Métropole : très chère Luanda…

Métropole : très chère Luanda…

C’est un samedi comme un autre à Luanda, la capitale angolaise. La soirée commence dans l’un des restaurants d’Ilha, la presqu’île qui fait face au centre-ville. À l’apéritif, il faut choisir entre un verre de vin à 10 dollars (plus de 7 euros) et une caïpirinha (cocktail d’origine brésilienne) à 13. Les plats pâtes, poisson, viande ou sushis sont tous au-dessus de 40 dollars et les desserts autour de 10. Le service est correct et le cadre sympathique, avec vue sur la ville illuminée, mais il ne s’agit pas du plus chic des restaurants de la capitale. Ce n’est pas non plus l’Oon.dah, le luxueux établissement détenu par la fille du président, réputé pour son menu découverte à 80 dollars. Ou encore moins l’un des quatre restaurants de l’hôtel cinq étoiles Epic Sana, dont la nuitée pour deux personnes vaut 530 dollars. Ces quelques exemples permettent de comprendre pourquoi Luanda vient d’être classée la ville la plus chère du monde pour les expatriés selon l’enquête mondiale sur le coût de la vie publiée en juillet 2013 par le cabinet de conseil britannique Mercer.

Et ce n’est pas la première fois que la capitale angolaise occupe cette position. Elle avait déjà devancé Tokyo, Moscou, N’Djamena ou encore Singapour en 2010 puis en 2011. L’étude, publiée chaque année en juillet, relève le coût de 200 produits et services, dont le logement, les transports et l’alimentation. Cette année, il en ressort que le loyer mensuel moyen d’un appartement de deux chambres à Luanda est de 6 500 dollars, qu’une paire de jeans coûte 200 dollars, un hamburger près de 20 et un litre de soda plus de 2. « Cette étude, et Mercer le précise bien, porte sur un certain type de biens, de luxe, que seuls les expatriés et les membres de la classe supérieure angolaise peuvent se payer, note José Severino, le président de l’Association des industriels d’Angola (AIA). Leur prix est effectivement prohibitif, surtout au regard du faible niveau de qualité de vie qu’ils permettent, par rapport à Tokyo par exemple. Cela étant dit, Luanda reste une ville très chère pour tout le monde. »

DES PRIX « COMPLÈTEMENT FOUS »

Car même les dépenses du quotidien sont onéreuses. L’ananas se vend 5 dollars dans la rue, une paire de baskets plus de 100 dollars dans les magasins et une recharge téléphonique de 10 dollars n’offre qu’une trentaine de minutes de communication. « Quand on voit le niveau des prix ici, on se dit que c’est complètement fou. La nourriture, les vêtements, l’électroménager, les voitures, le logement, tout, absolument tout est très cher », déplore Aldemiro Ladislav, un étudiant de 24 ans. Il n’y a que deux exceptions à cette règle : le pain, vendu 15 centimes de dollar la boule individuelle, et l’essence, dont le litre coûte en moyenne 50 centimes de dollar grâce aux subventions étatiques. Fin septembre, le quotidien économique Expansão a publié un rapport gouvernemental montrant que l’actuel salaire minimum, environ 133 dollars par mois, ne permet d’acheter que la moitié du panier type consommé par une famille angolaise. Casse-tête pour les particuliers, le haut niveau des prix est aussi un problème pour les entreprises et les administrations. « Cela signifie notamment que les banques pratiquent des taux d’intérêt très élevés, entre 15 et 25 %, souligne José Severino. Les services dans leur ensemble, comme l’assurance, la santé, les télécommunications, sont aussi très chers. De façon générale, l’offre de biens et services est totalement insuffisante pour satisfaire la demande. »

L’histoire récente de l’Angola explique en grande partie ce déséquilibre. Le pays a connu une violente et longue guerre civile de vingtsept ans, dont il est sorti complètement dévasté. Depuis le retour de la paix en 2002, l’Angola connaît une rapide reconstruction, financée par ses ressources pétrolières. En une décennie, il est devenu le deuxième producteur d’or noir du continent africain (avec 1,7 million de barils par jour, il talonne le Nigeria), et il a rebâti une bonne partie de ses infrastructures.

IMPORTATIONS ET MANQUE DE CONCURRENCE

« Mais il y a encore d’importants problèmes de logistique, de transports et de fourniture d’électricité et d’eau, explique Salim Valimamade, professeur d’économie à l’université catholique de Luanda. Tout cela pèse sur les coûts et donc sur les prix. En outre, l’Angola importe la grande majorité des biens alimentaires et des produits de consommation courante dont il a besoin. Cela fait aussi grimper les prix. » Mis à part quelques tomates, avocats, ananas et mangues, le pays fait venir de l’étranger, d’Europe, du Brésil et d’Afrique du Sud, tout ce qu’il consomme. Résultat, deux yaourts de la marque Danone sont vendus 12 dollars dans les supermarchés de la capitale, quand la viande et le poisson, qui voyagent en conteneurs réfrigérés, sortent avec difficultés du port surchargé de Luanda à un prix près de trois fois supérieur au tarif européen. Et c’est la même chose avec l’ensemble des produits manufacturés, voitures, machines, matières premières, en provenance notamment de la Chine et des États-Unis. Toutefois la guerre à elle seule ne suffit pas à expliquer l’inflation des prix luandais. L’économie angolaise du toutpétrole draine un flot de majors étrangères et de salariés expatriés, à la recherche d’une qualité de vie occidentale et notamment de bons logements. Ces biens étant rares, ils sont vendus ou loués très chers, au-dessus de 10 000 dollars le mètre carré dans certains cas. Les tarifs pratiqués sur ce marché gonflent artificiellement les prix de l’immobilier en général. Avant la crise mondiale de 2008, l’emballement du secteur financier et le prix du baril de brut à plus de 120 dollars avaient d’ailleurs fait affluer les promoteurs à Luanda, créant une véritable bulle immobilière. « L’autre sérieux problème est le manque de concurrence dans le pays, avance Carlos Rosado, directeur de l’Expansão et professeur d’économie. Il y a, par exemple, très peu d’importateurs de biens alimentaires et seulement deux opérateurs de téléphonie. Ces derniers peuvent donc répercuter la totalité de leurs coûts de production sur leurs tarifs et faire payer le prix fort aux clients. »

Et Carlos Rosado de mettre en avant un dernier écueil : malgré sa forte croissance économique, l’Angola reste un pays à risque et les financeurs de projets exigent par conséquent un important retour sur investissement, ce qui joue sur les prix.

Conscient de ces faiblesses, le gouvernement angolais a fait de la lutte contre l’inflation le principal objectif de sa politique monétaire. Celle-ci est menée par José de Lima Massano, le gouverneur de la banque centrale, la Banque nationale d’Angola, et ancien directeur d’une des grandes banques privées du pays, la Banco Africano de Investimentos (BAI). Suivant les recommandations du Fonds monétaire international (FMI), le banquier a mis en oeuvre différents instruments monétaires depuis octobre 2011, dont un taux d’intérêt de référence qui a été régulièrement abaissé jusqu’à son niveau actuel de 9,75 %. Une politique qui commence à porter ses fruits : l’an dernier, l’inflation est passée en dessous de la barre symbolique des 10 %, et, en septembre, la Banque nationale a annoncé qu’elle était même descendue à 8,97 % sur les douze derniers mois, le point le plus bas depuis plus d’une décennie. Cette réussite a été saluée par l’ensemble des acteurs économiques, nationaux comme internationaux, et elle devrait se confirmer à l’avenir. Mais avant de voir le niveau des prix baisser, le chemin sera long. « Développer la production nationale est le seul moyen de rééquilibrer la situation entre l’offre et la demande, insiste l’économiste Salim Valimamade. L’Angola est engagée dans ce processus, ce n’est qu’une question de temps. Il y a, par exemple, beaucoup plus de produits dans les rayons des supermarchés qu’il y a dix ans. L’objectif est maintenant d’accélérer cette tendance. »

DIVERSIFICATION DE L’ÉCONOMIE

Pour ce faire, l’exécutif angolais a lancé un vaste plan de diversification de l’économie, devant relancer l’agriculture et la pêche, développer le secteur industriel et encourager la création de petites et moyennes entreprises. Ces deux dernières années, le nombre de supermarchés a ainsi explosé dans la capitale angolaise et les projets agricoles se sont multipliés aux quatre coins du pays. L’accès au crédit pour les particuliers comme pour les entreprises a été facilité par les banques, via un programme de prêts bonifiés et garantis par l’État appelé « Angola Investe ». Depuis la crise financière mondiale de 2008, la spéculation immobilière a fortement ralenti à Luanda et le gouvernement a livré de nombreux projets d’habitation dont les 10 000 appartements de la ville nouvelle de Kilamba Kiaxi, au sud-est de la capitale afin de diminuer la pression sur la demande de logements.

Mais la tâche à accomplir reste immense. Et se complique de jour en jour avec la forte croissance de la population : le nombre d’habitants devrait ainsi doubler dans les vingt-cinq prochaines années, sachant que deux tiers des 20 millions d’Angolais ont actuellement moins de 25 ans. Surtout, la question des infrastructures et de la baisse des coûts de production est loin d’être résolue. Un exemple permet de mieux comprendre : la ferme Aldeia Nova, à 480 km au sud-est de Luanda, a été relancée en avril 2011 grâce à des capitaux israéliens (10 millions de dollars) et au soutien du ministère de l’Agriculture angolais. Elle produit aujourd’hui 120 000 oeufs par jour, vendus dans les supermarchés de la capitale. Seul problème, ces oeufs sont deux fois plus chers (40 centimes de dollar) que ceux importés du Brésil ou de la Namibie, en raison des difficultés d’approvisionnement en électricité, de transport de la marchandise et de l’absence de formation des ouvriers agricoles. N’étant pas raccordée au réseau électrique public, la ferme fonctionne grâce à 62 groupes électrogènes qui consomment chaque mois 100 000 litres d’essence. N’étant pas desservie par le train, elle expédie ses oeufs par camion, ce qui impose une vérification manuelle de l’état de la marchandise une fois celle-ci arrivée à Luanda…

« Nous avons fini par nous habituer à cette situation. La réalité, c’est que chacun a ses plans et ses combines pour pouvoir s’en sortir, confie Aristide Vasco, étudiant en dernière année de biologie à la faculté publique. Par exemple, aller dans le restaurant d’un hôtel ou dans un établissement normal, pour les gens de la classe inférieure comme moi, c’est impossible. Nous n’avons pas les moyens. Alors, quand nous sortons, c’est pour aller dans ces espèces de petites baraques qu’on voit ici et là, ce n’est pas vraiment un restaurant, d’ailleurs, c’est une maison dans laquelle la mère de famille a aménagé un petit espace et où elle vend ce qu’elle cuisine. » C’est là le grand paradoxe de Luanda : être la ville la plus chère du monde quand la majorité de sa population vit dans une grande pauvreté, avec moins de 2 dollars par jour. Conséquence, une grande partie des Luandais, les plus précaires, vit du commerce informel et de petits arrangements entre amis ou membres de la famille.

UNE ÉQUATION DIFFICILE

Pour les autres, fonctionnaires ou salariés du privé, l’équation n’est guère plus facile. « Ici, pour avoir un niveau de vie moyen, il faut gagner au minimum 2 000 dollars par mois. Or la majorité des gens a un salaire inférieur à 500 dollars mensuels », explique Miguel Armando, âgé de 24 ans et comptable dans une pizzeria du centre-ville. Alors comment font les gens pour s’en sortir ? « Ils ouvrent des petits commerces pour avoir une autre rentrée d’argent, et, en l’additionnant avec leur salaire, ils parviennent à joindre les deux bouts, reprend le comptable. Certains optent pour les horaires décalés, ils travaillent la journée quelque part et la nuit ailleurs. » Sa collègue Rosa, l’une des serveuses de l’établissement, s’estime heureuse : « Je n’ai qu’un enfant à charge, alors avec mon salaire j’y arrive. Mais pour les familles avec cinq ou six enfants, ce qui est la norme ici, c’est vraiment difficile, quasiment impossible. »

GUERRE DE CHEFS POUR LA CAPITALE

Depuis plusieurs mois, Luanda est au centre d’une bataille politique. La capitale angolaise, qui compte environ 5 millions d’habitants, soit un quart de la population du pays, était dirigée jusqu’en 2012 par un seul homme : le gouverneur de la province de Luanda, Bento Sebastião Francisco Bento. Grand gaillard charismatique, celui que tout le monde appelle Bento Bento est un pur produit du parti présidentiel, le Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA), dont il dirige les instances luandaises. Apprécié des habitants et respecté par l’exécutif angolais, Bento Bento avait le vent en poupe. Mais cela n’a pas duré. Une nouvelle institution, la Commission administrative de la ville de Luanda, a été créée. Elle a été dotée d’un président, José Tavares Ferreira, auparavant simple administrateur d’un quartier de Luanda. Et elle a reçu comme mission d’aller sur le terrain résoudre les problèmes de la population. Officiellement, cette innovation administrative doit permettre de gagner en efficacité.

À l’équipe de Bento Bento incomberait la responsabilité des politiques publiques portant sur l’ensemble de la province, le camp Tavares s’étant vu attribuer la gestion du budget alloué par l’État à la ville de Luanda. Mais, concrètement, rien n’a été précisé sur les liens hiérarchiques entre les deux entités ni sur leurs possibles doublons. La capitale est le centre de décision omnipotent, concentrant l’ensemble des pouvoirs, politique, économique et administratif, et absorbant la plus grosse partie des fonds publics. Or elle produit aussi les situations les plus inextricables : manque de logements, réseaux d’eau et d’électricité saturés, embouteillages épouvantables, chômage… Pour nombre d’observateurs, c’est un complet tour de passe-passe, avec un gouverneur sans pouvoir réel et un président du centre-ville tout-puissant. Bref, la recette de la confusion et de l’inaction. Interrogé sur la question des prix à Luanda, le gouvernement provincial a d’ailleurs refusé de répondre, renvoyant vers l’autorité compétente dans ce domaine selon lui, le ministère des Finances.

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