Perrial Jean Nyodog : « Permettre aux nationaux d’intégrer le secteur pétrolier »

Perrial Jean Nyodog : « Permettre aux nationaux d’intégrer le secteur pétrolier »

Cet ingénieur est à la tête de la filiale trading de la Société nationale des hydrocarbures du Cameroun. Il analyse ici les enjeux et les défis qui caractérisent la distribution de carburant et souligne les opportunités qui s’offrent aux entreprises locales dans l’exploration et la production de brut.

Diplômé de l’École nationale supérieure polytechnique de Yaoundé, de l’Institut français du pétrole et du College of Petroleum Studies d’Oxford, cet oil man a pris la direction de Tradex en 2000. Créée un an plus tôt, la société, dédiée d’abord au négoce, s’est convertie avec succès à la distribution de carburant sous l’impulsion de son manager.

AMB : Quel bilan tirez-vous de l’entrée de Tradex dans la distribution pétrolière ?

Ce positionnement s’est fait en 2006 et nous en sommes satisfaits, au point d’avoir décidé d’en faire notre coeur de métier. Nous venons ainsi d’ouvrir notre 44e station-service. Au Cameroun, comme dans la région, notre réseau est désormais comparable à celui des multinationales. Pour cela, il a fallu offrir de nouveaux produits et des services que les consommateurs exigent d’un opérateur de rang international. Notre activité couvre aujourd’hui tous les segments. Au-delà de la vente de carburant, nous avons notre propre ligne de lubrifiants, notre carte de fidélité et une marque dans la distribution du gaz. Nous sommes également présents dans l’approvisionnement des navires et même dans l’aviation. En sept ans, c’est donc un bilan qui est fort appréciable, d’autant que nous sommes le deuxième acteur du secteur sur le plan national.

Comment expliquez-vous le fait que les opérateurs camerounais soient si présents dans ce secteur ?

Cela tient à la volonté des autorités de libéraliser cette activité pour permettre aux nationaux de l’intégrer. Aujourd’hui, il y a un peu plus d’une vingtaine de sociétés camerounaises qui sont déjà établies dans la distribution. Voilà une évolution positive qui compense le retrait de la plupart des multinationales depuis le début des années 2000. C’est d’ailleurs une tendance lourde qui s’observe sur tout le continent, où des multinationales africaines, comme Libya Oil Kenya Limited, MRS, Engen, ou des sociétés locales remplacent les grands groupes occidentaux.

En revanche, les acteurs africains demeurent à l’écart de l’exploration et de l’exploitation.

La raison en est que les investissements nécessaires pour opérer dans l’amont du secteur pétrolier sont bien plus importants que ceux requis dans sa partie aval. Mais il y a tout de même quelques États qui ont mis en place des législations incitatives afin que des entreprises, souvent publiques, puissent elles aussi mener ce genre d’activités.

N’y a-t-il pas aussi un problème de manque de compétences ?

Non, il y a aujourd’hui assez de cadres africains, et la plupart des structures locales ou des grandes entreprises qui intègrent l’activité pétrolière ont de moins en moins recours aux talents importés. Le désengagement des multinationales a permis de libérer un certain nombre de cadres africains, qui sont souvent à l’origine de la création des sociétés nationales dans ce secteur. Cela étant, il est vrai que l’exploration et la production pétrolières sont des domaines où les mutations technologiques sont importantes. Et on peut déplorer à ce sujet que le continent accuse un certain retard dans la recherche et le développement de nouvelles technologies.

La manne des hydrocarbures n’a guère bénéficié aux pays producteurs africains. Qu’est ce qui n’a pas fonctionné ?

Pour certains d’entre eux, les quantités extraites ne sont pas suffisamment élevées pour avoir un impact économique conséquent. À l’inverse, des pays ayant une production pétrolière importante ont tout de même connu un développement appréciable, la Guinée équatoriale par exemple. Cela dit, c’est une chose d’accumuler les réserves monétaires, c’en est une autre d’envisager le développement en utilisant de manière optimale les ressources afin de diversifier les bases de l’économie.

Faut-il donc utiliser les ressources tirées de cette exploitation pour développer l’économie, ou plutôt, pour alimenter un fonds au bénéfice des générations futures ?

Ce qui prime, c’est la capacité du pays concerné à absorber des niveaux d’investissement importants sans que cela ne provoque un développement mal maîtrisé. Il lui faut notamment des ressources humaines. C’est cette prudence nécessaire qui peut, dans certains cas, pousser les dirigeants à limiter l’inclusion des revenus pétroliers dans le budget. On peut aussi se dire qu’il faut penser à l’avenir en mettant de l’argent de côté. La manne peut être aussi suffisante pour développer le pays et dans le même temps constituer des réserves, comme c’est le cas dans quelques pays nordiques.

Certains États n’ont-ils pas conclu des contrats pétroliers à leur détriment ?

Il existe toujours une forte concurrence pour attirer les investisseurs. Ceci peut expliquer que, dans certains pays, on ait des législations qui semblent trop en faveur des multinationales. Mais ce qu’il faut juger, c’est si, au bout du compte, ces stratégies permettent d’attirer les capitaux et d’augmenter la production. Au final, il y a toujours la possibilité de rouvrir les négociations sur les termes du contrat notamment quand la production ou les prix augmentent plus que prévu. C’est alors l’occasion d’obtenir un partage mieux équilibré des recettes.

Autre problème : des pays producteurs sont encore importateurs de produits pétroliers finis. Comment l’expliquer ?

Ce n’est pas un problème en soi qu’un producteur ne dispose pas de capacités de raffinage. Il peut bénéficier d’un accès à la mer pour réaliser des importations dans un délai court ou bien encore avoir d’importantes capacités de stockage. À l’inverse, il peut aussi avoir des capacités de traitement du brut qui dépassent de très loin ses besoins et sa stratégie sera d’exporter. Tout est question de rentabilité, or bien souvent on crée des raffineries sur le continent pour des raisons politiques plutôt qu’économiques.

Le Cameroun, par exemple, dispose d’une raffinerie, pourtant il importe du brut pour faire tourner cette dernière…

Au début des années 1980, lorsque cette installation a commencé à fonctionner, elle traitait uniquement du pétrole camerounais. Aujourd’hui, cette structure importe du brut léger qui est plus adapté à ses moyens techniques. Mais des investissements sont prévus pour qu’elle augmente sa capacité et puisse traiter les bruts locaux, qui sont un peu plus lourds que d’autres variétés.

Comment expliquer qu’en Afrique le carburant soit si cher alors que l’on y exploite les hydrocarbures ?

Nous sommes dans un contexte mondial où l’économie est libéralisée. Cela implique d’éviter les subventions et donc de vendre l’essence à un prix qui peut paraître élevé. De plus, des pays qui soutiennent le carburant courent le risque de subventionner une bonne partie de la consommation de leurs voisins… Sur le plan strictement budgétaire, on peut estimer que lorsque les prix du pétrole sont à la hausse, les gains de l’État producteur augmentent également, et qu’il serait donc logique de subventionner le carburant. Mais un État doit gérer ses ressources de façon optimale et faire face à toutes ses obligations. Au Cameroun, par exemple, depuis 2008 les prix des produits pétroliers à la pompe n’ont pas changé grâce aux subventions. Mais, avec le poids qu’ont ces subventions sur la trésorerie du gouvernement, on doit se demander si on peut encore les maintenir à leur niveau.

De plus en plus de pays africains entrent dans le club pétrolier, ce qui peut attiser la convoitise et provoquer de l’instabilité…

Une zone comme le golfe de Guinée attire autant les pays émergents que les pays développés, qui ont besoin de pétrole pour faire fonctionner leurs industries. Ces convoitises entre les grands acteurs mondiaux peuvent à priori créer des problèmes. Mais les groupes internationaux cherchent aussi un environnement sûr pour la sauvegarde de leurs investissements. Cela atténue donc les risques. Par ailleurs, la concurrence entre les grands pays consommateurs peut être une garantie de stabilité pour les producteurs. Étant au centre de nombreuses convoitises, ces derniers disposent ainsi d’une certaine marge de manoeuvre qu’ils ne pourraient avoir en ne dépendant que d’un seul partenaire.

PARCOURS

1976

Après avoir obtenu son bac C au lycée Joss de Douala, il entre à l’École polytechnique de Yaoundé, puis à l’Institut français du pétrole (IFP).

1983

Embauché à la Société nationale des hydrocarbures (SNH), il travaille dans les secteurs de l’exploration, des marchés, puis prend la tête de la direction commerciale.

1997

Il est détaché à Hydrac, une filiale de la SNH, dont il devient rapidement le directeur général.

2000

Il est nommé directeur général de Tradex, une autre filiale de la SNH. Il fait de la distribution de carburant et de lubrifiant le coeur de métier de l’entreprise.

Perrial Jean NYODOG DIRECTEUR GÉNÉRAL DE TRADEX SA

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