Yérim Sow : « Nous devons nous arrimer à la mondialisation »

Yérim Sow : « Nous devons nous arrimer à la mondialisation »

Fortuné, très discret, très ambitieux, il est l’une des figures de proue du nouveau capitalisme africain. Télécoms, immobilier, banque, hôtellerie, Yérim Sow a construit son propre groupe et investit dans l’avenir. Entretien exclusif sur la stratégie de son entreprise.

Le fondateur de la société Teyliom, fils de l’entrepreneur Aliou Sow (fondateur de la Compagnie sahélienne d’entreprise, CSE), est un touche-à-tout surdoué. Après ses réussites dans les télécoms, la finance, l’immobilier, il s’attaque aujourd’hui à l’hôtellerie, avec un objectif d’investissement de plus de 300 millions d’euros. Ce « quadra » efficace, qui évite toute forme de médiatisation, se méfiant des images, incarne une nouvelle génération d’entrepreneurs.

AMB : Vous êtes particulièrement discret, vous cultivez une forme de mystère et vous vous exprimez rarement en public. Est-ce par tempérament ou pour protéger vos entreprises ?

Dans notre époque marquée par la mondialisation et la globalisation, l’ouverture et la communication sont une nécessité. Nous considérons tout de même qu’il faut rester prudent, donc qu’il ne faut communiquer que lorsque cela est nécessaire. Je reconnais que je suis plutôt réservé du fait de ma nature et de mon éducation. Mais nous ne sommes pas absents au niveau de la communication : la politique en la matière au sein du groupe Teyliom est dynamique et cible surtout nos clients, nos partenaires ainsi que nos collaborateurs. Nos activités et nos états financiers sont largement commentés et publiés à travers notre plaquette annuelle. Enfin, nous venons de finaliser la refonte de nos sites Internet.

On a du mal à définir le périmètre de votre holding, Teyliom, ainsi que votre stratégie globale…

C’est un groupe présent dans divers secteurs d’activité en Afrique de l’Ouest et plus récemment en Afrique centrale. Je l’ai créé et je le dirige avec des cadres fermement convaincus des potentialités de croissance de notre continent. Notre ambition est d’être un acteur majeur pour accompagner l’avenir économique des pays africains, chaque fois que les circonstances et les autorités publiques nous le permettent. Jusqu’en juillet 2005, notre principal placement était dans la téléphonie mobile, à travers la société Télécel Côte d’Ivoire que nous détenions majoritairement. Nous avons alors cédé notre participation au groupe MTN. Cela nous a permis d’entreprendre une diversification de nos activités, l’objectif étant de répondre aux insuffisances dans notre sousrégion en matière d’infrastructures et de services.

À partir donc de 2006, nous avons investi dans l’immobilier de bureaux et résidentiel dans les segments haut de gamme, moyen standing et modéré. Nous avons également investi dans la banque et les services financiers à travers notre holding Bridge Group West Africa présente en Côte d’Ivoire et très bientôt au Sénégal. Nous sommes aussi actifs dans l’hôtellerie. Ainsi, le Radisson Blu de Dakar est le premier établissement du pôle hôtelier que nous sommes en train de constituer. Nous avons également construit le premier et jusqu’à présent l’unique mall sénégalais de dimension internationale, le Sea Plaza, dans la capitale lui aussi, qui vient d’être élu meilleur centre commercial en Afrique subsaharienne, hors Afrique du Sud.

On dit de vous que vous êtes un « homme d’affaires », un « homme de coup », plus qu’un entrepreneur. Êtes-vous d’accord avec cette définition ?

Évidemment non ! Les investissements réalisés par notre groupe le sont à long terme. À l’exception de notre sortie du secteur des télécoms, nous projetons toujours nos investissements dans la durée et de préférence en étant actionnaire majoritaire ou de référence. Maintenant, quel est le dirigeant d’entreprises ou l’opérateur économique qui refuserait une opportunité intéressante qui se présente à lui ? Je pense que vous répondrez aisément à cette question à ma place…

Vous êtes un « fils de » puisque votre père, Aliou Sow, est un patron et un entrepreneur important et reconnu. Est-ce un avantage, une difficulté, ou les deux ?

Ma filiation est bien sûr une chance. C’est un grand avantage pour moi, et j’en remercie le Tout-Puissant ainsi que mes parents. L’éducation qu’ils ont donnée à leurs enfants, faite de rigueur, de sacrifices, de solidarité sociale, dans le culte du travail bien fait, a naturellement rejailli sur mes activités. Ce que j’accomplis n’est d’ailleurs que le prolongement de ce que mon père a bâti au Sénégal et dans la sous-région. Je continue à consulter régulièrement mes parents dans toutes les grandes décisions à prendre, et leurs conseils me sont d’une grande utilité.

Les portraits que l’on fait de vous sont souvent assez durs. On vous dit « impitoyable », « calculateur », « froid », « distant ». Vous reconnaissez-vous dans ces descriptions ?

Encore une fois, je pense que ces qualificatifs viennent de ceux qui ne me connaissent pas. J’ai plutôt été éduqué dans le respect d’autrui et avec un esprit de solidarité. Compte tenu de ma nature réservée certainement un héritage paternel, cela peut effectivement être parfois mal interprété. Ceux qui me connaissent savent que j’aime passer du temps en famille et avec mes amis.

La plupart des structures de votre groupe sont installées hors d’Afrique, en Suisse, à l’île Maurice, en Espagne. Est-ce par besoin de discrétion ? Par nécessité d’optimisation fiscale et économique ?

Le groupe Teyliom, je le répète, investit en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Pour tenir compte de notre organisation optimale en unités commerciales, ou business units, il est enregistré à l’île Maurice. Il détient de manière majoritaire soit des holdings sous-régionales, soit directement des sociétés locales.

Notre organisation est basée sur une totale transparence. Pour vous en donner une illustration, de notre propre gré et donc sans aucune obligation ou contrainte, nous avons opté dès 2005 pour l’établissement de comptes consolidés du groupe conformes aux normes internationales d’information financière (IFRS). Les spécialistes de la question connaissant bien les fortes exigences de rigueur et de transparence totale liées à ces standards comptables comprendront aisément les valeurs que notre groupe cultive en matière d’éthique de gestion. Et si je ne me trompe, dans la région, nous sommes le seul groupe diversifié à le faire. Nos partenaires le savent et reçoivent, spontanément ou à la demande, nos états financiers certifiés par l’une des quatre grandes firmes mondiales d’audit.

Vous avez fait fortune en prenant à ses débuts la vague de la téléphonie mobile. Comment voyez-vous l’avenir de ce secteur ? Est-il toujours porteur ?

La téléphonie mobile en Afrique a encore une marge de progression réelle. Même si certains pays ont dépassé un taux de pénétration de 80 %, la moyenne au niveau du continent tourne autour de 50 %. L’Afrique reste d’ailleurs le continent au plus fort potentiel. Toutefois, la concentration va s’accélérer et les opérateurs auront à faire face aux challenges du renouvellement des licences 2G, de l’acquisition des licences 3G et 4G, et de l’optimisation des coûts d’exploitation conséquents aux baisses de tarifs.

À mon avis, seuls les très grands groupes pourront suivre les contraintes du marché et des régulateurs nationaux. Pour ce qui nous concerne, nous n’investissons plus dans la téléphonie. Actuellement, notre seule activité dans ce secteur est notre participation dans MTN Côte d’Ivoire qui fait moins de 10 %.

Vous avez beaucoup investi dans l’immobilier : le Sea Plaza, le Radisson Blu, l’immeuble Trilenium, la Rivonia Tower… Peut-on parler d’une activité d’avenir ? Avez-vous de nouveaux projets ?

Nous estimons que toute la partie subsaharienne du continent, à l’exception de l’Afrique du Sud, souffre d’un énorme déficit dans ce secteur. D’une part, l’immobilier de bureaux est soit vieillissant, soit insuffisant. D’autre part, l’immobilier résidentiel, toutes catégories confondues, n’a pas suivi le développement et la croissance des capitales africaines. Nous travaillons actuellement sur trois projets majeurs, au Sénégal dans le logement économique et social, et en Côte d’Ivoire dans le moyen et le haut standing. Le démarrage des travaux est prévu au premier trimestre 2014.

Vous projetez de mobiliser 507 millions de dollars d’investissement dans l’hôtellerie africaine. Nombre d’experts estiment d’ailleurs que c’est un secteur extrêmement porteur. Mais n’y a-t-il pas trop de projets dans ce domaine ?

Nous avons lancé en 2011 une étude sur ce marché dans une quinzaine de pays en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Elle a été mise à jour en juillet 2013 étant donné que de nombreux projets étaient dans les cartons en 2011. Les conclusions sont les mêmes que pour le secteur de l’immobilier : d’abord, les hôtels sont vieillissants et ne répondent plus à l’évolution technologique ni aux règles environnementales. Ensuite, il y a une capacité insuffisante dans la plupart des grandes capitales africaines. Enfin, la qualité de service n’est pas satisfaisante et le personnel n’est pas assez formé.

Le plan d’investissement de Inaugure Hospitality est certes ambitieux mais il est bâti sur une phase de dix ans. Vous noterez au passage que cette vision mûrement réfléchie est aux antipodes de celle d’un « homme de coup »…

Par le biais de Teyliom Finance, vous êtes également présent dans le secteur bancaire. Quel est votre regard sur celui-ci ? Pensez-vous que les banques appuient comme elles le devraient les entrepreneurs africains ?

En Afrique subsaharienne, le besoin et la demande sont forts tant au niveau de la bancarisation des populations qu’au niveau du soutien à apporter aux entrepreneurs africains et plus généralement au tissu économique. Selon moi les banques ont beaucoup évolué dans leur approche, leur soutien et leur contribution à l’investissement privé, surtout à la faveur du « moins d’État, mieux d’État » appliqué par les autorités monétaires et de tutelle. Mais il appartient également aux entrepreneurs africains d’améliorer leur organisation et leur gouvernance et de se rendre éligibles au financement bancaire. De leur côté, il faut aussi que les banquiers prennent un peu plus de risques dans leurs activités, notamment celle du soutien de l’investissement. Enfin, nos États devraient parfaitement jouer leur rôle de régulateur en assurant aux banques un environnement juridique protecteur.

Vous êtes proche du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Êtes-vous un défenseur de l’intégration régionale ?

Ces deux pays sont ceux de mes origines. J’y ai passé une grande partie de ma jeunesse. Ils concentrent 95 % des investissements du groupe Teyliom et représentent les deux marchés les plus importants d’Afrique de l’Ouest. Le Sénégal et la Côte d’Ivoire sont les moteurs de l’intégration sousrégionale. Cela est très important pour nos populations afin qu’elles puissent vivre dans une zone stable et circuler librement, mais aussi pour nos économies en favorisant les échanges de capitaux et de marchandises.

L’Afrique est-elle vraiment le continent de demain, et quels sont ses handicaps et atouts ?

Elle est certes considérée comme le continent sur lequel la plus forte croissance économique sera enregistrée dans les prochaines années. Mais son image demeure altérée par le niveau global de pauvreté et la récurrence des conflits. De plus, elle est encore peu présente dans le développement industriel et l’innovation technologique, tandis que ses entreprises manquent de compétitivité dans un environnement où le commerce intra-africain est encore très faible. Et puis, le milieu institutionnel constitue parfois un handicap. En termes de secteurs à développer, l’agro-industrie constitue à mon avis le plus porteur de croissance et de développement dans les années à venir, mais il faudra tout de même de profondes réformes institutionnelles pour favoriser son essor.

Mais la mondialisation est-elle réellement une chance ? Sommes-nous capables de défendre nos intérêts ?

Nous n’avons pas le choix ! L’Afrique et les Africains devront s’arrimer à la mondialisation. Celle-ci n’est pas une menace. C’est à nous d’être à la fois ouverts et créatifs afin d’attirer les investissements tout en protégeant nos intérêts, et de valoriser davantage nos ressources pour le bienêtre de nos populations.

Croyez-vous à la réalité d’un marché panafricain ?

Concentrons-nous d’abord pour créer de véritables marchés sous-régionaux, ensuite les choses se feront petit à petit.

Quels devraient être les domaines fondamentaux d’intervention pour l’État africain « post-indépendance » ?

Les indépendances datent des années 1960, soit il y a plus de 50 ans. On devrait donc ne plus avoir à se référer aux urgences de cette période. Pourtant, la plupart des priorités de l’époque sont encore d’actualité puisqu’elles n’ont été résolues que partiellement ou alors parce qu’elles ont été prises en charge sur des bases fragiles. Ainsi, pour moi, le plus grand défi de notre continent reste l’emploi des jeunes. Pour cela, il n’y a pas de secret. Il faut un cadre macroéconomique stable et des finances publiques saines. Les prérequis restent bien sûr l’éducation et la formation. Le deuxième challenge est la réalisation d’infrastructures qui vont renforcer la croissance de l’Afrique, accélérer l’intégration économique et faciliter les échanges.

Faut-il être un bon politique pour réussir économiquement sur le continent ?

Absolument pas. Il faut éviter, dans nos positions d’investisseurs privés, un trop grand mélange avec la politique. Les exemples d’hommes d’affaires réputés, en Europe aux USA, et partout dans le monde, ayant réussi dans leurs domaines d’activité mais qui se sont cassé les dents en s’essayant à la politique doivent nous servir de leçon. Il peut y avoir des exceptions. Il faut discuter avec les politiques afin de nous enrichir mutuellement de nos expériences et de nos ambitions. L’idéal est de les amener à favoriser l’investissement privé, l’émergence et la consolidation d’activités entrepreneuriales en créant un environnement propice.

D’ailleurs, les temporalités entre les milieux d’affaires et les décideurs politiques ne sont pas les mêmes. En règle générale, l’entreprise privée est créée pour une durée de vie de quatre-vingtdix- neuf ans, ce qui est bien plus long que les mandats électoraux…

Pour vous, quelles sont les qualités essentielles d’un entrepreneur ?

Je ne suis pas un donneur de leçons mais je peux tout de même avancer quatre conditions nécessaires à la réussite : être sérieux, se donner à fond, être organisé et savoir s’entourer de collaborateurs d’excellente qualité.

REPÈRES

2005

Vente de sa société ivoirienne Loteny Télécoms au géant sud-africain MTN pour un montant de 76 millions d’euros.

2009

Inauguration officielle en octobre de l’hôtel de luxe Radisson Blu Dakar, géré par le groupe Rezidor.

2011

Création en juillet d’Inaugure Hospitality Group, véhicule d’investissement pour le secteur hôtelier en Afrique.

2013

Changement de nom symbolique pour la holding Teylium (fondée en 2001), qui devient Teyliom. Cette modification s’accompagne d’un changement d’identité visuelle et de signature (« L’empreinte du futur » est remplacé par « Tomorrow is now »).

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