Alain Penanguer « Le véritable enjeu : trouver les talents »

Paris, par un jour de grisaille hivernale. En nous recevant dans les locaux de Deloitte, l’un des quatre grands cabinets d’audit et de conseil dans le monde, Alain Penanguer a le sourire. Dans quelques jours, il repart. Au programme, le renforcement de l’activité de son entreprise sur un continent dont il ne cesse de vanter le dynamisme économique.

Développement des filières du chiffre et de l’expertise-comptable en Afrique francophone, accompagnement des investisseurs étrangers, recherche des meilleurs talents et obligation de former les jeunes recrues : retour sur ce qui fait l’activité de ce commissaire aux comptes confirmé dans la région.

AMB : Selon vous, peut-on vraiment parler de décollage du continent ?

Absolument. Depuis près de deux ans, l’Afrique est incluse dans le plan stratégique global de Deloitte car nous la considérons comme une vraie zone émergente, ce qui nous oblige à y renforcer nos expertises. À titre d’exemple, nous avons un Chinese service group dédié à l’accompagnement des investissements à destination et sortant de Chine. Désormais, nous avons aussi un Africa group chargé d’accompagner nos clients. L’essor africain se vérifie d’ailleurs avec la diversification des acteurs sur place. En ce qui nous concerne, nous voyons bien qu’ils viennent de tous les horizons. Ce sont, entre autres, des multinationales françaises mais aussi chinoises, indiennes, canadiennes, américaines ou australiennes. Enfin, il faut savoir que nous connaissons une croissance annuelle de notre chiffre d’affaires sur cette zone de l’ordre de 20 %, ce qui prouve bien la réalité du dynamisme africain.

Est-ce que Deloitte, firme globale, est obligée d’ajuster son identité pour mieux répondre aux spécificités africaines ?

Notre approche est partout la même et nos métiers restent identiques. C’est cela qui fait notre force car nos clients sont internationaux et veulent le même service partout. Nous sommes un leader mondial qui emploie 150 000 personnes et réalise un chiffre d’affaires global de 30 milliards d’euros. Nous sommes présents partout ou presque. Nous venons ainsi d’ouvrir un bureau en Mongolie. Nous suivons nos clients là où ils vont, et ces derniers achètent une marque globale, ce qui nous oblige à proposer une offre homogène. Où que l’on soit, nous nous devons de garantir la même qualité de service car le client achète Deloitte et non pas Deloitte Chine ou Deloitte Afrique. Bien sûr, nous tenons compte du développement et du niveau de maturité des marchés dans lesquels nous évoluons, mais il n’y a pas de décote par rapport à ce que nous proposons ici ou là.

Comment caractérisezvous votre présence en Afrique francophone ?

Nous sommes présents dans 12 pays, dont 3 au Maghreb (Algérie, Maroc et Tunisie) et 9 en Afrique subsaharienne (Bénin, Cameroun, Congo, Côte d’Ivoire, Gabon, Tchad, Guinée équatoriale, RD Congo et Sénégal). Cela représente 600 employés et une vingtaine d’associés qui sont les patrons de ces bureaux. Pour l’heure, et tout en tenant compte des différences d’un pays à l’autre, nous sommes dans une étape de construction et de structuration. Une des clés du succès n’est pas de trouver les clients car les besoins sur place sont de plus en plus importants. Pour nous, le véritable enjeu en Afrique, c’est de trouver les talents. Le recrutement et la gestion des personnels sont primordiaux car nous sommes dans des métiers de proximité. Encore une fois, nos clients à Casablanca, Tunis ou Douala ne sont pas servis à partir de la France mais par les collaborateurs sur place.

Justement, comment se passe votre recrutement ? Quels profils privilégiez-vous ?

Il y a deux cas possibles. Il arrive que nous recrutions en France, ou à l’international, des collaborateurs expérimentés destinés à accompagner notre essor en Afrique. Nos cibles sont alors des personnes ayant une expérience de cinq à dix ans dans nos métiers et qui, voyant que l’Afrique se développe et que nous y avons un projet structuré, se disent qu’il y a là une belle opportunité professionnelle à saisir maintenant, car dans quelques années les bonnes places seront prises. L’autre cas concerne des recrutements réalisés sur place, avec plutôt des profils de débutants. Au total, cela représente une centaine de personnes par an.

Comment arrive-t-on à convaincre un profil confirmé qui vit en France à tenter l’aventure en Afrique ?

Il faut d’abord lui présenter un vrai projet et lui montrer qu’il retrouvera en Afrique les mêmes moyens, notamment techniques, qu’en France, et cela tout en vivant une vraie aventure professionnelle. Si vous visitez notre bureau au Sénégal, il est équipé de la même manière que celui de Rennes ou de Lyon. Il ne s’agit pas d’envoyer les gens à l’aventure et qu’ils soient décontenancés. La demande sur place pour nos services est importante et il y a beaucoup de choses à faire, à initier et à organiser.

Dans un parcours professionnel, c’est quelque chose de très motivant et de très gratifiant. Et puis, c’est aussi une manière pour Deloitte de procéder à un véritable transfert de compétences. Quand vous envoyez des profils expérimentés en Afrique, ils tirent votre activité sur place vers le haut. Ils innovent, ils proposent, et c’est ainsi qu’à leur niveau ils contribuent à offrir plus aux clients. Cela explique que l’on arrive à traiter des sujets de plus en plus complexes, à l’image de tout ce qui touche à la gouvernance via les systèmes d’information.

Avez-vous des difficultés pour recruter sur place ? Êtes-vous obligés de former ?

Il y a des écoles de bonne qualité un peu partout, donc nous n’avons pas trop de mal à trouver des candidats. Cela diffère d’un pays à l’autre mais, dans l’ensemble, on y arrive. L’Afrique a fait beaucoup de progrès dans la formation de nos métiers. En conséquence, il y a des pays où l’on a très peu besoin d’expatriés sur place. C’est le cas notamment du Maroc, de la Tunisie, de la Côte d’Ivoire ou même du Sénégal. La présence d’expatriés y signifie que nous avons des besoins spécifiques qui requièrent des profils pointus. Par contre, nous formons tous nos employés en Afrique comme nous le faisons en France ou ailleurs dans le monde. À l’automne 2013, nous avions ainsi 350 de nos collaborateurs africains en formation à Dakar.

Un auditeur recruté à Alger ou à Cotonou peut-il travailler un jour chez Deloitte France ou ailleurs ?

Nous veillons à ce que tous les ans des collaborateurs africains viennent passer deux à trois ans à Paris. Cela leur offre la possibilité de parfaire leur formation et d’élargir leurs compétences, ce qui leur sera très utile à leur retour. Par exemple, nous accueillons en ce moment un auditeur confirmé de Deloitte Algérie, et j’en suis particulièrement fier. Il y a quelques années, quand nous avons débuté nos activités dans ce pays, je n’aurais jamais pensé qu’on puisse organiser une telle mobilité.

Vous y arrivez malgré l’obstacle des visas ?

On y arrive. Il faut dire que nous disposons d’une équipe spécialisée dans les questions de mobilité et qui sait bâtir les dossiers exigés par l’administration française. Je ne peux pas dire que c’est facile mais on y arrive tout de même. Dans le sens inverse, quand il s’agit d’envoyer des collaborateurs vers le continent, les choses sont parfois un peu compliquées, notamment dans certains pays d’Afrique centrale.

En tant que firme d’audit, comment jugez-vous l’environnement réglementaire en Afrique ? Les normes sont-elles au niveau ?

Il y a encore beaucoup de choses à faire, d’autant que l’ensemble des métiers concernés est assez peu mature. Dans certains pays, il n’existe pas encore d’ordres professionnels et d’organismes de régulation. Or, c’est l’un des fondements de l’audit et de l’expertise comptable et financière. Et, quand ces entités existent, il faut encore qu’elles puissent assurer complètement leur rôle de garant de la qualité, ce qui n’est pas toujours assuré.

Dans ce contexte, les grands cabinets comme le nôtre ont un vrai rôle à jouer car ils contribuent à élever le niveau de la profession. Attention, je ne dis pas que nous sommes supérieurs aux opérateurs locaux. En fait, ces derniers se trouvent dans la même situation que les firmes françaises dans les années 1980, avant que l’irruption des cabinets anglo-saxons ne provoque des mouvements de concentration et d’élargissement de l’offre. En Afrique, les cabinets comptables sont encore très individualistes, mais ils vont finir par se rapprocher, en comprenant qu’on est plus forts ensemble qu’en étant seul.

Vous accompagnez des investisseurs étrangers en Afrique, quels sont les principaux obstacles auxquels ils s’exposent ?

Que cherche l’investisseur ? Il lui faut la sécurité réglementaire. Sur ce sujet, le Maghreb est le plus avancé, tandis que l’Afrique subsaharienne a fait beaucoup de progrès grâce à l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (Ohada). Les textes y sont identiques, et c’est un avantage d’avoir affaire à la même législation. Mais, même si un cadre réglementaire existe, encore faut-il qu’il soit appliqué et respecté. De même, il faut une pérennité des textes et une garantie dans leur application de manière objective et raisonnée. Par exemple, il nous est arrivé, dans un pays que je ne citerai pas, d’avoir une dizaine de contrôles fiscaux en quelques mois. Là, c’est clairement une application des textes qui sort du cadre de la bonne gouvernance.

C’est le genre de pratique qui peut pousser une entreprise à basculer dans le secteur informel et qui peut faire hésiter un opérateur étranger. Par ailleurs, l’autre point important est la liberté des flux financiers. Le pourvoyeur de capitaux doit pouvoir rapatrier ses bénéfices, or de nombreuses réglementations des changes constituent des obstacles ardus à cela. Enfin, il faut des investisseurs africains en Afrique. Voilà ce qui va constituer un vrai signal d’encouragement pour les opérateurs internationaux. C’est bien d’attirer des fonds de placements occidentaux ou asiatiques, de même que quelques multinationales, mais il faut que se développent de vrais groupes continentaux. C’est déjà un peu le cas au Maghreb mais pas assez dans les pays subsahariens francophones. L’émergence d’entreprises africaines capables d’investir chez elles mais aussi sur le continent entier est pour moi une nécessité.

PARCOURS

1985

Il est membre de la Compagnie nationale des commissaires aux comptes et de l’ordre des expertscomptables (France).

1989

Ce diplômé de Sciences Po (Paris) entre comme associé chez Deloitte.

2009

Il devient associé responsable de l‘activité de Deloitte en Afrique francophone. Il coordonne les activités du réseau de bureaux d’audit et de conseil.

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Alain Penanguer Associé responsable afrique francophone chez DELOITTE & ASSOCIÉS

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