Politique : un procès pour l'exemple

LES ÉMIRATS ONT ÉTÉ SI FAIBLEMENT touchés par les révoltes arabes qu’ils font figure d’exception dans la région. Il n’existe quasiment pas d’opposition interne, hormis des rivalités entre familles vite réglées par la diplomatie du portefeuille et quelques voix éparses. Les Émiratis sont peu politisés et soutiennent assez majoritairement le régime. Logique, cette petite population autochtone profite d’une redistribution généreuse des richesses et du développement de ces décennies : aides de l’État en matière de mariage, de logement, d’emploi, de bourses d’études à l’étranger équivalent parfois à plusieurs smic. Le contrat social étant rempli, le fait que le Conseil national fédéral ne soit toujours pas un vrai parlement et que le corps électoral soit trié sur le volet ne dérange qu’une poignée d’universitaires, d’avocats et de militants des droits de l’homme, dont certains ont payé cher leur audace en 2011. C’est pourquoi la tenue récente d’un procès politique de masse a surpris.

PRÊCHE SOUS SURVEILLANCE

Le 2 juillet, 69 personnes, la plupart membres de l’association caritative islamique Al-Islah, ont été condamnées à des peines de sept à quinze ans de prison pour avoir, selon les chefs d’inculpation, « créé une organisation politique secrète », noué des liens avec les Frères musulmans d’Égypte et tenté de prendre à terme le pouvoir en renversant le régime. Ce dernier, qui entend bien préserver cette image de havre de paix et de sécurité si séduisante auprès du monde entier, ne prend plus aucun risque. Cible numéro un : les Frères musulmans, et ce qui s’en approche le plus aux Émirats, Al-Islah (« la réforme »). L’association ne date pourtant pas d’aujourd’hui et avait pignon sur rue dans les années 1970-1980. Une fois son influence devenue trop manifeste dans les secteurs sociaux, éducatifs et les universités, les dirigeants du pays ont entamé une purge dans les années 1990, qui s’est accentuée après le 11 septembre 2001.

Depuis, chaque vendredi, les mosquées prononcent à l’unisson le même sermon, validé par les autorités. Al-Islah ne compterait plus, actuellement, que quelque 2 000 à 3 000 adhérents, assez peu politisés mais dont les prises de position sont aux antipodes des choix du régime (langue anglaise dans les cursus scolaires, liberté de culte, encouragement du travail des femmes, autorisation de l’alcool, multiplication des lieux de distraction, etc.). Leur discours trouve un écho dans les émirats du Nord, dans les campagnes et parmi les plus âgés, déstabilisés par la rapidité des bouleversements socio-économiques. Que certains membres d’Al-Islah aient voulu monter au créneau dans l’euphorie du printemps arabe est fort possible, mais peu d’Émiratis les considèrent véritablement comme un danger. Par prudence, depuis deux ans, Abou Dhabi injecte des milliards de dollars dans les émirats du Nord pour développer des infrastructures. Parallèlement, les ressortissants des pays agités par la révolte (Syriens, Égyptiens, Tunisiens et chiites libanais et iraniens) ont le plus grand mal à obtenir des visas de travail.

GARANTI ÉQUITABLE

Mais le procès de masse est une situation inédite au sein de la fédération. D’autres devraient suivre, compte tenu des dernières arrestations de Frères musulmans d’Égypte et d’Émiratis, toutes selon le processus qui s’applique aux affaires liées à la sécurité intérieure : mise à l’isolement pendant plusieurs mois dans des lieux tenus secrets, sans contact avec les familles ou les avocats (du reste peu nombreux), assouplissement des conditions de détention avant et durant le procès. Certains ont affi rmé devant la cour avoir été logés dans des cellules glacées, sans fenêtre et éclairées jour et nuit, parfois battus. Reste à savoir si l’enquête diligentée par le ministre des Affaires étrangères portera ses fruits.

Pour les observateurs étrangers, ces procès politiques font tache d’huile et nuisent à l’image de modernité du pays. Mais les autorités affirment que celui qui vient de s’achever a été équitable, que tous les accusés ont pu s’exprimer, et rappellent que 25 personnes ont été acquittées. Le régime n’en démord pas : pour lui, Al-Islah menace la paix sociale, la bonne entente avec les 80 % d’étrangers dont dépendent totalement la fédération et la stabilité du pays.

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