Pêche : le Sénégal veut sauver ses fonds

Pêche : le Sénégal veut sauver ses fonds

Le pays a pris des mesures sans précédent en 2012 pour protéger ses ressources halieutiques et lutter contre la corruption liée aux licences. Dans le viseur : les « pilleurs » étrangers.

Le poisson est devenu si rare au large des côtes du Sénégal que les meilleurs marins du pays sont partis. » Ce constat sans appel est fait par Abasse Ndione, membre de l’ethnie de pêcheurs des Lébous et auteur d’un roman, Mbëkë Mi. À l’assaut des vagues de l’Atlantique (Gallimard, Paris, 2008), sur l’important trafic de passagers clandestins vers l’Europe, qui s’est fortement développé dans les années 2000. Pour la plupart actifs dans la pêche artisanale, les marins ont reconverti leurs pirogues dans le transport vers l’Espagne de milliers de candidats à l’émigration illégale. Un voyage sans retour qu’ils ont fait, eux aussi, pour cueillir des fruits en Andalousie ou faire la plonge dans les restaurants des grandes villes européennes, faute de pouvoir prendre assez de poisson dans leurs filets.

Une raréfaction qui est la conséquence directe d’une exploitation intensive des ressources halieutiques sénégalaises. Pendant des années, des chalutiers européens, russes et asiatiques ont écumé les eaux nationales du pays. Quelque 159 000 km2 situés au large de 718 km de côtes parmi les plus poissonneuses du monde. Cet espace maritime, une zone économique exclusive (ZEE), bénéficie d’un phénomène saisonnier appelé « upwelling ». De décembre à mai, les eaux froides et profondes, riches en minéraux et nutriments, remontent vers la surface. Elles entraînent une prolifération de bancs de petits poissons pélagiques (de pleine mer). Sardinelles, maquereaux, chinchards et anchois sont convoités par les navires-usines de pêche industrielle.

Le thon et le mérou figurent aussi parmi les espèces les plus recherchées, avec des stocks en chute libre. Selon les études publiées par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), le pourcentage de poissons adultes dans les réserves de mérous existants dans les eaux nationales du Sénégal est passé de 80 % au début des années 1990 à 38 % en 1999 (lorsque la part de poissons adultes tombe à moins de 60 %, c’est la perpétuation de l’espèce qui est remise en question). Ce poisson, thiof en wolof, est l’un des plus consommés dans un pays où l’on mange 28 kilos de poisson par an et par habitant. Exporté à hauteur de 1 650 tonnes en 2011, il a été classé dans la liste rouge de l’UICN, dans la catégorie des espèces quasi menacées. Des rapports réguliers d’un groupe de travail formé par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et l’une de ses divisions, le Comité des pêches pour l’Atlantique centre-est (Copace), font état d’une surexploitation des eaux nationales, notamment des petits pélagiques comme la sardinelle (yaboye en wolof, un poisson bon marché, important pour l’apport en protéines des populations les plus pauvres).

UN TERRIBLE PILLAGE À PARTIR DE 2010

L’exploitation intensive des ressources halieutiques sénégalaises a pris une telle ampleur que les organisations environnementales n’hésitent plus à parler de pillage. Une razzia qui a poussé les piroguiers et les chalutiers locaux, autrefois divisés, à se liguer pour faire pression sur les autorités et pour peser sur les processus électoraux. Et pour bien comprendre la séquence des événements qui ont poussé le Sénégal à légiférer de manière drastique sur la pêche, il faut remonter à mars 2010. À cette époque, quatre chalutiers étrangers sont repérés en train de pêcher illégalement dans les eaux nationales. Trois d’entre eux sont des navires russes, dont l’un, l’Oleg Naydenov, a été surpris par Greenpeace Afrique en flagrant délit de pêche près de l’embouchure du fleuve Casamance.

Des arrêtés pris par Khouraïchi Thiam, le ministre de l’Économie maritime de l’époque, donnent toutefois une apparence de légalité à ces activités pourtant proscrites par la loi sénégalaise. Les documents en question, non publiés au Journal officiel, ont été pris sans consultation d’une commission d’attribution des licences de pêche, ce qui fit souffler un vent de révolte parmi les opérateurs nationaux. Une colère aggravée par la décision, en mars 2011, de Khouraïchi Thiam d’attribuer, avec le soutien du président Abdoulaye Wade, 11 nouveaux protocoles d’autorisation, d’abord pour quelque 21 chalutiers étrangers, puis pour 44 en fin d’année (29 seront effectivement présents en 2012).

Preuve de l’impact de ces dérogations controversées, les bénéficiaires ont déclaré des prises de 125 000 tonnes en 2012, soit la moitié des prises totales nationales. Dans le même temps, une certaine opacité entoure ces accords qui, en principe, devaient rapporter 35 dollars par tonne à l’État sénégalais alors que, dans les faits, les armateurs étrangers auraient versé jusqu’à 120 dollars. Fin 2011, le bras de fer se durcit, sur fond de situation politique tendue et de manifestations de pêcheurs. En novembre 2011, quelques mois après les émeutes du 23 juin à Dakar, qui obligent Abdoulaye Wade à renoncer à modifier la Constitution pour se faire réélire plus facilement, le ministre en charge de la pêche décide tout de même d’amender le Code de la pêche. Son objectif : légaliser l’octroi discrétionnaire des autorisations temporaires.

La polémique monte, si bien que Macky Sall, rival d’Abdoulaye Wade à la présidentielle de mars 2012, rencontre pendant sa campagne électorale les acteurs du domaine. Ces derniers sont représentés par le Groupement des armateurs et industriels de la pêche du Sénégal (Gaipes), l’Union patronale des mareyeurs-exportateurs du Sénégal (Upames) et la Plateforme des acteurs de la pêche artisanale (Papas). Karim Sall, le porte-parole des pêcheurs artisanaux, milite pour une plus grande concertation dans les processus de décision qui concernent le secteur. Il sera entendu. Le candidat Macky Sall promet d’annuler les autorisations controversées s’il est élu et de mieux dialoguer avec les acteurs locaux. En conséquence, l’une des premières mesures du gouvernement de Macky Sall fut la suspension de 29 licences à des bateaux étrangers. Elle a été assortie d’une fermeture des eaux sénégalaises aux chalutiers pélagiques pour un an interdiction renouvelée en 2013. En clair, aucun navire de pêche industrielle étranger n’est dorénavant autorisé dans les eaux du Sénégal. Le nouveau président s’est inspiré d’une mesure similaire prise par son prédécesseur, Abdoulaye Wade, en 2003, dans la filière oignons. Là encore, sous la pression des opérateurs économiques locaux, le gouvernement avait décidé de restreindre les importations en provenance de l’Europe pendant la saison locale. La mesure a contribué au redressement spectaculaire de la filière au Sénégal, avec une production passée de 70 000 à 250 000 tonnes entre 2004 et 2013.

Sans la pression de Greenpeace Afrique, qui a ouvert des bureaux à Dakar en 2010 et lancé une campagne Océans destinée à toute l’Afrique de l’Ouest, les opérateurs de pêche n’auraient peut-être pas obtenu les mêmes résultats. L’ONG internationale de défense de l’environnement joue un rôle de premier plan en effectuant un travail d’alerte, de communication et de plaidoyer. L’un de ses navires s’occupe de traquer les chalutiers étrangers, donnant à chaque flagrant délit de pêche illégale un important retentissement médiatique. Ahmed Diamé, chargé de cette campagne chez Greenpeace Afrique, se réjouit du maintien, pour 2013, du gel des licence. Elles seront suspendues jusqu’à ce que des études scientifiques apportent la preuve que les ressources peuvent de nouveau être exploitées. « C’est primordial pour la reconstitution des stocks, qui se trouvent toujours dans une situation alarmante, souligne-t-il. Préserver les réserves de petits pélagiques, c’est sauver les moyens de subsistance de milliers de pêcheurs, mareyeurs, femmes transformatrices, etc. Cette décision pose les jalons d’une gestion responsable des pêcheries au Sénégal, et nous espérons que les autres pays de la région ouest-africaine suivront cet exemple. »

Aujourd’hui, Greenpeace ne relâche pas ses efforts de lobbying. Un coup de semonce a ainsi été émis avec la société civile et les pêcheurs de Mauritanie, le 9 septembre dernier, après le passage d’un énorme chalutier néerlandais. L’Annelies Ilena serait reparti des eaux mauritaniennes avec 7 000 tonnes de poissons pélagiques dans ses cales, pour mieux revenir dès la fin du mois… « Il est temps que les gouvernements africains prennent leurs responsabilités et excluent des zones de pêche ces navires surdimensionnés, dont la place n’est dans aucun océan du monde, mais à la casse ! » martèle Ahmed Diamé.

UNE NETTE LONGUEUR D’AVANCE

L’ONG demande un moratoire sur les exportations de mérou et pousse le gouvernement de Macky Sall à prendre la tête d’une campagne ouest-africaine contre les activités de pêche dite « INN » (illégale, non surveillée et non réglementée). Une prise de conscience des pouvoirs publics tarde toutefois à se manifester dans la région (voir encadré). Or, le poisson circulant partout le long des côtes, les mesures prises par le Sénégal n’auront qu’une portée limitée tant qu’elles ne seront pas suivies par les pays voisins. Pour l’instant, le pays de Macky Sall garde une nette longueur d’avance. D’autant qu’il a pris une autre disposition exemplaire en 2012 : un repos biologique annuel, avec interdiction de toute capture industrielle dans les eaux nationales pendant deux mois, en octobre et novembre. Cette mesure a cependant été ramenée à trente jours pour 2013, après concertation entre le nouveau ministre de l’Environnement, Haïdar El Ali, écologiste de renom et ancien directeur de l’Océanium de Dakar, et des acteurs de la pêche qui ont fait valoir leurs besoins financiers.

Difficile, pour l’instant, d’estimer l’impact réel de cette pause biologique comme celui du gel des licences aux chalutiers étrangers. Et c’est bien là que le bât blesse. D’une part, le pays n’a pas les moyens de surveiller ses côtes, et les pêcheurs peuvent très bien embarquer dans leurs pirogues pendant la période de repos sans que quiconque ne leur demande de rendre des comptes. D’autre part, aucune mesure sérieuse et exhaustive de l’état des ressources en poisson n’a été faite avant et après la période de repos. Le seul organisme habilité à collecter des données sur la pêche, le Centre de recherches océanographiques de Dakar-Thiaroye (CRODT), est enlisé dans des problèmes financiers. Les acteurs de la filière redoutent de le voir demander des fonds à des bailleurs étrangers. « La main qui te donne à manger te donne aussi la direction », rappelle Marie Suzanne Traoré, chargée de la campagne Océans à Dakar. Aussi les opérateurs plaident-ils pour une enquête scientifique indépendante afin de mesurer l’état des stocks.

L’ACTIVITÉ NON RÉGLEMENTÉE CONTINUE

Seule certitude pour le moment : le secteur a connu un regain d’activité en 2012, avec une croissance de 6,8 %, selon le rapport Perspectives économiques en Afrique (PEA) 2013, publié par la Banque africaine de développement (BAD) et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). La performance s’explique par la hausse des débarquements de la pêche artisanale. Les piroguiers du Sénégal, en allant de plus en plus pêcher dans les eaux mauritaniennes avec des licences dûment délivrées, rapportent davantage de poisson. Pour autant, les activités de pêche INN n’ont pas cessé. La preuve ? Le chalutier russe Oleg Naydenov a encore été surpris en flagrant délit par des agents de la Direction des pêches, en mai 2012. Un thonier battant pavillon espagnol, l’Almadraba Uno, s’est par ailleurs échoué le 2 août dernier près des îles de la Madeleine, dans un parc national interdit à la navigation. Le navire, suspect, avait éteint son signal radar. Il venait de Côte d’Ivoire et disposait d’une licence de pêche mauritanienne. Les pouvoirs publics, aidés par les riverains, ont su éviter le risque de marée noire. Les 400 000 litres de carburant que contenaient les soutes du chalutier ont été pompés. À bord, 50 kilos de dynamite ont été retrouvés. Sur les 27 membres de l’équipage arrêtés, deux Espagnols et un Ghanéen ont été condamnés le 3 octobre à verser une amende de 10 millions de francs CFA (152 000 euros environ). Exemplaire, là encore. Mais peut-être pas suffisant.

L’URGENCE D’UNE ACTION RÉGIONALE

Le Maroc a lancé le 11 septembre un Centre national de surveillance des navires de pêche par satellite afin de lutter contre l’activité illicite. Un investissement de 78 millions de dirhams (près de 7 millions d’euros), qui a servi à installer des appareils à bord des chalutiers, dans le cadre d’une stratégie dénommée « Halieutis » et qui vise à assurer la durabilité des ressources halieutiques. En août dernier, le Ghana a imposé une amende de 2,3 millions d’euros à 10 sociétés pour pêche illégale et activités de transbordement. Les autorités ghanéennes ont décidé de surveiller les navires de pêche dans leur ZEE, mais aussi de lancer des recherches sur l’état des stocks de poisson. Mais dans les autres pays de la façade atlantique, des mesures similaires restent trop rares.

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