Jean Ketcha : « Le défi de la norme s’adresse à tous »

Jean Ketcha : « Le défi de la norme s’adresse à tous »

Les routes, les échangeurs, les ouvrages d’art, c’est son métier. Et il parle sans équivoque des exigences auxquelles doit faire face l’entrepreneur « local » dans un monde dominé par les grandes entreprises internationales. Il vient de signer un accord de franchise avec une enseigne française de bricolage.

Créée en 1986, Ketch s’est dans un premier temps consacrée à l’entretien et à l’aménagement des infrastructures routières. Puis s’est vu confier des projets de construction de routes neuves et de divers ouvrages de génie civil. Elle s’est également donné les moyens de produire elle-même les matériaux indispensables à son activité tels que béton, produits bitumineux et granulats. Pour son président, Jean Ketcha, cette rencontre est l’occasion d’aborder des sujets qui lui tiennent à coeur : difficultés d’accès au crédit d’investissement, manque de confiance à l’égard des structures locales, respect des normes, etc.

AMB : Vous venez de formaliser un accord de partenariat avec Mr. Bricolage pour son implantation à Douala. Cela signifie-t-il une stratégie de diversification de Ketch ?

Jean Ketcha : Effectivement, nous avons signé un accord de partenariat en « master franchise » avec le groupe Mr. Bricolage, qui nous donne l’exclusivité du développement de cette enseigne sur le territoire camerounais. Cette discussion était menée depuis quelque temps déjà, et nous nous réjouissons de son aboutissement, étant donné leur position et leur politique.

C’est-à-dire ?

Notre partenaire intervient, comme son nom l’indique, dans la distribution de matériel de bricolage et des matériaux de construction, ainsi que dans l’aménagement des maisons et la décoration. Nous avions déjà entamé la distribution des matériaux de construction à forte valeur ajoutée, comme le béton prêt à l’emploi et les produits dérivés (blocs, pavés, etc.). Nous sommes donc bien dans une stratégie de diversification, mais ciblée dans notre domaine de prédilection, le BTP, sachant que nous avons également lancé notre activité immobilière. Ayant le souci de la qualité de nos futures réalisations, nous avons choisi de développer une véritable plate-forme pour fournir des matériaux de construction et definition de très grande qualité. Cette diversification entre dans la logique nouvelle qui est la nôtre, être proche du consommateur camerounais et élargir notre clientèle au-delà de notre principal client depuis la création de Ketch, à savoir l’État.

L’arrivée de Mr. Bricolage témoigne de l’essor d’une classe moyenne camerounaise. Est-ce un créneau que vous envisagez de valoriser ?

En effet. Le Cameroun, comme d’ailleurs l’Afrique en général, connaît depuis quelques années une augmentation constante de son PIB. Cela se traduit par l’apparition d’une véritable classe moyenne, avec de nouveaux modes de consommation. Ce phénomène s’observe dans de nombreux pays en voie de développement. Ici, il est amplifié par l’accès aux médias et une influence grandissante de la diaspora. D’une manière plus globale, il faut pouvoir proposer à ce type de consommateurs, et aux autres, des biens et des services de qualité répondant aux standards internationaux. C’est notre ambition, par le recours à la franchise notamment.

Quelle est la recette pour lutter contre des entreprises multinationales comme Razel, Louis Berger, Sogea Satom ?

Il n’y a pas de lutte spécifique contre les entreprises multinationales, notamment françaises. Nous sommes dans un secteur en plein boom, et de plus en plus concurrentiel ; il s’agit d’être meilleur que les concurrents, quelle que soit leur nationalité, multinationales ou pas. La recette est celle de la qualité, du coût, du savoirfaire. Il n’y a pas de magie, il faut être sérieux et appliqué, et que le Cameroun gagne dans le rapport qualité-coût. Évidemment, il est très difficile pour une entreprise nationale de rivaliser avec les mastodontes de l’international, surtout dans le secteur du BTP, et de la route en particulier, très codifié car le client principal est l’État.

Quelle est, justement, l’étendue de cette codification ?

L’accès aux projets d’envergure et valorisants est conditionné par des cahiers de charges draconiens. Les moyens à déployer sont importants, tant au niveau matériel que financier, et ces projets ne peuvent se faire sans l’accompagnement des banques. En outre, une main-d’oeuvre expérimentée et compétente est indispensable. Vous comprenez donc que réunir ces moyens pour des entreprises locales est des plus laborieux. On se retrouve dans un cercle vicieux où, pour mettre en oeuvre un projet, il faut déjà en avoir réalisé un similaire. Ou encore dans des tensions de trésorerie, du fait des délais parfois longs de traitement des décomptes de travaux (factures). C’est pourquoi les entreprises locales sont bien souvent taxées d’incompétence, alors qu’elles sont tout simplement limitées par ces contraintes.

Comment alors contourner ces limites ?

Il y a trois leviers à activer. D’abord, une volonté politique forte, qui impose la sous-traitance ou la cotraitance avec des sociétés locales, dans le but de transmettre la compétence et de développer un tissu d’entreprises performantes. Dans le même temps, l’accès au crédit d’investissement doit être facilité. Ce pour l’acquisition de matériel de qualité ou pour les cautions bancaires, ainsi que pour la trésorerie. Enfin, si l’on veut conserver un personnel bien formé et compétent au sein de nos propres structures, il faut un carnet de commandes bien rempli. Il y a bien entendu d’autres pistes à explorer, mais si, déjà, ces mesures sont appliquées, on en verra vite les résultats. Cela permettra d’améliorer le processus concurrentiel, et l’on disposera alors d’un large choix d’entreprises susceptibles d’effectuer les travaux de maintenance préventive des grands ouvrages construits.

La tendance en Afrique est de privilégier les compétences locales, et le Cameroun n’y échappe pas. Cela promet-il un bel avenir ?

Cela devrait être la pierre angulaire de toute croissance économique saine car c’est la seule à même de créer durablement de l’emploi et de maintenir et/ou accroître les compétences locales. C’est d’ailleurs une des recommandations de notre DSCE (document de stratégie pour la croissance et l’emploi) pour un Cameroun émergent à l’horizon 2035. Seulement, dans le domaine du BTP, ce principe peine à être appliqué puisque plus de 80 % des travaux routiers exécutés le sont par des multinationales. Pis, ce sont encore d’autres multinationales qui leur fournissent les intrants de fabrication, et le recours aux partenariats locaux n’est pas forcément imposé. Ainsi, l’an dernier, sur les 100 milliards de F CFA (environ 152 millions d’euros) débloqués d’urgence pour les routes du pays, seuls 15 % ont profi té aux entreprises locales. C’est bien dommage.

Nous avons toujours milité activement et continuons de le faire pour imposer cette idée évidente qu’avec la confi ance et les moyens nécessaires, les structures camerounaises produisent de très bons résultats. Pour citer un seul exemple, je parlerai de l’échangeur Joss, à Douala, un des ouvrages majeurs de la ville. Nous l’avons exécuté dans les délais impartis et avec toute la qualité attendue, à des coûts très concurrentiels.

Comment est réparti votre chiffre d’affaires entre vos différentes activités ?

Je ne peux vous indiquer de données exactes car elles sont confidentielles, mais l’activité historique, les routes, passera à moins de 30 % environ dans le chiffre d’affaires du groupe.

Vous avez engagé un important programme d’investissements, depuis quatre ans, pour moderniser votre outil de production. Est-ce qu’il a été payant ?

Nous avons toujours été pionniers dans le secteur du BTP, en important sans cesse des techniques nouvelles pour améliorer la qualité des ouvrages, et donc en faisant de gros investissements comme ceux effectués il y a quatre ans dans le béton et les carrières en particulier. Ces derniers n’ont pas été payants pour l’instant, en partie pour les raisons évoquées plus haut, mais nous espérons que notre message sera entendu.

Les entreprises de BTP font-elles face à un renforcement des normes de construction ?

Notre pays se développe et se construit avec l’aide de capitaux étrangers notamment, impliquant la présence de PME et de multinationales habituées à travailler dans un cadre bien défini. Le défi de la norme s’adresse donc à tous. C’est d’ailleurs à cet effet que l’Anor (Agence des normes et de la qualité) a été créée. Pour atteindre les objectifs en termes de croissance et de qualité, et participer à la concurrence ouverte, les entreprises locales doivent impérativement respecter ces règles. Les Camerounais ont le droit d’avoir des ouvrages de qualité, et cela a toujours été au coeur de nos préoccupations. Notre conception du métier est aussi industrielle, afin de maîtriser la qualité des matériaux utilisés. C’est dans ce contexte que nous avons intégré les activités telles que les carrières, la production des matériaux bitumineux et, surtout, la fabrication industrielle du béton. Ces unités, créées à l’origine pour satisfaire nos propres besoins, sont aujourd’hui orientées vers les consommateurs dans le cadre de notre stratégie de diversification.

La réélection du président Paul Biya a marqué l’inauguration de grands travaux. Les chantiers lancés jusqu’alors répondentils aux promesses faites ? Les perspectives sont-elles plutôt heureuses pour le BTP ?

La réélection du président Biya a été une excellente nouvelle en général, et pour notre secteur en particulier, car la politique de grands travaux qu’il a décidée est comparable au New Deal de Roosevelt, qui a boosté l’économie et créé de l’emploi. Certains grands chantiers sont déjà en cours, notamment les barrages ; d’autres restent à venir, dans les logements sociaux par exemple. Il appartient aux décideurs de s’assurer que certains de ces projets retombent dans l’escarcelle des entreprises nationales. Ce n’est pas encore le cas, mais les programmes ne sont pas terminés. Nous-mêmes ne ménagerons pas nos efforts pour participer à ces chantiers, que ce soit dans la réalisation ou la fourniture des matériaux. Nous nous organisons à cet effet. En particulier en ce qui concerne les logements économiques, où nous espérons jouer un rôle important.

Dans le projet de réhabilitation des grands axes routiers lancé en 2012, Ketch n’a été pas été retenu. Le ministre des Travaux publics a sous-entendu un certain amateurisme et un manque d’assise financière des entreprises locales, dont Ketch…

Il ne s’agit pas que de Ketch. De nombreuses voix se sont élevées contre l’attribution quasi systématique de ces contrats à des multinationales, au détriment des entreprises locales, pour qui il y avait là une formidable opportunité. Le problème d’assise financière est une conséquence directe du manque de fluidité dans le traitement du règlement des décomptes, qui tend à asphyxier nos entreprises. Les multinationales ont cette assise car leur position leur permet de préfinancer abondamment leurs chantiers. Donc, plutôt que d’aller dans le sens de la critique de nos entreprises, il me semble plus constructif de veiller à ce que les financements soient disponibles et la trésorerie suffi sante. Aucun pays ne s’est développé uniquement avec l’appui des étrangers, sans les locaux. Chacun sait qu’en cas de difficultés économiques, les étrangers se replient, comme ce fut le cas lors de la crise économique de 1992, où seuls quelques rares acteurs locaux ont pu continuer à intervenir. C’est d’ailleurs à cette occasion que nous avons pu booster notre propre développement.

Quant à l’amateurisme supposé de Ketch, après plus de vingt-cinq ans d’existence, nous avons réalisé de nombreux ouvrages d’envergure. J’ai déjà évoqué l’échangeur Joss, à Douala, unanimement salué au Cameroun comme le plus bel ouvrage d’art urbain, mais il y a aussi la réhabilitation des chaussées du port de Douala et bien d’autres axes importants. Notre entreprise dispose d’une assise industrielle et matérielle très forte. Est-ce de l’amateurisme ? Malgré de nombreuses créances, dont certaines datent de plus de quinze ans, Ketch a continué à travailler, ce qui nous a valu de nombreux soucis financiers et quelques déboires… Est-ce de l’amateurisme que de se comporter en patriote et de soutenir son pays plutôt que de l’attaquer en justice, comme peuvent le faire les multinationales ?

Vous êtes régulièrement accusés d’acheter du béton chinois, de réaliser des routes trop fines ou encore de ne pas respecter les délais d’exécution des travaux de bitumage, comme pour les routes des régions du Centre et du Littoral. Que répondez-vous à cela ?

Nous n’achetons du béton à personne. Au contraire, nous vendons du béton aux Chinois ou à d’autres. Nous sommes les pionniers dans la technique du béton prêt à l’emploi, que nous avons introduite et vulgarisée au Cameroun dès 2005, avec l’aide du Syndicat français de béton prêt à l’emploi (SNBPE). Sans cette technique, il est utopique d’envisager des programmes massifs de bâtiments ou de génie civil.

Pour les procès d’intention sur la qualité des ouvrages que nous avons exécutés, il s’agit encore une fois d’une perception. Car lorsqu’on demande à chacun de citer un ouvrage neuf ou réhabilité par nos soins et ayant eu des problèmes de malfaçons, les personnes interrogées sont toujours bien en peine d’en citer un seul, ou alors elles nous attribuent la paternité de réalisations qui ne sont absolument pas les nôtres. Mais il est aussi vrai que, pendant de nombreuses années, les entreprises locales ont été cantonnées à l’entretien. Maintenant, lors de travaux neufs ou de réhabilitation lourde, un souci ponctuel peut survenir durant l’exécution, comme cela arrive à toutes les entreprises dans le monde. C’est ce qu’a connu une grosse multinationale récemment, à Douala, sans que cela remette en cause sa valeur. Même à l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle, on a constaté l’effondrement d’une passerelle en cours d’exécution. Pour ce qui est des projets de routes secondaires dans le Centre et sur le littoral, il s’agit de projets pour lesquels nous sommes en contentieux avec notre maître d’ouvrage. Nous sommes tenus par une obligation de réserve car des procédures sont en cours. Nous en attendons l’issue. À ce moment-là, nous communiquerons pour exposer les faits afin que chacun puisse se faire une idée précise de la situation.

PRÉSIDENT DE KETCH, LEADER DU SECTEUR GÉNIE CIVIL ET TRAVAUX ROUTIERS AU CAMEROUN

LE GROUPE KETCH

1986

Création de la société Scemar, future Ketch, spécialisée dans l’entretien et l’aménagement des routes.

1989

Début d’exploitation de la première carrière de roches, près d’Édéa.

2005

Introduction d’un nouveau procédé destiné à produire du béton prêt à l’emploi, en collaboration avec le Syndicat national (français) du béton prêt à l’emploi.

2012

Accord de partenariat avec Mr. Bricolage, qui va permettre à l’entreprise française d’ouvrir plusieurs magasins dans le pays.

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