Régulation : banques à surveiller

Régulation : banques à surveiller

En juillet dernier, l’information, annoncée par le quotidien britannique économique Financial Times, a créé la surprise. Ecobank, symbole de la réussite des établissements financiers du continent, est accusée de mauvaise gouvernance. Cette structure, créée en 1985 avec des capitaux privés pour améliorer l’intégration et le développement africain quelques années avant la crise des systèmes bancaires, est mise en cause pour des manipulations de comptes au Nigeria, où elle dispose depuis 2011 d’une importante filiale. Presque au même moment, la banque gabonaise BGFI, numéro 1 en Afrique centrale, annonçait avoir limogé une vingtaine d’employés de sa filiale béninoise, parmi lesquels son directeur général. En cause : des résultats jugés catastrophiques en 2012 et des soupçons de malversations. La holding a indiqué avoir dû recapitaliser sa filiale, créée seulement trois ans plus tôt, à hauteur de 15 milliards de francs CFA (près de 27 millions de dollars).

Le système bancaire de la sous-région, et même du continent d’une manière générale, est certes réputé stable, liquide et bien capitalisé. Néanmoins, les insuffisances de la gouvernance interne et de la surveillance des institutions financières dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), comparées à celle des voisins ghanéens, nigérians, kényans, marocains ou sud-africains, sont établies. Les banques avec d’importantes différences entre établissements ont tendance à peu y respecter des normes prudentielles régionales qui sont pourtant en deçà de celles tolérées sur le reste du continent.

Pour cette raison, la commission bancaire de l’UEMOA a prononcé en 2012 deux mises en garde (six en 2011) contre deux établissements situés au Burkina Faso, et adressé douze injonctions (sept en 2011) à des banques installées dans ce dernier pays, en Côte d’Ivoire, au Mali, au Niger et au Togo.Dans le cadre de son soutien et de son accompagnement des institutions de l’UEMOA, le Fonds monétaire international (FMI) a régulièrement mis en avant, ces dernières années, la nécessaire amélioration de la gouvernance interne des banques et de leur surveillance. Pour s’en convaincre, elle a réalisé en 2011 avec ses partenaires locaux des tests de résistance de tous les établissements de l’union monétaire (Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Mali, Niger, Sénégal, Togo), à l’exception de ceux de Guinée-Bissau, où le manque de données est plus criant encore que chez ses voisins.

PRINCIPALE MENACE : LE RISQUE DE CONCENTRATION

Livrées sans citer le moindre établissement, les conclusions sont édifiantes : l’une des principales menaces qui plane sur les banques de la zone provient de la concentration de leurs crédits. L’étroitesse du secteur formel et le manque de diversification des économies font que dans tous les pays de la région, les institutions « concentrent leurs prêts sur seulement quelques secteurs [campagnes agricoles, industrie extractive…] et entreprises. Les 50 sociétés les plus importantes absorbent un tiers du volume total des crédits bancaires. Cette situation expose les banques à un risque majeur, qui peut devenir systémique si les engagements des organismes financiers concernent essentiellement le même gros emprunteur » (souvent une entreprise publique) selon les enquêteurs. L’inquiétude est accentuée par le fait que le ratio actuel plafonne le volume des prêts consentis à une seule entité à 75 % du capital, alors que la norme internationale est de 25 %. Réduire brusquement ce ratio en obligeant les banques à retirer leurs crédits aux seules grandes entreprises de leurs régions serait dangereux. Les enquêteurs n’en conseillent pas moins au régulateur de le baisser progressivement. La seconde menace qui inquiète ces derniers concerne les actifs des établissements. Bien qu’elle varie selon les banques, leur qualité est généralement faible, comme en témoigne le niveau élevé des ratios de créances en souffrance (voir tableau).

En 2011, Standard & Poor’s jugeait également dans un rapport « le taux de créances douteuses important (dans la zone UEMOA) et le taux de couverture par les provisions modeste ». Là encore, les normes prudentielles n’aident pas. Les enquêteurs du FMI soulignent que « les règles comptables locales prévoient un délai plus long que ce n’est le cas dans la plupart des juridictions pour la passation par pertes et profits des créances en souffrance » (90 jours dans les normes internationales contre 180 dans cette zone). Ecobank s’était justement vu reprocher dès le mois d’avril dernier par la Banque centrale nigériane (BCN) son échec à tenir sa promesse de payer d’énormes prêts non-performants dûs à Amcon (Asset Management Corporation of Nigeria). Cette société a été créée en 2010 pour absorber les actifs non performants après le krach du système bancaire nigérian de 2009.

À LA CROISÉE DES CHEMINS

La gouvernance interne et la surveillance insuffisante dans les zones UEMOA et Cemac inquiètent car elles devraient être les plus performantes possible, au moment où les banques à capitaux africains se développent sur de nouveaux marchés, créant ainsi de nouveaux risques. Ces établissements – Attijariwafa Bank (Maroc), BMCE (Maroc), United Bank for Africa (Nigeria), mais aussi BGFI (Gabon), Banque Atlantique (Côte d’Ivoire), Afriland (Cameroun) ou encore Kenya Commercial Bank – doivent d’ailleurs poursuivre leur expansion afin d’atteindre une « taille critique », synonyme d’économies d’échelle et d’un meilleur financement des économies. Or, la gouvernance dans les deux zones ne s’améliore pas encore suffisamment.

La Banque centrale nigériane, elle, a assaini son système bancaire dès 2005, en augmentant drastiquement le capital minimum requis des banques à 200 millions de dollars (voir graphique), le poussant à se concentrer (le nombre d’établissements a été divisé par 4 !). Elle aimerait aujourd’hui ne pas voir les risques pris par une banque panafricaine sur un marché voisin se propager à son économie sans pouvoir agir. Or, non seulement les normes prudentielles diffèrent selon les pays et les unions politiques et monétaires, mais elles tendent insuffisamment à s’intégrer. « La BCN rêverait sans doute d’accéder au coeur informatique d’Ecobank, à Lomé, au Togo, pour enquêter, mais elle n’y a pas accès », explique un consultant actif dans la région. Elle a en attendant ouvert une enquête, appuyée depuis septembre par le cabinet de conseil et d’audit KPMG.

CONTRÔLE DES ACTIVITÉS

Si certains analystes n’hésitent pas à parler d’Ecobank comme d’une institution à risque systémique, il n’y a néanmoins pas le feu dans la demeure. Les titres du groupe ont stagné, voire chuté en Bourse (Lagos, Accra, Abidjan), mais pas davantage, au Nigeria en tout cas, que ceux de ses principaux concurrents. Le groupe a d’ailleurs maintenu ses perspectives pour 2013, alors que l’agence de notation Fitch Ratings a conservé en octobre sa note à B-. « Le marché africain n’a pas atteint sa maturité. Alors, qu’il y ait des turbulences, cela me paraît normal, indique Dhafer Saidane, économiste et maître de conférences à l’université Lille 3. Les banques sont à la recherche de leur propre modèle de croissance. Ce qui est plus choquant, c’est le retard du régulateur dans la supervision de ce mouvement, notamment quand les établissements ne disposent pas des fonds propres nécessaires pour s’étendre à de nouveaux marchés. » Pour mieux contrôler les activités d’Ecobank, il est prévu la création d’un « collège de superviseurs » composé de régulateurs nationaux, dans lequel la Banque centrale du Nigeria aura sa place. Une telle solution, si elle prouvait son efficacité, pourrait vite être dupliquée.

UNE COURSE DE FOND

La commission bancaire de l’UEMOA a par ailleurs vu ses ressources financières et humaines récemment augmentées, mais cela pourrait ne pas suffire pour lui permettre de contrôler chaque banque sur place tous les 2 ans (c’est le cas tous les 12 à 18 mois dans plusieurs pays anglophones), comme elle le souhaite, estiment les enquêteurs du FMI. Ceux-ci espèrent surtout que la commission aura bientôt le pouvoir « d’imposer des amendes d’un montant assez élevé pour décourager les banques d’adopter des comportements inappropriés » et limiter l’ingérence des États dans les établissements publics. La zone étudie par ailleurs la création d’un système d’assurance des dépôts. « Une des clés du succès des banques africaines est la meilleure adéquation entre tous les paramètres de développement de l’activité, rappelle Yoann Lhonneur, directeur associé chez Devlhon Consulting, un cabinet de conseil en stratégie et management. Cela concerne la distribution commerciale (canaux d’agences, opérations mobiles, guichets automatiques…), le marketing (produits formatés) ou encore la gestion des risques, de l’optimisation de l’octroi et du recouvrement de crédit jusqu’à la mise à niveau du dispositif de contrôle interne. » Sur la question du crédit, notamment auprès des PME, les banques africaines ont parfois du mérite et du succès à prendre plus de risques que les filiales d’établissements européens, en s’adaptant au tissu local. « Elles peuvent créer des modes de financement adaptés avec des modalités de garantie permettant de dépasser les contraintes propres au secteur informel », poursuit Yoann Lhonneur. Autant dire que le chemin est encore long. Mais comme le soulignait l’hebdomadaire The Economist en début d’année : « Lorsque l’Afrique offrira son potentiel, les gagnants seront ceux qui ont été prêts à vivre avec les risques. »

EN EUROPE AUSSI, LA CHASSE AUX BILANS DÉFAILLANTS

En 2014, la Banque centrale européenne (BCE) va passer en revue, à travers un « examen exhaustif », les bilans de 124 établissements. Cette revue devrait s’appuyer sur les normes strictes de Bâle 3 (la plupart des pays africains en sont à appliquer Bâle 2, voire à y réfléchir), édictées à la suite de la crise financière de 2008, bien que ces dernières ne doivent entrer en vigueur qu’à partir de 2019. L’opération sera accompagnée de tests de résistance aux critères d’évaluation plus sévères que lors des précédentes épreuves. En 2011, certaines banques avaient passé avec succès les tests de l’Autorité bancaire européenne, avant de subir de plein fouet la crise des dettes souveraines de la zone euro. Les résultats de cet asset quality review devront être annoncés en octobre 2014. Si des banques nécessitent d’être recapitalisées, les États auront sans doute besoin de mettre la main à la poche. Mais en échange, elles doivent accepter un contrôle rigoureux de la BCE, qui deviendra en novembre, en lieu et place des régulateurs nationaux, le gendarme bancaire unique de la zone euro.

ECOBANK : UN FEUILLETON MOUVEMENTÉ QUI POURRAIT DURER

Jusqu’où ira le feuilleton Ecobank ? L’affaire qui défraie la chronique depuis avril 2013 a au moins deux facettes. La première concerne les accusations très graves à l’encontre de son ex-président du conseil d’administration, Kolapo Lawson, et de son directeur général Thierry Tanoh (photo ci-dessus). Formulée par la directrice Finance et risques Laurence Do Rego (qui a été suspendue depuis), cette mise en cause portait notamment sur des actes de mauvaise gestion et de népotisme. Suivi de près par la presse anglosaxonne, notamment par le Financial Times, ce scandale a provoqué fin octobre la démission de Kolapo Lawson, et, toujours selon les médias britanniques, d’autres têtes devraient tomber. La seconde facette relève plus d’un bras de fer pour la prise de contrôle de la banque. Afin de réussir l’intégration de structures récemment créées (Ecobank Guinée équatoriale, 2013) ou acquises (Oceanic Bank, Nigeria, 2011, Trust Bank, Ghana, 2012), cette dernière a dû aller à la pêche aux investissements. Elle s’est ainsi vu accorder en novembre 2011 un prêt de 285 millions de dollars sur trois ans par le sud-africain Nedbank, avec possibilité de conversion en parts de capital. Cinq mois plus tard, c’est la structure d’investissement publique sud-africaine Public Investment Corporation (PIC) qui a acquis 19,58 % du capital d’Ecobank contre 250 millions de dollars. En clair, l’Afrique du Sud risque désormais de prendre le contrôle d’Ecobank. Une perspective qui déplairait aux autorités nigérianes, ces dernières préférant un actionnariat équilibré.

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