structurels, absorbe de petites sociétés locales d’exploitation du phosphate et devient entreprise d’État en 1976. Elle revoit le circuit de production, abandonne les mines souterraines au profit de celles à ciel ouvert, exploite de nouveaux sites, modernise ses infrastructures. Conséquence, la diminution des coûts améliore nettement la productivité et génère des gains notables. La production passe ainsi de 5,5 millions de tonnes en 1995 à 8 millions de tonnes en 2000, cap qu’elle maintient jusqu’en 2008. Cette croissance ne va pas sans problème car, en bout de course, les bénéfices ne profitent pas à la région. « Depuis cent quinze ans, la compagnie est comme une vache à lait qui laisse sa bouse à Gafsa, mais son lait va ailleurs, laissant ses veaux affamés », résume le journaliste Lakhdar Souid. Aucun investissement n’est réalisé dans le gouvernorat dont les infrastructures sont vieillissantes.

DYSFONCTIONNEMENTS STRUCTURELS

À l’image de l’État, à la fin des années 1990, la CPG est en crise. Elle souffre de dysfonctionnements inhérents à sa propre structure, d’autant que les prises de décision sont centralisées à Tunis, au siège du Groupe chimique tunisien (GCT), avec lequel l’entreprise a fusionné en 1994. Le management des sites de production, regroupés à 350 kilomètres de là, dans une zone frontalière avec l’Algérie, s’opère à distance et rencontre des difficultés de gouvernance. À Gafsa, la direction régionale voit les ouvriers hausser le ton. Affectée par l’effondrement des cours du phosphate au début des années 1990, la CPG mécanise son outil de travail et réduit la voilure en concentrant son activité sur les mines à ciel ouvert. L’arrêt de l’extraction souterraine et l’utilisation d’engins réduisent en moins de dix ans les effectifs qui passent de 15 000 à 5 000 personnes.

Depuis 1986, la société a rarement embauché, et chaque concours de recrutement (2000, 2002 et 2007) a été fortement contesté pour népotisme. Les mécanismes d’accompagnement de la restructuration n’ont pas fonctionné. Le fonds de reconversion et de développement des centres miniers (FRDCM) mis en place en 1991, devait inciter, par l’octroi de prêts, à la création d’entreprises et libérer la région de sa dépendance à l’économie minière. Mais les crédits distribués ont été utilisés à mauvais escient. « Cela a servi au financement de petits commerces, épiceries ou pressing, qui ne créent pas réellement de l’emploi. Les dossiers de petits projets industriels sont restés dans les tiroirs », affirme Hédi dont le projet d’extraction d’huile d’olive est au point mort. Si la tentative s’est révélée inefficace en raison de blocages administratifs récurrents, certains imputent aussi cet échec à la corruption.

La compagnie a également tenté de réaliser des économies, d’abaisser ses charges et d’encourager l’esprit d’entreprise en externalisant certains services comme le transport ou l’entretien. Cette expérience, suspendue en 2012, lui coûtait 250 000 euros par mois, mais les sociétés de soustraitance, censées désengorger l’entreprise et créer de l’emploi, en assurant certaines tâches que la CPG ne souhaitait plus gérer, n’ont pas donné les résultats escomptés, surtout sur le plan écologique. Dans tous les cas, l’entreprise reste le principal employeur potentiel de la région, d’autant qu’elle paye bien (13 500 euros bruts par an en 2010 contre 6 000 euros pour un cadre moyen dans la fonction publique). Dans le contexte régional, c’est important. En effet, l’industrie peine à s’implanter, faute d’infrastructures et de main-d’oeuvre qualifiée, tandis que l’agriculture vivote en raison de la fragilité de l’environnement. Le tourisme demeure peu développé ayant peu à offrir par rapport au grand Sud saharien voisin. Ainsi, malgré les hauts et les bas de la filière, les mentalités locales accolent à la CPG une image d’Épinal, celle de l’entreprise puissante, mère nourricière de tout un territoire. À sa propre échelle, la CPG reflète le système de l’Étatprovidence adopté par la Tunisie depuis l’indépendance.

La reprise du secteur au début des années 2000 laisse présager une embellie, mais la compagnie ne recrute pas. Avec un taux de chômage de 29 % et 15 % de sa population qui vit sous le seuil de la pauvreté, la région périclite et devient l’une des plus sinistrées du pays. Les promesses non tenues du gouvernement et l’arrêt du développement provoquent des tensions récurrentes dans le bassin minier. La colère des ouvriers du phosphate couve pendant des années pour éclater en janvier 2008 suite à la remise en question des résultats d’un concours de recrutement où 1 000 candidats postulent pour 81 postes. La population, appuyée par les syndicats, tient tête aux autorités durant près de six mois, exprimant son mécontentement et ses revendications : l’accès à l’emploi pour les diplômés chômeurs, une politique d’investissement de la part des pouvoirs publics, l’accès à l’eau, à l’électricité, à l’enseignement et aux services de santé pour les plus pauvres, mais également le respect des normes internationales en matière d’environnement. L’insurrection, violemment réprimée par le régime de Ben Ali, est une genèse de la révolution de 2011, qui porte un message identique. Dès 2010, les politologues Larbi Chouikha et Vincent Geisser avaient estimé que le soulèvement de Gafsa était « un mouvement social emblématique de la crise du système Ben Ali ».

UN BASTION DE LA GAUCHE OUVRIÈRE

Deux ans après la chute de la dictature, la région est toujours laissée pour compte. Avec 48 % de diplômés sans emploi, la colère des déçus de la révolution est exacerbée. La CPG ne se remet pas des événements de janvier 2011. Grèves, sit-in et débrayages ont conduit, à certains moments, à l’arrêt de la production et fait chuter les bénéfices de l’entreprise, qui s’élevaient à 100 millions d’euros en 2011, contre 427 millions en 2010. Dans un premier temps, les stocks ont permis de respecter les commandes, mais face aux incertitudes quant aux livraisons, les donneurs d’ordres se sont tournés vers le Maroc. Les marchés indien et brésilien ont divisé par deux leurs commandes. La situation du bassin minier se dégrade. La compagnie est contrainte d’intégrer les employés des sociétés de sous-traitance qui ont fermé. Son effectif passe de 9 000 en 2010 à 27 000 en 2013. La crise sociale persiste, avec les mêmes causes et les mêmes conséquences. Les différents gouvernements, depuis la révolution, n’ont pas ouvert de véritable dialogue avec les habitants de la région.

Pour celui du Premier ministre Béji Caïd Essebsi (de février à décembre 2011), l’objectif était d’éviter la surenchère entre différentes régions déshéritées du pays. Pour les islamistes qui sont arrivés au pouvoir après les élections d’octobre 2011, le bassin a été toujours été perçu comme un bastion de la gauche ouvrière, opposée « par nature » au parti Ennahdha. Les syndicats, dont la puissante Union générale tunisienne du travail (UGTT) et son représentant Adnène Hajji, meneur du soulèvement contre Ben Ali, accentuent la pression jusqu’au blocage du bassin minier. En cause, une fois de plus, des concours de recrutement qui ne favorisent pas les natifs de la région, la prééminence de Tunis dans les nominations et le parachutage de dirigeants. Sur place, il est difficile de trouver des interlocuteurs ou une interface qui permettraient d’engager avec les autorités centrales une stratégie et des mesures pour sortir d’une crise profonde. Les raisons du soulèvement de 2008 sont les mêmes que celles de la grogne de 2013.

Politique inadéquate, absence de leadership, enjeux locaux, et parfois même tribaux, mauvaise gestion du développement : la situation est au point mort. Pour toute une région, l’argent du phosphate, du labeur des travailleurs, part enrichir les fonctionnaires de la capitale et les élites de la côte, alors qu’à Gafsa, c’est le dénuement. La confusion est grande, la pauvreté réelle, mais la CPG n’est ni prête ni outillée pour revoir son plan opérationnel. Et personne, en haut lieu, ne se soucie vraiment d’un dossier explosif.

« PLAGE DE LA MORT »

Le drame de la région ne se limite pas aux problèmes sociaux. Les huit mines et onze laveries destinées au traitement du minerai exploitées par la CPG ont des effets dévastateurs sur l’environnement. Si les eaux de lavage, reversées dans le milieu ambiant, provoquent une pollution par le fluor, l’exploitation du phosphate, qui exige beaucoup d’eau (10 millions de mètres cubes pompés depuis les nappes fossiles permettent de produire 8 millions de tonnes de minerai) détériore les nappes phréatiques nécessaires à l’agriculture dans une zone qui présente un déficit hydrique important. Écologistes et agriculteurs en colère n’ont reçu aucune réponse concrète des autorités alors que l’oasis de Gafsa, pourvoyeuse de fruits et légumes dépérit et que, en dépit de tout bon sens, le ministère de l’Agriculture encourage les plantations intensives d’oliviers qui appauvrissent un sol en voie de désertification.

Ce désastre écologique accentue la crise sociale. Comme le dit l’un des employés du site, « la seule chose qui nous reste des mines, ce sont les maladies ». Si le site de transformation de Sfax a été déplacé depuis 2008, la situation à Gabès, centre névralgique du Groupe chimique tunisien, chargé de raffiner le phosphate brut et d’assurer les exportations, est encore plus préoccupante. Les rejets de gaz dans l’air ne sont pas contrôlés et le processus de raffinage entraîne la production de phosphogypses, des déchets radioactifs contenant de l’uranium et du radium. Ce qui a inspiré aux habitants l’expression Chatt el-Moutt (« plage de la mort ») pour désigner le bord de mer…

UN PROBLÈME POLITIQUE

Malgré tout, à 164 dollars (124 euros) la tonne, les cours du phosphate restent hauts, bien qu’ils soient sujets à des variations. Et la remise sur pied de la CPG est un impératif d’intérêt national, une option stratégique. L’entreprise ne peut pas à elle seule résorber le chômage de la région et résoudre tous les problèmes liés au développement local. Abderrazak Lejri, chef d’entreprise natif de la région, suggère que la compagnie « se recentre sur son métier de base et son activité principale ». Pérenniser l’entreprise dans le temps nécessite donc une reprise des programmes de développement, à l’arrêt depuis deux ans. Objectif : accroître les capacités d’extraction de 1,5 million de tonnes à partir de 2013 et de 2 millions de tonnes à partir de 2015. Pour autant, la crise actuelle aura un impact sur les programmes d’investissement (175 millions d’euros prévus entre 2012 et 2014).

De nouveaux sites devraient ouvrir, dont celui de Sra Ouertane, dans le Kairouanais (centre). On évoque aussi la possibilité de récupérer les traces d’uranium, sans que l’on sache si l’opération serait rentable et sans véritablement maîtriser, du moins pour le moment, les techniques de séparation. Le fond du problème reste politique. Il faut une autorité légitime pour lancer la refonte complète de la filière. Et s’attaquer à la globalité du problème : ouvrir une véritable négociation avec les syndicats et les représentants de la région, décentraliser la gestion de l’entreprise, s’attaquer au défi écologique et préparer la reconversion industrielle du site pour les prochaines années… À ce jour, cette autorité n’existe pas, et l’avenir des phosphates tunisiens pourrait bien ressembler à celui des Charbonnages de France, à la fin des années 1970, décimées par l’attentisme, la baisse des rendements et les impasses écologiques.

LES CHIFFRES DU PHOSPHATE

5e PRODUCTEUR MONDIAL avec 7,6 millions de tonnes en 2010.

4 % PART DES REVENUS de l’industrie du phosphate dans le PIB.

1 MILLIARD D’EUROS. Ce sont les pertes conjuguées de la CPG et du GCT depuis 2011.

29 % DE CHÔMAGE dans le bassin minier.

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