Dubaï : la bataille des cousins Al Futtaim

Dubaï : la bataille des cousins Al Futtaim

L’histoire remonte à la fin des années 1990. Dans l’émirat de Dubaï, un sujet particulier passionne les milieux d’affaires et intéresse au plus haut point les chancelleries occidentales, quand il ne fait pas l’objet d’âpres discussions dans les majliss, ces grands salons cossus où les dignitaires locaux reçoivent les doléances des visiteurs. Il s’agit d’une féroce bataille qui mine la grande famille marchande des Al Futtaim. Deux cousins germains, Abdullah et Majid, se disputent âprement le contrôle des actifs de l’un des plus puissants conglomérats familiaux du Golfe et du Proche- Orient. Une galaxie d’entreprises et de filiales qui pèse alors plus d’un milliard de dollars (environ 930 millions d’euros selon le taux de change de l’époque) grâce à ses nombreuses activités qui vont de la concession exclusive de grandes marques automobiles dans l’émirat à l’immobilier de luxe et le tourisme résidentiel, en passant par le secteur très profitable de la grande distribution, cela sans oublier des prises de participation dans de nombreuses entreprises de la région.

Abdullah et Majid sont les héritiers de leurs pères respectifs, les deux frères Hamad et Mohamed Al Futtaim qui ont fondé, dans les années 1930, la petite affaire familiale de négoce qui n’a jamais cessé de se développer. « Comme nombre de groupes créés par des familles marchandes, celui des Al Futtaim a accompagné l’essor de Dubaï », raconte un expatrié installé dans la citéÉtat depuis 1970. « L’émirat est devenu un symbole de la mondialisation grâce à son économie diversifiée, tandis que le conglomérat est passé de la petite échoppe commerciale à une machine à cash présente aux quatre coins de la planète. »

Chacun des belligérants estime que c’est à lui que revient le droit de piloter le groupe. Les autres membres de la famille, dont certains tentent de vaines médiations, se voient sommés de prendre parti par ces deux caractères entiers qui n’ont pu concilier leurs visions stratégiques pour le développement du conglomérat. Et la discorde est telle que les partenaires étrangers mais aussi les banques commencent à sérieusement s’inquiéter. C’est alors que le cheikh Mohamed Ibn Rached Al Maktoum intervient. Prince héritier de Dubaï depuis 1995 et dirigeant de facto de l’émirat en raison de l’effacement progressif de son frère l’émir Maktoum Ibn Rached, « Cheikh Mo » voit d’un très mauvais oeil cette vendetta qui risque de mettre à mal l’un des principaux piliers de l’économie dubaïote. Il convoque les deux protagonistes et leur ordonne de trouver une solution à leur différend. Cela passera par un partage du groupe, chacune de ses composantes faisant l’objet d’enchères entre les deux protagonistes, le mieux disant l’emportant selon la règle fixée par l’émir. « Malgré l’imbrication de nombreuses filiales, les choses sont rapidement rentrées dans l’ordre », se souvient un officiel émirati ayant requis l’anonymat. « Beaucoup de gens ont été impressionnés par l’efficacité de cette médiation pour le moins autoritaire. Cela a aussi rassuré sur la capacité du cheikh Mohamed à veiller sur la bonne marche des affaires du pays. »

DES PROJETS EXTRAVAGANTS

Il faut dire que l’intervention du futur souverain de Dubaï (il le deviendra de jure en 2006) ne relève pas simplement des liens tribaux et de business qui lient depuis des décennies la famille régnante des Al Maktoum aux Al Futtaim. Il s’agit pour lui d’empêcher que l’affaire ne nuise à ses ambitions de jouer dans la cour des grands. Pour bien le comprendre, il faut revenir à cette époque où l’émirat de Dubaï faisait l’objet de toutes les attentions médiatiques bien avant que cela ne devienne aussi le cas du Qatar. Engagé dans une modernisation à marche forcée avec une pléthore de projets impressionnants (les îles artificielles de Palm Islands, l’hôtel Burj Al Arab, la zone franche de Jebel Ali, l’agrandissement du port de Dubaï, le développement de la compagnie aérienne Emirates...), mais aussi dans la diversification d’une économie où le pétrole ne rapporte guère plus que 20 % des recettes, le cheikh Mohamed ne voulait pas que cette dynamique soit brisée. « Le monde devait parler de Dubaï et de ses prouesses à tous les niveaux », se souvient un homme d’affaires français en relation avec le groupe Al-Futtaim. « L’image de l’émirat devait combiner modernité, dynamisme et même extravagance pour frapper les esprits et donner envie aux businessmen et aux touristes de s’y rendre. La fameuse piste de ski artificielle, longtemps emblème de la démesure de Dubaï, a d’ailleurs été construite par les Al Futtaim. Dans le même temps, il fallait aussi persuader les gens qu’un pays arabe était capable d’offrir un environnement des affaires sûr et fiable. Une faillite du groupe Al-Futtaim ou sa vente par appartements aurait constitué un signal des plus négatifs. »

Le split est ainsi entériné en 2000. D’un côté, il y aura Al-Futtaim Group (AFG) contrôlé par Abdullah et, de l’autre, Majid Al-Futtaim Group (MAF) dirigé par Majid. Depuis, une paix froide caractérise les relations entre les deux entités, engagées dans une course à la différenciation, même si leurs dirigeants respectifs nient toute rivalité. Année après année, les émiratis scrutent le célèbre classement Forbes pour savoir qui des deux cousins aura ravi la vedette à l’autre. En mars 2013, selon le magazine, c’est Majid qui l’a emporté avec une fortune estimée à 3,6 milliards de dollars, soit bien plus que le 1,7 milliard de dollars attribué à Abdullah, surnommé « the king of the road » en raison du contrôle exercé par son groupe sur le marché automobile. « Cela change d’une année à l’autre, selon l’évolution des marchés financiers, où Majid est très présent. En 2010, après la crise financière subie par l’émirat, c’est Abdullah qui était supposé être le plus riche », relativise un banquier de Dubaï.

VERS PLUS DE TRANSPARENCE

Depuis le règlement de la dispute, chaque groupe a continué son chemin avec une distinction notable entre les deux. Si Al-Futtaim Group demeure une entreprise familiale dont l’expansion est financée par les banques, Majid Al-Futtaim Group a opté pour un recours de plus en plus fréquent aux marchés financiers. Une évolution qui l’a obligé à plus de transparence, puisqu’il publie les comptes consolidés de la holding qui coiffe ses trois filiales (distribution, immobilier et prises de participation). Concepteur et propriétaire de l’immense centre commercial Mall of the Emirates (où se trouve la piste de ski indoor), MAF a ainsi levé, en septembre 2013, 1,5 milliard de dollars sur le marché obligataire, l’opération ayant été gérée par un consortium de banques d’affaires dont Barclays et Standard Chartered. Bénéficiant du meilleur rating jamais attribué à groupe privé du Golfe (BBB) ce qui lui facilite ses levées de fonds MAF est surtout connu pour être désormais propriétaire à 100 % de la filiale qui gère les 50 hypermarchés et 47 supermarchés qu’il détient dans tout le Golfe, en Iran et sur le sous-continent indien, et dont la franchise Carrefour vient d’être prolongée jusqu’en 2025.

En effet, MAF a déboursé 700 millions de dollars en mai 2013 pour acquérir les 25 % détenus par le distributeur français dans sa filiale retail. « Aujourd’hui, Majid Al-Futtaim Group est le maître du jeu en matière de grande distribution dans la région. Pour qui veut écouler ses produits, c’est un acteur incontournable », confirme un spécialiste en référencement. Ce dernier relève aussi que Majid Al Futtaim, conscient des équilibres sociaux précaires dans la région, a eu la clairvoyance de ne pas chercher à éliminer la concurrence constituée par les petits et moyens commerces détenus par des ressortissants indiens ou, plus rarement, pakistanais. « Ces modestes commerçants sont associés à des émiratis qui seraient furieux de voir leur source de profits disparaître », ajoute encore cet expert.

L’AFRIQUE POUR PRIORITÉ

À l’inverse de son rival, Al-Futtaim Group n’est guère disert sur ses résultats et s’en tient à la doctrine d’airain de nombre de familles marchandes du Golfe : la discrétion et la méfiance à l’égard des médias. Présent dans huit secteurs, dont celui de la distribution automobile et le développement de grands centres urbains (habitations et commerces), il lui arrive toutefois de communiquer de temps à autre sur ses projets d’expansion. Désormais dirigé par Omar Al Futtaim, le fils d’Abdullah, le groupe multiplie les investissements hors des Émirats arabes unis. « Nos projets de développement sont nombreux. Nous avons l’intention d’investir pour un milliard de dollars hors de nos frontières », confirmait en juin dernier Marwan Shehadeh, le directeur du développement du groupe. Les secteurs visés ? La logistique, l’immobilier, l’électronique et la distribution.

Quarante acquisitions seraient ainsi dans les tuyaux avec une mention spéciale pour les marchés africains. En septembre 2013, AFG a lancé une OPA d’un montant de 86 millions de dollars sur CMC Holdings, le distributeur automobile au Kenya. Si elle se réalise, cette opération menée sur la Bourse de Nairobi comptera parmi les plus importantes réalisées en Afrique de l’Est depuis des années. « Nous serons de plus en plus présents en Afrique. Ce continent est notre Chine », s’enthousiasme Marwan Shehadeh. La Côte d’Ivoire, le Maroc et l’Égypte sont les autres marchés ciblés par AFG, notamment en ce qui concerne les secteurs de l’immobilier et du tourisme.

Réticent à s’ouvrir à plus de transparence financière, Al-Futtaim Group n’en connaît pas moins une évolution de taille. Sous l’impulsion d’Omar Al Futtaim, diplômé du Macalester College dans le Minnesota, les projets de développement se font de plus en plus en association avec d’autres familles marchandes du Golfe, notamment du Koweït, du Qatar et d’Arabie saoudite. Une nouveauté dans la région car, jusquelà, ces grandes lignées étaient plutôt enclines à se concurrencer, quitte à se copier les unes les autres en matière de grands projets. Pour son directeur général, la croissance du groupe passe désormais par des alliances et des partenariats capitalistiques régionaux. Ainsi la jeune génération formée à l’étranger est-elle en train de modifier la manière de mener des affaires dans le Golfe. Et qui sait : peut-être que, demain, les héritiers d’Abdullah et de Majid Al Futtaim annonceront la fusion des conglomérats bâtis par les deux frères ennemis…

LES CHIFFRES DE MAJID AL- FUTTAIM GROUP

3 BRANCHES implantées dans 12 pays avec 24 000 employés.

3 ACTIVITÉS PRINCIPALES L’immobilier, la grande distribution et les prises de participation.

6 MILLIARDS DE DOLLARS C’est le chiffre d’affaires consolidé pour 2012.

LES CHIFFRES D’AL-FUTTAIM GROUP

65 FILIALES ET ENTREPRISES pour 20 000 employés.

20 NOMBRE DE PAYS dans lesquels le groupe est présent.

8 ACTIVITÉS PRINCIPALES : l’automobile, l’électronique, les loisirs, la distribution, l’assurance, l’immobilier et les prises de participation.

DU COMPTOIR AU CONGLOMÉRAT

Avec des activités commerciales souvent antérieures à la découverte des hydrocarbures, les dynasties marchandes du Golfe ont accompagné le boom économique récent de la péninsule arabique, devenant ainsi des partenaires incontournables, pour ne pas dire obligés, pour les groupes internationaux. Aujourd’hui, les cinquante familles les plus riches du Golfe pèseraient, selon une estimation du magazine Forbes, près de 500 milliards de dollars, ce qui en fait des cibles de choix pour l’industrie mondiale de la gestion de fortune.

En Arabie Saoudite, on en compte une vingtaine, dont les Abu Zinada de la ville portuaire de Djeddah, les Al Ghunaim affiliés à la grande confédération tribale des Shamar (elle est présente dans tout le Proche-Orient) et les Al Ansari originaires de Médine. À Dubaï, les Al Ghurair sont l’autre grande dynastie marchande avec les Al Futtaim. PDG de la Mashreq bank, Abdul Aziz Al Ghurair (photo ci-contre) pèserait près de 2 milliards de dollars de fortune personnelle soit un peu plus que son cousin Saif Al Ghurair à la tête d’un groupe portant son nom (1,5 milliard de dollars). Le plus souvent hermétiques à toute publicité même si une certaine forme de pipolisation commence à apparaître dans les médias de la région ces familles ont su composer et nouer des alliances avec les dynasties au pouvoir pour assurer leur prospérité à l’image des Attiyah et des Jaidah au Qatar. À l’inverse, au Koweït, de nombreuses grandes lignées de négociants certaines activaient déjà dans le commerce de perles au XIXe siècle sont indépendantes économiquement de la dynastie des Al Sabah tout en ayant conservé une véritable influence politique, ne se gênant pour critiquer (et faire tomber) le gouvernement. Parmi elles figurent les Al Sayer, les Al Ghanem, et les Al Khorafi, l’une des familles les plus riches du Golfe.

 

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