Marchés africains : Les émergents en conquête

Marchés africains : Les émergents en conquête

Les partenaires traditionnels du continent doivent se rendre à l’évidence : la Chine, le Brésil, l’Inde (et les autres) se présentent comme des concurrents particulièrement redoutables. Et sans beaucoup d’états d’âme malgré de beaux discours…

Les néologismes fusent pour tenter de discerner des partenariats privilégiés entre les pays émergents et le continent : « Chinafrique », « Indafrique », « Brésilafrique »… L’attrait des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) pour l’Afrique est tout sauf fantasmé. Comme l’a rappelé la Commission économique pour l’Afrique des Nations unies dans un rapport publié en 2013, « les échanges commerciaux de l’Afrique avec les Brics se sont développés plus rapidement qu’avec toute autre région du monde : ils ont doublé depuis 2007, pour s’établir à 340 milliards de dollars [259 milliards d’euros, NDLR] en 2012 et devraient atteindre un montant de 500 milliards de dollars d’ici à 2015 ». Toutefois, l’étude détaillée de ces relations montre moins un intérêt particulier pour le continent noir qu’un souci national de diversifier les sources d’approvisionnement. Il s’agit en effet de sécuriser les besoins énergétiques (Chine, Inde, Corée du Sud), de dégonfler la pression démographique intérieure (Inde, Chine) et d’identifier de nouveaux marchés afin de soutenir l’activité des entreprises (Russie, Chine, Brésil et surtout Émirats arabes unis).

À CHACUN SON SOMMET

Chacun ou presque de ces pays émergents entend valoriser une relation spécifique avec l’Afrique. Que ce soit à travers le souvenir d’une présence datant de la période précoloniale ou un passé commun de colonisé pour la Chine ou l’Inde, une volonté partagée de s’opposer à l’ordre mondial pour l’Iran et la Russie ou encore la valorisation de l’identité noire pour le Brésil. Autant de prétextes culturels, historiques ou raciaux censés dissimuler les bas intérêts économiques ou diplomatiques motivant ces États sur un continent qui n’en demandait pas tant pour jouer de la concurrence entre tous ces acteurs. En guise d’affirmation de l’unicité de leurs liens avec l’Afrique, ces pays émergents ont désormais tous leurs sommets, à de rares exceptions près. Encore décriées il y a quelques années, les rencontres « France-Afrique » ont fait des émules. La Chine, avec le Forum sur la coopération sino-afriafricaine (Focac), a inauguré cette tendance, suivie de l’Inde et de la Turquie, puis imitée par la Russie et l’Iran.

Les pays émergents se montrent toutefois plus proches des préoccupations des États dits « du Sud », dont l’Afrique est la composante essentielle, que les partenaires traditionnels (France, États-Unis, Japon et Grande-Bretagne). Ils partagent un héritage commun avec le continent, celui de nations du tiers-monde. La solidarité Sud-Sud est désormais le maître mot des États africains, pour lesquels l’Inde et le Brésil représentent des partenaires incontournables, peut-être davantage que la Chine, membre du Conseil de sécurité des Nations unies et de plus en plus critiquée pour les conséquences négatives de sa présence en Afrique. Avec l’Inde et le Brésil, l’Afrique du Sud a mis en place en 2003 le forum de dialogue Ibsa, destiné à peser davantage au sein des organisations internationales telles que l’ONU et l’OMC. L’Afrique peut trouver des partenaires infl uents pour défendre ses intérêts devant cette dernière, pour faire entendre la responsabilité des États occidentaux dans le réchauffement climatique.

En retour, elle est un pourvoyeur de voix pour des pays en quête de visibilité et de représentativité. L’Afrique est surtout le continent qui abrite près de 9 % des réserves mondiales de pétrole, 30 % des richesses minières et un réservoir foncier inestimable pour des pays émergents dont les taux de croissance insolents obligent à aller chercher à l’extérieur les ressources devenues insuffisantes localement. Hormis quelques cas sur lesquels nous reviendrons, la plupart de ces pays s’efforcent de préserver leurs approvisionnements énergétiques et, depuis peu, de satisfaire leurs besoins alimentaires. En 2010, deux tiers des transactions foncières mondiales auraient été réalisées en Afrique, et les acheteurs étaient en premier lieu chinois, indiens ou sudcoréens. De ce point de vue, l’intérêt des Émirats arabes unis pour le continent n’est pas sans relation avec leurs besoins en matières premières, d’où leur position de numéro un dans l’accaparement des terres.

Les ressources aquifères sont également dans le viseur de pays dépendant de celles-ci pour leur industrie agroalimentaire, l’Arabie saoudite en tête, qui a tenté en 2009 de s’approvisionner en eau dans le sud de Madagascar. L’Afrique est aussi un marché naissant, où les infrastructures chères aux entreprises chinoises, turques ou sud-coréennes restent à construire, où le niveau de consommation est appelé à croître. Dans tous les secteurs, le BTP, les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) et les transports étant les plus dynamiques, les entreprises chinoises, indiennes, sud-coréennes, dubaïotes et brésiliennes rivalisent en quête de parts de marché.

Cet intérêt croissant des partenaires émergents a pour effet immédiat de réduire les échanges commerciaux comme les investissements des partenaires traditionnels. Les chiffres sont indiscutables. En 2000, l’Union européenne comptait pour 53,5 % des échanges commerciaux du continent, une part qui ne s’élevait plus qu’à 44,3 % en 2009. Les États-Unis sont passés de 16 % à 13 % sur la même période, devancés par la Chine. Avec 166 milliards de dollars, l’empire du Milieu a échangé à lui seul, en 2011, autant avec le continent que tous les autres émergents réunis : Inde, Brésil, Corée du Sud, Émirats arabes unis, Turquie, Malaisie et Russie, si tant est que cette dernière puisse être considérée comme telle. L’Inde, deuxième partenaire émergent, avec un volume d’échanges de 67 milliards de dollars, toujours en 2011, entend bien combler son retard. Dans cette rivalité naissante, les deux géants partagent les mêmes intérêts sur le continent.

Pour s’en convaincre, il suffit de s’arrêter sur les ventilations des échanges des émergents en Afrique, relativement homogènes. De ce point de vue, on ne constate pas de différences notables entre pays émergents et partenaires traditionnels. En revanche, en matière d’investissements directs étrangers (IDE), l’implantation des partenaires traditionnels est plus mature, les émergents, Chine comprise, accusant encore un retard certain. En 2011, les flux d’IDE provenant de France (6,3 milliards de dollars) et des États-Unis (5 milliards) sont les plus importants, devant ceux de la Malaisie et de la Chine. Si la Turquie et la Corée du Sud présentent les attributs de partenaires commerciaux solides, leurs IDE en Afrique restent dérisoires avec moins de 1 milliard de dollars.

En Angola ou au Nigeria, en dépit du rachat de la compagnie pétrolière Addax Petroleum par la Sinopec en 2010, les Chinois sont surtout acheteurs et n’exploitent pour le moment que des blocs d’importance secondaire. Si l’afflux massif de devises « émergentes » monopolise l’attention des États africains, les pays implantés de longue date jouissent de liens linguistiques, culturels et familiaux qui continuent de favoriser les relations d’affaires. Mieux, sur le plan économique, les partenariats se multiplient entre les « anciens » et les « modernes », jetant les bases d’une approche gagnant-gagnant : les premiers proposent un réseau et un savoir-faire, les seconds, une baisse des coûts et une prise de risques accrue qui offre de nouvelles opportunités commerciales pour des acteurs économiques occidentaux bien souvent frileux ou découragés par une marge insuffisante. La dichotomie entre « anciens » et « modernes » est ainsi appelée à s’effacer, d’autant que certains acteurs considérés comme émergents ne le sont pas (Russie), ou que la concurrence entre Brics est parfois bien plus aiguisée qu’avec les « anciens », ne serait-ce qu’entre l’Inde et la Chine.

DES ÉCARTS DE CROISSANCE RÉDUITS

À l’heure où le FMI fait ressurgir le spectre d’une crise des émergents en annonçant des prévisions de croissance en baisse, les « anciens » peuvent-ils redevenir attractifs pour les États du continent ? En 2012, le différentiel de croissance entre les pays émergents et les pays « avancés » s’est réduit, au moment précis où ces derniers semblent vouloir réagir, comme en témoigne le volumineux plan d’aide récemment adopté par le Japon. C’est surtout l’Afrique qui pourrait payer le prix fort, sa croissance étant fortement tirée par l’activité des émergents. Les plus optimistes y voient peut-être une occasion pour le continent d’éviter un pillage en règle de ses ressources. Sur le plan normatif et en matière de gouvernance, l’Afrique n’est, semble-t-il, pas encore parfaitement outillée pour une gestion responsable et rentable de ses richesses naturelles. Nous n’en sommes qu’à l’heure des supputations, les émergents ayant acquis une résilience de leurs fondamentaux macroéconomiques et fi nanciers qui les protège sans doute d’une crise semblable à celle de 1997-1998.

 

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