Énergie : l’Algérie face au déclin pétro-gazier

Énergie : l’Algérie face au déclin pétro-gazier

Fin octobre 2013. Youcef Yousfi, le ministre algérien de l’Énergie et des Mines déclenche un buzz médiatique mondial en annonçant la découverte à Hassi Toumiet, non loin de Hassi Messaoud, d’un « méga-champ » pétrolier d’une capacité de 1,264 milliard de barils dont la moitié pourrait être récupérée par fracturation hydraulique. Concrètement, la mise en service de ce gisement fournirait à l’Algérie 200 000 barils d’or noir supplémentaires, soit à peu près l’équivalent de 20 % de la production actuelle. Plus important encore, cela offrirait à ce membre de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) vingt à trente années d’exploitation en plus. Une rallonge bienvenue dans un contexte où la question de la fin du pétrole, hier taboue, est régulièrement évoquée. « Les gisements s’assèchent et les coûts d’exploitation augmentent. Les Algériens doivent prendre conscience que la manne des hydrocarbures pourrait se tarir plus vite que prévu », confie un ancien cadre de la Sonatrach, la compagnie étatique. Ce dernier, comme la grande majorité des experts nationaux, ne cache d’ailleurs pas son scepticisme quant à l’annonce de Yousfi.

Outre le fait qu’il s’agisse de pétrole de roche dont Sonatrach a longtemps dédaigné l’exploitation en raison de problèmes technologiques importants, le spécialiste insiste sur le fait qu’on ne récupère jamais plus de 30 % du brut contenu dans un réservoir. « C’est une annonce qui tombe à pic pour nous faire croire que nous aurons du pétrole jusqu’à la fin des temps », ironise de son côté un patron privé qui désespère de voir les autorités se pencher sérieusement sur le développement des énergies alternatives. En tout état de cause, le potentiel, réel ou exagéré, du réservoir de Hassi Toumiet ne devrait pas changer la donne. Pour les experts algériens, y compris certains responsables de la Sonatrach, le pays est bel et bien dans une situation de « déclin » pétro-gazier. Selon eux, il a atteint son peak-oil (moment où plus de la moitié des réserves a été consommée) aux alentours de 2006-2008 avec un niveau de production de 220 Mtep (millions de tonnes d’équivalent pétrole). Depuis 2008, la tendance est d’ailleurs à la baisse avec, en 2012, une production de 206 Mtep. Comme toujours en Algérie, les interprétations sur l’amplitude de la réduction sont très larges. Le recul serait de 20 % selon certains spécialistes qui s’appuient sur des chiffres de l’Office national des statistiques, ou de 6 % seulement selon les données rendues publiques par Sonatrach.

UNE RUDE CONCURRENCE

Pour les plus optimistes, ce recul est la conséquence de l’instabilité juridique qui prévaut dans le secteur pétrolier. Selon eux, l’abrogation de la nouvelle loi sur les hydrocarbures de 2005 aurait eu pour effet de dissuader les compagnies étrangères d’investir en Algérie dans un contexte où, entre 2006 et 2010, c’est la Libye avec de multiples appels d’offres qui a mobilisé les projets des majors. « On a appâté les groupes étrangers en leur faisant miroiter une loi des plus libérales et on a ensuite tout remis en cause », explique un responsable de Sonatrach qui demande à conserver l’anonymat. Ce dernier ajoute une autre raison liée au statut de la compagnie pétrolière publique. « La Sonatrach représente plus de la moitié des recettes fiscales de l’État. Elle n’a pas les moyens de se développer ni de se moderniser. Cela altère forcément ses investissements. » Conséquence de cette situation, de nombreux retards freinent le développement de gisements existants. Selon une estimation officieuse circulant à Alger, le secteur des hydrocarbures aurait besoin d’un investissement de 100 milliards de dollars d’ici à 2020 pour maintenir la production actuelle à son niveau. Une somme que la Sonatrach ne peut mobiliser dans un contexte où la compagnie pétrolière est confrontée à des scandales à répétition (lire encadré page suivante) qui tétanisent son management.

Enfin, et c’est la nouveauté, une autre explication brise un vieux tabou : il s’agit du risque croissant de déplétion (baisse inexorable de la production) pour les grands gisements de Hassi Messaoud (pétrole) et de Hassi R’mel (gaz). Un ancien PDG de la Sonatrach, Nazim Zouiouèche, relève ainsi que de l’eau a infiltré des puits à Hassi R’mel, ce qui pourrait « faire perdre 30 à 40 % du gaz récupérable ». Ces infiltrations seraient la conséquence d’une exploitation à outrance des puits durant les années 2000. « Les règles prudentielles de l’exploitation pour respecter la vie des gisements semblent avoir été bafouées entre 2002 et 2010 », note le journaliste spécialisé Ihsane El Kadi. Un ancien ministre de l’énergie est quant à lui plus sévère : « Durant ces années, pour profiter des niveaux élevés de prix du pétrole et du gaz, on a augmenté les pompages au risque de détériorer les gisements de manière irrémédiable. »

UNE SOLUTION CONTRE LA DÉPLÉTION

Et cette situation est d’autant plus préoccupante que les experts algériens savent que l’ère du pétrole facile d’accès avec un coût d’extraction inférieur à 10 dollars (contre 3 dollars pour le brut saoudien) est bel et bien terminée. En conséquence, l’une des solutions pour atténuer les effets de la déplétion serait d’investir pour mettre en oeuvre de nouvelles techniques afin d’améliorer les taux de récupération des gisements existants. Pour bien comprendre ce que cela signifie, il faut savoir que la structure d’un champ d’hydro carbures ressemble plus à une roche en forme d’éponge qu’à un réservoir liquide. Cela signifie qu’il y aura toujours du gaz ou du pétrole piégés dans cette roche, les techniques de récupération visant à en extraire le plus possible. Abdelmajid Attar, ex-PDG de Sonatrach, note ainsi que les réserves pétrolières récupérables sur Hassi Messaoud ne sont que de 28 % alors que l’évolution des techniques permettrait d’aller jusqu’à 35 ou 40 % des quantités totales.

Or, avec simplement 1 % de production supplémentaire dans lc champ, l’Algérie pourrait dégager 500 millions de barils en plus soit bien davantage que les meilleures découvertes enregistrées au cours des dernières années.Mais ces techniques d’extraction sont détenues par des entreprises étrangères qui estiment que le cadre d’investissement en Algérie n’est pas attractif. « Au Texas, dans le sultanat d’Oman ou même en mer du Nord, les techniques de récupération ont permis d’enrayer le déclin de la production. Mais, pour cela, il faut un cadre législatif, et notamment fiscal, suffisamment attractif pour les compagnies pétrolières étrangères », relève-t-on auprès de l’Institut français du pétrole (IFP). Or, en Algérie, la question des lois dans ce domaine est des plus sensibles un peu à l’image de ce qui se passe au Mexique, où les autorités font face à une fronde contre un projet de libéralisation du secteur pétrolier. « La nationalisation des hydrocarbures en 1971 est un acte fondateur de l’Algérie indépendante. Le remettre en cause, c’est prendre un gros risque politique », admet à ce sujet un officiel algérien.

Les opérateurs étrangers rechignent ainsi à participer à la relance de l’exploration du sous-sol algérien. Ces derniers ont boudé ostensiblement au cours des dernières années les appels d’offres de l’Alnaft, l’agence nationale qui gère le domaine minier algérien. Et les prochaines enchères, en cours d’élaboration depuis plusieurs années, n’ont toujours pas été publiées… En attendant, Alger prépare une nouvelle loi sur les hydrocarbures qui vise à rétablir l’attractivité de l’amont pétrogazier par l’allègement de la fiscalité et l’octroi de divers avantages économiques pour les nouvelles découvertes. Mais surtout, le nouveau texte fait de l’exploration des hydrocarbures non-conventionnels (gaz et pétrole de schiste) l’axe majeur du renouvellement des réserves.

Le ministre algérien de l’énergie, Youcef Yousfi, cite des projections qui estiment les réserves en gaz de schiste à au moins 600 trillions de m3, soit « quatre fois les réserves conventionnelles actuelles de l’Algérie ». Les mises en garde contre les risques que fait peser sur la nappe albienne la technique de fracturation hydraulique n’ont pas pesé lourd. Pour le pétrole de schiste, le potentiel est évalué, selon des officiels, à 200 milliards de barils, dont 10 % récupérables, soit 20 milliards. En gros, le double des réserves actuelles de pétrole estimées à 12 milliards de barils. Le cap est pris. Au risque de délaisser quelque peu le renouvelable et notamment le solaire.

« L’Algérie n’a pas de choix si elle veut à la fois continuer d’exporter et de couvrir une consommation interne en hausse. À partir de 2030, sa situation énergétique sera tendue. Il faut absolument investir dans les hydrocarbures non-conventionnels », affirme l’ancien ingénieur de Sonatrach. Il faut dire que la demande interne croît de 3 % par année et de nombreux experts plaident pour que le gouvernement augmente les prix du marché domestique des carburants et de l’électricité qui restent parmi les plus bas au monde. Une question qui est sans cesse différée alors que les carburants font l’objet d’une grande activité de contrebande au profit des pays voisins.

 

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