Jean-François Lisée : « Il y a une soif d’Afrique au Québec »

Jean-François Lisée : « Il y a une soif d’Afrique au Québec »

De retour d’une mission sur le terrain, le ministre évoque la stratégie de la Belle Province pour mieux s’implanter sur le continent. Et évoque les promesses et les défis de l’avenir.

Ancien journaliste formé à Montréal et à Paris, figure de poids du Parti québécois (souverainiste), il est devenu le visage extérieur de la province après la victoire de son parti aux élections générales de 2012. À la fin de septembre dernier, il était en mission sur le continent, notamment au Sénégal, avec une forte délégation d’entrepreneurs. L’un des objectifs de ce déplacement : renforcer des exportations québecoises à destination de l’Afrique qui atteignent déjà 1 milliard de dollars canadiens.

AM B : Comment le Québec fait-il face à la crise mondiale et au ralentissement de l’économie de son grand voisin états-unien ?

Le Québec se sort bien de la crise économique mondiale parce que nous avons su miser sur la diversification des exportations et sur la création d’emplois. Il est vrai que la hausse très importante de la valeur du dollar canadien a provoqué une chute de nos exportations sur de nombreux marchés aux États-Unis. En revanche, au cours des dix dernières années, la diversification de nos ventes dans les pays émergents a été assez importante. Par exemple, nous avons été beaucoup plus présents au Brésil, en Russie, en Inde et en Chine, au point où, depuis la crise financière de 2008- 2009, 40 % de la croissance de nos exportations est attribuable à ces quatre Bric. La recherche de nouveaux débouchés vaut aussi pour les États- Unis, notamment dans le Sud-Ouest américain. Le Texas, par exemple, y constitue notre deuxième marché après l’État de New York.

Pour reprendre une expression connue, la crise est donc source d’opportunités pour le Québec…

La crise nous oblige en effet à agir plus intelligemment et nous avons tout intérêt à cibler nos efforts d’accompagnement des exportateurs dans ces zones où la croissance est importante. Notre objectif est de mieux cibler le potentiel de nos entreprises et de déterminer pour chacune d’elles les marchés qui offrent les débouchés les plus intéressants. Pour y contribuer, nous avons créé, en collaboration avec Entreprise Rhône-Alpes international (Erai), les bureaux Expansion Québec, un réseau destiné à soutenir les entreprises québécoises exportatrices. Ce réseau leur offrira toute une gamme de services allant de la domiciliation aux conseils pour l’implantation sur un territoire donné. Nous avons d’ailleurs procédé à l’ouverture de deux bureaux d’Expansion Québec lors de notre dernière mission africaine : l’un est désormais situé à Dakar et l’autre à Ouagadougou.

Il faut bien comprendre que pour les PME, il est parfois difficile et risqué de se lancer sur un marché étranger et lointain. S’implanter seul à Dakar est par exemple au-dessus de leurs moyens. Il faut, en effet, trouver des locaux, embaucher du personnel sur place, acheter des équipements, le tout sans y perdre ou être victime de partenaires locaux indélicats. Le dispositif bâti autour d’Expansion Québec permet de bénéficier d’une base de lancement. Les entreprises peuvent s’y établir pour quelques mois et avoir accès à toutes les commodités et les précautions qu’exige la prospection d’un marché.

Le Québec milite depuis longtemps pour un accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne. Ne pensez-vous pas que le futur accord commercial UE–États-Unis pourrait être dommageable pour le Québec ?

D’abord, laissez-moi préciser que les États- Unis et l’Union européenne en sont à peine au début des négociations et que ça prendra du temps. Je ne crois pas que cela empêchera quoi que ce soit pour notre contrée et je peux vous assurer que les parties impliquées ont encore une volonté très ferme de conclure un accord.

Venons-en à l’Afrique. Vous avez mené en septembre dernier une mission d’une semaine dans l’ouest du continent ; quels en étaient les objectifs ? Quelles impressions en avez-vous tirées ?

Il n’a pas échappé aux grands pays industrialisés, ni aux puissances émergentes, que la région subsaharienne compte à ce jour cinq des vingt économies détenant la plus forte croissance économique au monde, avec un taux prévu de plus de 6 % pour les années 2013-2014. L’Afrique diversifie aujourd’hui ses relations en fonction de ses intérêts, et le Québec souhaite approfondir ses liens directs avec ses partenaires du continent. La diversité de notre délégation en était la preuve ; la conjoncture économique favorable qui prévaut en Afrique crée de nombreuses occasions d’affaires qui correspondent à nos capacités commerciales et industrielles. Les entreprises présentes lors de cette mission ont grandement contribué à l’augmentation des flux commerciaux à destination de l’Afrique.

Ainsi, le Québec a plus que doublé ses ventes de biens sur le continent au cours de ces sept dernières années. Celles-ci se chiffrent aujourd’hui à un milliard de dollars canadiens [711 millions d’euros], sans compter les très importantes exportations de services. Cette dynamique commerciale a d’ailleurs permis de limiter la baisse globale de 17 % de nos exportations totales au cours de la même période. Pour tout dire, je suis très heureux d’être celui qui a décidé de tester l’ampleur de la soif d’Afrique chez les Québécois et d’avoir eu cette réponse très positive de nos entreprises. En retour, je suis très heureux de constater qu’il y a une soif de Québec en Afrique.

Cela n’a donc pas été une mission modeste comme on peut en voir souvent sur le continent ?

Je crois que l’on peut vraiment dire que les entreprises nous ont suivi sur ce déplacement ! Plus d’une centaine de représentants des milieux d’affaires, du secteur institutionnel et d’organismes de coopération internationale ont ainsi choisi de m’accompagner. Elles sont heureuses de profiter des occasions que nous leur offrons d’élargir leurs réseaux et de faire des affaires à l’étranger avec notre appui.

C’est tout de même la première fois qu’une mission québécoise d’une telle importance se déplace en Afrique. Est-ce à dire que le Québec « redécouvre » le continent ?

Le Québec s’appuie déjà sur une longue tradition de présence de ses entreprises, institutions, consultants, universités, banques en Afrique. Le fait qu’avec l’aide du mouvement Desjardins les coopératives financières sénégalaises ont constitué en quelques années le deuxième réseau financier du pays en est un exemple. Un autre trait d’union important entre le Québec et l’Afrique francophone est l’immigration. Nos liens avec cette région sont également très forts au sein de la Francophonie, dont nous avons été deux pionniers. D’ailleurs, la création à Niamey de l’Agence de coopération culturelle et technique, sous l’impulsion notamment de Senghor, a jeté les bases d’une institutionnalisation de la francophonie. Membre de plein droit, le Québec a alors vu pour la première fois, avec l’appui des pays d’Afrique francophone et de la France, sa place reconnue sur la scène internationale.

Où en sont justement vos projets en matière de Francophonie ?

Nous préparons actuellement le XVe Sommet de la Francophonie, qui se tiendra à Dakar l’an prochain et qui traitera notamment du statut international de la langue française. L’émergence de la francophonie économique sera également au menu, avec l’adoption souhaitée d’une première stratégie, susceptible de favoriser le développement économique durable et solidaire de cet espace. Une stratégie que je souhaite pragmatique et axée sur des résultats mesurables. Nous espérons et c’est également le voeu des Sénégalais que ce sommet sera un moment de discussion sur les questions des droits et du développement des femmes. La Francophonie doit constituer un rempart pour ces dernières, dont les droits sont en danger de régression.

On dit souvent de l’Afrique que c’est le continent de demain. Quelle est votre analyse à ce sujet ?

Longtemps, l’aide internationale a consacré une division du monde : les capitaux au Nord, la compassion pour l’Afrique. Que le continent reçoive désormais plus d’investissements directs étrangers (IDE) que d’aide publique au développement ou de transferts financiers de ses expatriés et migrants est l’indice d’une intégration progressive à l’économie mondiale que peu soupçonnaient il y a dix ans à peine. Ces placements pourraient doubler pour atteindre 5 % des flux mondiaux, pour la simple raison que l’Afrique offre parmi les meilleurs rendements. Et, selon Ernst & Young, presque 70 % du capital investi en Afrique et près de 40 % des nouveaux projets d’IDE vont au secteur manufacturier et aux infrastructures. Encore concentré dans les industries extractives, l’investissement direct étranger tend en effet à se diversifier vers l’agriculture, l’industrie manufacturière ou les services, comme les télécommunications. Depuis dix ans, les économies africaines connaissent la plus longue période d’expansion de leur histoire. Entre 1995 et 2011, la croissance annuelle moyenne du PIB sur le continent y a frôlé 5 %. Elle atteindra près de 6 % en 2013 et 2014.

Oui, mais il s’agit d’indicateurs très généraux qui ne rendent pas toujours compte de la réalité de la situation…

Si les belles conjonctures ne font pas toujours l’histoire, il semble, à lire ces taux de croissance, que plusieurs pays africains ont la volonté de tirer parti de leurs formidables atouts pour affronter leurs non moins formidables défis. Car le tableau est effectivement encore fortement contrasté. Les enjeux de santé, de sécurité alimentaire, d’éducation, de formation, d’emploi, d’industrialisation et de compétitivité restent extrêmement importants, et plusieurs populations demeurent parmi les plus vulnérables aux chocs économiques ou environnementaux. Il subsiste de terribles inégalités et la région regroupe un nombre élevé d’États fragiles. L’Afrique doit agir sur tous les fronts. Aussi a-t-elle besoin de partenaires, dans un rapport mutuellement bénéfique. Le Québec en prend acte et mise sur ses liens passés pour s’associer à l’Afrique de l’avenir.

Justement, au-delà de ces liens, qu’est-ce qui différencie « l’offre Québec » d’autres acteurs du commerce international, notamment les Européens ?

Nous avons une approche très plurielle, qui implique non seulement la mise en valeur de nos intérêts économiques, mais aussi un engagement dans les différentes questions reliées à la francophonie. De plus, nos organisations de coopération internationale travaillent en étroite collaboration avec la société civile africaine dans un esprit de solidarité. Nous intervenons également beaucoup en ce qui concerne l’éducation et la formation, et ces échanges d’expertises font partie de l’avantage québécois. Pour plusieurs décideurs africains qui ont étudié dans nos établissements, le Québec, c’est une Amérique des affaires et de la prospérité dans un environnement francophone. Une idée de progrès, de démocratie, de développement durable. Un savoir-faire. Un secteur privé vigoureux. Un État capable de gérer les conditions d’un développement ordonné et durable. Et un modèle alternatif, l’économie sociale et solidaire. C’est ce Québec-là qui entend devenir un plus grand partenaire de l’Afrique. Tous nos liens convergent aujourd’hui pour faciliter l’éclosion de collaborations multiples entre entreprises africaines et québécoises sur fond de grand dynamisme économique.

Quels sont vos projets pour le Maghreb ? Prévoyez-vous l’ouverture d’un poste Expansion Québec dans la région, ou dans les pays du Golfe ?

Les relations qu’entretient notre province avec les pays du Maghreb sont importantes, à la fois au niveau politique (ancienneté des relations, appartenance à la francophonie, etc.), économique et de l’immigration. Entreprise Rhône-Alpes international a ouvert des postes au Maghreb et dans le golfe Persique, et nous encourageons la présence de nos entreprises dans cette région.

De récentes affaires de corruption impliquant des entreprises québécoises ont fait beaucoup de bruit au Québec comme en Algérie ; n’est-ce pas dommageable pour le reste des entreprises locales ? Comment votre gouvernement réagit-il ?

Nous agissons avec beaucoup de détermination pour obliger le petit nombre de sociétés impliquées dans ces affaires à se réformer, sous peine de ne plus pouvoir prétendre à obtenir de contrats publics au Québec. Notre gouvernement place l’intégrité au centre de ses préoccupations et de ses actions, et la notion de responsabilité me tient particulièrement à coeur. Elle doit demeurer une préoccupation constante des responsables publics, être sous-jacente à nos multiples décisions. Les entrepreneurs et les gens d’affaires ont aussi ce devoir-là, envers leurs clients, tout comme envers leur environnement, leur communauté et leurs employés. Leur rôle dans la cohésion sociale est réel et doit être reconnu.

Cette valeur de responsabilité trouve tout son sens dans le concept de développement durable. Le développement durable, c’est un équilibre entre les préoccupations légitimes de différents groupes sociaux : entreprises, syndicats, organismes communautaires, créateurs, institutions financières, organismes environnementaux. Ses promoteurs doivent être circonspects et doivent, avant tout, faire preuve de sens des responsabilités. Une responsabilité partagée et assumée, fondée sur la transparence, la « redevabilité » et l’éthique. La vision qui y est associée signifie également que les entreprises qui feront le choix stratégique de s’investir dans une telle démarche sont susceptibles, à long terme, de s’assurer une plus grande compétitivité.

Jean-François LISÉE MINISTRE DES RELATIONS INTERNATIONALES, DE LA FRANCOPHONIE ET DU COMMERCE EXTÉRIEUR DE LA PROVINCE DU QUÉBEC

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