Commerce : la Tunisie minée par l’informel

Commerce : la Tunisie minée par l’informel

Le développement spectaculaire de l’économie parallèle, favorisé par le désordre révolutionnaire, menace aussi bien les entreprises que les comptes publics du pays.

De l’essor grandissant du secteur gris…

C’est partout le même spectacle… Les centres-villes de Tunis, Sfax, Sousse et Bizerte, sont devenus d’énormes bazars à ciel ouvert. Les trottoirs sont envahis par des tréteaux et des présentoirs de fortune qui proposent au chaland tous types de produits. Cigarettes, parfums, cosmétiques, friandises ou outils de bricolage, on trouve absolument de tout sur ces stands improvisés. Un bric-à-brac bien pittoresque, souvent bon marché, qui provoque la colère des commerces légaux. « La situation n’est plus tenable ; nous payons des patentes, des taxes et des loyers, nous avons un stock à amortir, et eux, sans autorisation et sans factures, proposent des produits similaires au pied de nos vitrines. Et la municipalité ne réagit pas ! » s’emporte un opticien de l’avenue de Paris, à Tunis. L’homme ne vend plus de lunettes de soleil puisque trois vendeurs de rue installés juste en face de son magasin proposent des contrefaçons à 5 dinars (environ 2,20 euros).

Longtemps cantonnés à des espaces périurbains ou à des souks hebdomadaires, des marchands ambulants, comme ceux de Jelma dans le centre du pays, ont désormais investi Tunis et réclament même du gouverneur de la capitale l’attribution d’un espace, à deux pas du centre commercial du Palmarium. « J’ai intérêt à vendre, sinon je ne pourrais pas survivre. Et puis les clients aiment cette ambiance de marché de rue, ils ont l’impression de faire des affaires », assure Aymen, qui, à défaut de trouver un emploi, s’est promu auto- entrepreneur clandestin dans les sous-vêtements. Ce dernier explique que les fournisseurs du secteur parallèle sont des grossistes ayant pignon sur rue qui acceptent de ne pas délivrer de factures ou simplement des « commerçants à la valise », c’est-à-dire des personnes qui rapportent des marchandises de l’étranger, qu’ils écoulent à travers un réseau de petits revendeurs.

Le phénomène de l’informel, loin d’être propre à la Tunisie puisqu’il touche tout le continent africain, n’est certes pas nouveau. Dans les années 1990, à Moncef-Bey et à El Jem s’étaient installés avec l’aval des autorités, des souks dits « de Libye » où étaient vendues des marchandises d’origine chinoise ou turque ayant transité par Tripoli ou Benghazi. Mais, depuis la chute du régime Ben Ali en janvier 2011, le phénomène a pris de l’importance et la Tunisie est ainsi envahie de produits d’origine inconnue voire douteuse provenant de circuits clandestins, ce qui aggrave une conjoncture socio-économique déjà très difficile.

CONCURRENCE DÉLOYALE

Confrontées à un ralentissement de l’activité et à une montée en flèche des revendications sociales et salariales, les entreprises doivent donc faire face à une concurrence des plus déloyales. Deux statistiques fournies en 2012 par une recherche conjointement menée par l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica, patronat) et l’Institut pour la liberté et la démocratie (ILD), une ONG péruvienne, permettent de mieux appréhender la situation : sur 616 000 entreprises existant en Tunisie, 524 000, soit 85 % d’entre elles, sont extra-légales, leur valeur totale étant évaluée à 34 milliards de dinars tunisiens (15,5 milliards d’euros). Plus important encore, 85 % des PME tunisiennes légales comprendre celles qui paient des impôts et des taxes opèrent dans des secteurs directement mis à mal par la sphère informelle.

Dans ce contexte, on comprend que les entreprises légales soient tentées par les pratiques de l’économie parallèle. Elles se fournissent sur ce marché, ne déclarent plus, au moins en partie, leurs employés, ne versent plus de cotisations aux organismes sociaux et facturent au noir leurs prestations. Échapper à l’impôt et aux taxes devient pour elles un principe de survie, et pour de nombreux experts la hausse de la fiscalité décidée par le gouvernement pour le budget 2014 risque d’aggraver cette tendance. En conséquence, le patronat, représenté par l’Utica tire la sonnette d’alarme. Très présente dans les médias, sa présidente, Wided Bouchamaoui, presse les autorités d’agir. « Le secteur légal est en train de perdre pied face à l’économie parallèle. Il y a urgence à réagir car l’informel et la contrebande sont en passe de détruire la paix sociale en Tunisie », déclarait-elle récemment au siège de l’organisation. Une prise de position immédiatement relayée par d’autres patrons inquiets de voir la Tunisie s’installer dans une économie de bazar.

UN IMPACT NÉGATIF

Fin septembre 2013, Abdelwahab Maatar, ministre du Commerce et membre du Congrès pour la République (CPR), a d’ailleurs reconnu cet impact négatif devant l’Assemblée nationale constituante (ANC). « Le commerce parallèle détruit l’économie nationale ; il joue un rôle majeur dans la détermination et l’augmentation des prix. Seulement 40 % des marchandises sont injectées dans les marchés, le reste est détourné par le marché informel et les réseaux de contrebande ». Pourtant, les lois qui répriment le commerce extralégal existent avec des amendes qui peuvent aller de 250 à 1 500 euros assorties de la confiscation de la marchandise. Seulement, ces sanctions ne sont pas appliquées. Dans un contexte où souffle encore l’esprit contestataire de la révolution de janvier 2011 et où le chômage ne cesse d’augmenter, s’attaquer aux vendeurs à la sauvette comme l’a fait le voisin algérien à l’automne 2012 pourrait provoquer des soulèvements sociaux.

Personne, en Tunisie, n’a oublié Mohamed Bouazizi, ce jeune vendeur de fruits et légumes, dont l’immolation par le feu, après des démêlés récurrents avec la police municipale, a déclenché, le 17 décembre 2010, le soulèvement populaire général ayant conduit à la chute du régime de Ben Ali, le 14 janvier 2011. Certains, comme l’islamologue et historien Mohamed Talbi, ont vu dans cette révolte une jacquerie, d’autres une fronde contre un pouvoir détenteur de capital. En tout état de cause, des milliers de Tunisiens se sont identifiés au parcours de ce maillon, parmi des dizaines de milliers d’autres, de l’économie grise. De quoi faire réfléchir les autorités quand on les presse d’user du bâton contre les étals de rue. « Il faut tenir compte du fait que les acteurs du secteur informel participent à créer de l’emploi et à dynamiser, à leur échelle, les flux économiques. Ils sont souvent des soutiens de familles démunies, et il est important de ne pas les faire tomber dans la précarité », confirme Essma Ben Hamida, directrice d’Enda inter-arabe, organisme spécialisé dans le microcrédit.

Même s’il reste prudent quant à la manière de traiter la question du secteur informel, l’État tunisien, accusé de faiblesse et de calcul politique à court terme par les milieux d’affaires, n’ignore pas les effets négatifs de l’économie sous-terraine, dont il évalue le poids à 30 % du PIB, l’Utica avançant quant à elle le chiffre de 50 %. Outre l’énorme manque à gagner fiscal (l’équivalent de 50 % des recettes existantes d’après les estimations de l’Agence française de développement), les autorités tunisiennes ont en tête le fait que, selon les grandes institutions internationales, aucune économie aux fondamentaux sains ne peut tolérer un secteur informel dont la part serait supérieure à 20 % du Pib. La seule solution passe donc par l’intégration de l’économie parallèle dans le circuit légal. Présents à Tunis en juin dernier, des experts de la fondation Hoover, ont avancé deux pistes.

D’abord, le développement régional, sachant que les réseaux clandestins qui alimentent le commerce informel sont souvent enracinés dans des zones déshéritées. Ensuite, un effort de l’État pour convaincre les acteurs du secteur à légaliser leurs activités en bénéficiant notamment d’une amnistie fiscale. C’est cette formalization pour reprendre le terme anglo-saxon consacré que réclament à la Tunisie les grandes organisations internationales. En 2010, la Banque Mondiale avait relevé que les obstacles réglementaires, le modèle de croissance choisi par la Tunisie (activités exportatrices à bas salaires) et le poids important du secteur public avaient encouragé la création de ces petites et micro-entreprises non déclarées.

UNE VÉRITABLE FORMATION

Car, malgré ses travers, l’économie informelle est aussi une école de formation pour futurs businessmen. La majorité des études le montrent, les opérateurs de l’économie grise ont indéniablement la volonté d’entreprendre et ont souvent fait un apprentissage « à la dure » pour parvenir à développer leurs affaires. Si le commerce parallèle perturbe la bonne marche des entreprises légales, ses opérateurs pourraient donc à terme, avec un accompagnement, des formations, une fiscalité équitable et un accès aux financements bancaires, apporter un dynamisme nouveau à une économie tunisienne à la recherche d’un souffle nouveau.

… Au développement d’une économie mafi euse structurée

Sridek (« le petit coq ») est contrarié et même préoccupé. Dans la région de Kasserine, il est l’un des patrons de la contrebande d’essence. Avec la présence de jihadistes dans le massif du Chaambi depuis décembre 2012, le contrôle des frontières entre la Tunisie et l’Algérie s’est accru et cela n’arrange pas du tout ses affaires. « On était tranquilles ; les gendarmes fermaient les yeux contre quelques renseignements et des cigarettes, et il n’y avait aucun souci pour écouler l’essence surtout avec l’augmentation du prix des hydrocarbures en Tunisie. » D’ailleurs, la traque des extrémistes est venue à point nommé pour l’Algérie, pour qui la contrebande à ses frontières est devenue un problème sécuritaire et économique. « 25 % de la production nationale de carburant, soit 1,5 milliard de litres, sont exportés illégalement », déclarait déjà à ce sujet le ministère de l’Intérieur algérien en 2012. Le plus gros du trafic est destiné à la Tunisie justement, via principalement la frontière des gouvernorats du Kef et de Kasserine. Le gouvernement tunisien estime ainsi que près de 300 millions de litres de carburant sont introduits clandestinement dans le pays chaque année, soit l’équivalent de 10 000 camions-citernes.

Sur la route entre Tébessa et Bouchebka, poids lourds et pick-up, « les rats et les canards » dans l’idiome imagé des contrebandiers, vont et viennent ; on les préfère aux camionnettes bâchées moins nerveuses, surnommées « Haifa », un clin d’oeil grivois à la douceur supposée de la chanteuse libanaise Haifa Wahby. « Ils n’ont pas de plaque d’immatriculation et roulent sans feux de signalisation, mais personne n’inquiète ni les passeurs, ni les patrons de réseaux. On les connaît tous : certains sont spécialisés en cigarettes, d’autres en essence et quelques-uns en produits agro-alimentaires. Il faut savoir que la zone frontalière, côté tunisien, vit aussi des denrées alimentaires algériennes subventionnées, comme les fromages en portions. Le marché noir a toujours ses barons, protégés par de hauts responsables », assure Nassim, un chauffeur de « louage » (taxi collectif), qui profite des prix bas de l’essence du trabendo.

Loin d’être un phénomène marginal, la contrebande dans le pays repose sur des structures bien établies même si les événements de 2011 ont rebattu les cartes. « Le système est inchangé, la seule différence est qu’il n’est plus détenu par une poignée de personnes proches du sérail. La révolution a décapité les têtes des réseaux, mais très vite de nouveaux tentacules ont aussitôt poussé. Les seconds couteaux sont devenus des patrons », précise Taoufik Chamari, président du Réseau national anticorruption. Les circuits sont bien rodés et organisés ; à Ben Guerdane, poste frontalier avec la Libye, près de 60 grossistes gèrent chacun un capital de 1,5 million d’euros et travaillent avec 600 transporteurs et 1 200 détaillants, indique, en octobre 2013, une étude de l’Association des économistes tunisiens (ASECTU).

« Ils fonctionnent comme de grands groupes de distribution qui identifient leurs fournisseurs en fonction des besoins du marché, comme pour le matériel scolaire à la rentrée, ils mettent en oeuvre toute une logistique clandestine qui approvisionne le marché à travers des filières qui aboutissent aux petits revendeurs en étant complètement hors la loi », précise le document. À ce niveau, la contrebande opère dans les deux sens : à travers une zone frontalière poreuse, la Tunisie ravitaille la Libye en ciment, matériel de construction, alcool, fruits et légumes ou tout autre produit alimentaire et reçoit des armes, des hydrocarbures, du tabac, des médicaments et de nombreuses contrefaçons.

VERS LE CRIME ORGANISÉ

Cette persistance, voire l’essor, de la contrebande ajoutée à la fragilité actuelle de l’État tunisien et de ses institutions, est propice aux dérives mafieuses. Si les petits passeurs sont du menu fretin, les douanes sont plus attentives à ceux qui, en groupe constitué, stockent des marchandises diverses pour les distribuer dans tout le pays. Leur objectif essentiel est de démanteler les grands réseaux de contrebande, ayant de gros moyens et qui s’apparentent au crime organisé transnational. Depuis quelques mois parmi les produits phares des importations illicites, on trouve également de la drogue, sous toutes ses formes. De nouveaux circuits via le Sahara et l’Afrique subsaharienne ont été identifiés et les autorités lient cette implosion de stupéfiants mis sur le marché à une accointance entre contrebandiers et terroristes.

« La convergence des intérêts est telle que l’on peut qualifier le circuit de narcoterroriste » affirme un directeur de la douane qui n’occulte pas pour autant l’importance du trafic d’armes et le lien entre les revenus de la drogue et l’achat d’armes. Exemple, à Kasserine, un paisible épicier vient d’être arrêté parce qu’il prenait des commandes de fusils à partir d’échantillons qu’il exposait dans son arrière-boutique. Plus grave, les saisies d’armes et d’explosifs se multiplient, couplées à la découverte de dépôts attestant d’un trafic d’envergure. Bien entendu, cette activité illégale mobilise des financements tout aussi importants qu’occultes. À Ben Guerdane, pas moins de 5 banquiers informels ont pignon sur rue et font travailler près 250 agents de change qui proposent toutes les devises au comptant. « Les transferts illégaux de devises depuis cette région vers l’extérieur varient de 500 000 à 1,5 million d’euros par jour », estime à ce sujet l’économiste Mohamed Haddar. Un chiffre qui, sur un an, peut atteindre le milliard d’euros dans un contexte monétaire tendu où les réserves de change de la Banque centrale de Tunisie (BCT) s’élevaient, début octobre 2013, à 5,17 milliards d’euros, soit l’équivalent d’environ 104 jours d’importations des petits revendeurs.

UNE PILULE BLEUE SUR LES MARCHÉS

«Du Viagra ? Pas de problèmes, tu peux en avoir pour 5 dinars le cachet », affirme Aymen habitant de la cité populaire de Bortal Hayder, à la périphérie de Tunis. Il raconte que dans le quartier, toutes les substances circulent. Des plaquettes de « vrai » Viagra et non de la contrefaçon ont été données gratuitement à qui en voulait par des agents de l’ordre, afin d’allécher d’éventuels informateurs. Ces derniers les revendent et réalisent de confortables bénéfices. Un policier du quartier de Kabaria assure même que l’on en trouve sur des étals de marchés dans certains bourgs. Il précise que le Viagra distribué est issu de saisies en douane, dont celle opérée en juin 2011 à Choucha (frontière libyenne). Ce lot comprenait 30 000 pilules de Viagra, d’une valeur de plus de 74 000 euros. En mai 2013, ce sont 40 000 cachets qui ont été interceptés à l’aéroport de Tunis Carthage. Quant à la contrefaçon de Viagra, elle existe aussi : 28 000 pilules bleues, fabriquées en Chine et introduites en Tunisie via le Qatar, ont été confisquées fin 2012 ; d’une valeur estimée à 70 000 euros, elles devaient être détruites par les services de la douane tunisienne.

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