Wided Bouchamaoui « Qu’on nous laisse travailler et nous ferons des miracles »

Réforme du modèle économique, restauration de la sécurité, lutte contre le secteur informel, encouragement des initiatives entrepreneuriales, plaidoyer pour un Maghreb unifié : entretien avec une patronne engagée dans le dialogue social et la conciliation politique.

Elle est fille et petite-fille d’entrepreneurs et a fait ses classes dans le groupe familial HBS (industrie, pétrole, BTP) avant de créer Maille Fil, son entreprise de textile, au milieu des années 1990. Aujourd’hui, dans une Tunisie engagée dans la transition politique, elle est la « patronne des patrons » et ne cesse de faire entendre sa voix dans un contexte économique mais aussi politique des plus délicats. Active dans la recherche d’un consensus autour de la nouvelle Constitution ce qui lui a valu des menaces de mort, elle a marqué les esprits en inaugurant de nouveaux rapports, plus pacifiés avec les syndicats. Alors que la Tunisie dispose enfin d’un nouveau gouvernement chargé de préparer les élections, elle entend peser sur les orientations économiques du pays au nom de la création d’emplois. Ayant délégué la gestion de son entreprise à son entourage familial, elle est désormais sur tous les fronts.

 

AMB : Où en est la Tunisie ? Est-elle sortie d’affaire ?

Nous faisons notre apprentissage démocratique et le cap le plus difficile est dépassé. Je pense que nous sommes sur la bonne voie. Le processus constitutionnel est bouclé et un nouveau gouvernement est mis en place. Maintenant, il faut nous remettre au travail car les indicateurs économiques sont des plus préoccupants.

La conjoncture économique tunisienne estelle si catastrophique qu’on le dit ? On a un peu une sensation d’alarmisme général.

Elle est absolument mauvaise. L’économie parallèle, qui représente 52 % du produit intérieur brut, est une réalité. Le taux de croissance, qui n’a atteint que 2,6 % à la fin 2013, en est une autre. L’ampleur du déficit budgétaire aussi, sans oublier l’importance du chômage. Tout cela est vrai et cela exige des mesures d’urgence.

Quels sont les chantiers prioritaires auxquels doit s’attaquer le nouveau gouvernement ? Quelles sont les mesures à prendre de manière urgente ?

Il doit tout d’abord restaurer la sécurité, c’est la condition sine qua non. Il faut que les individus, les entreprises et leurs dirigeants se sentent en sécurité physique. Vient ensuite la nécessité de rétablir le contrôle aux frontières pour lutter contre la contrebande. Il n’est pas normal que les entreprises paient des impôts et des charges alors que ce n’est pas le cas de ceux qui font entrer des marchandises de manière clandestine et sans être inquiétés. Rien n’a été fait pour endiguer le fl éau de l’économie parallèle. Ce sera l’un des plus grands chantiers de ce gouvernement. Mais il faut faire la distinction entre les donneurs d’ordre et les marchands ambulants. Pour ces derniers, on peut trouver des solutions pour les organiser et les aider à se structurer dans le secteur formel. En fait, le problème concerne ceux qui importent. D’où vient leur argent et comment l’utilisent-ils ? Il est certain qu’il y a du blanchiment et de l’importation de produits interdits. Dans cette affaire, nous avons besoin de l’autorité de l’État, et la loi doit être appliquée d’une manière intransigeante pour tout le monde.

Ne faudra-t-il pas aussi renégocier la dette ?

La Tunisie a toujours respecté ses obligations et elle doit continuer à le faire, d’autant que notre note souveraine est en baisse. On ne peut pas agir autrement. Évidemment, certaines créances de certains pays amis et frères peuvent être converties. Ce serait un signal positif pour encourager et aider la Tunisie en ce moment. Nos besoins financiers sont importants et même le crédit alloué par le Fonds monétaire international ne suffira pas à les résorber [En juin 2013, le FMI a accordé un plan d’aide de 1,7 milliard de dollars pour soutenir la transition politique. Une tranche de 506 millions de dollars a été débloquée en janvier 2014, NDLR]. Il faut donc trouver d’autres moyens de financement. Aider le pays par un emprunt obligataire pourrait être un grand coup de pouce pour diminuer le déficit budgétaire.

Quelles sont les autres mesures que le patronat attend du gouvernement ?

Il doit aussi préparer les prochaines élections législatives et présidentielle pour assurer un scrutin libre démocratique et transparent avec la garantie d’une neutralité absolue de l’administration. En ce qui concerne le volet économique, il faudrait qu’une loi de finance complémentaire soit préparée, car j’estime que le budget 2014 a été très mal élaboré. Il sera aussi nécessaire d’aborder de front la question du déficit de la caisse de compensation, qui a été multiplié par 4 entre 2010 et 2013. Il est temps d’expliquer au peuple tunisien que les subventions de nombreux produits coûtent cher à l’État et empêchent ce dernier d’investir dans les régions qui ont un besoin urgent d’infrastructures. Enfin, une conciliation entre Tunisiens est nécessaire pour mettre fin à la diabolisation des hommes d’affaires qui s’illustre notamment par le dossier, toujours non traité, des interdits de voyage à l’étranger.

Combien d’hommes d’affaires sont concernés par cette interdiction ?

Je n’ai pas les chiffres exacts et je ne sais même pas qui sont les personnes concernées et sur quels critères a été décidée cette restriction de mouvement. On a d’abord parlé de 450 personnes puis de 43, puis 16 et enfin 13. Il faut clarifier ce dossier. La conciliation sera utile pour que les patrons se sentent à l’aise et puissent travailler. On doit oser leur dire : « Allez-y, travaillez, investissez dans les régions, vous êtes créateur de richesses, vous êtes des patriotes. » C’est cette confiance mutuelle dont on a besoin pour créer une dynamique.

Vous parlez de conciliation ou de réconciliation ?

Les deux sont nécessaires… Que l’on arrête de vouloir diviser le pays, car il est temps que l’on se sente tous tunisiens. Si on doit se remettre au travail, c’est avec pour seul objectif de servir et de sauver le pays. Beaucoup croient que ceux qui se sont enrichis sont ceux qui ont profi té de l’ère Ben Ali. Ce n’est pas le cas. Beaucoup d’entreprises importantes ont été fondées bien avant. Bien sûr, si quelqu’un a commis un délit, la justice doit faire son travail. Je le dis tout haut : je ne défends aucune personne ou entreprise qui ne respecte pas la loi ou qui doit répondre de charges concrètes. Ce n’est pas de mon ressort, il faut que la justice soit indépendante et qu’elle accomplisse sa mission. La mienne est de faire travailler ce pays malgré toutes les difficultés liées à un taux de chômage élevé et à l’insécurité. Durant la phase de dialogue national pour faire adopter la nouvelle Constitution et sortir le pays de l’impasse politique, nous avons pu nous entendre entre partenaires sociaux mais aussi entre partis politiques. Pourtant, au départ, je n’étais pas très à l’aise parce que j’étais en présence de gens avec qui je n’avais rien en commun. Mais j’ai beaucoup appris, et je pense qu’on a beaucoup fait pour changer certaines idées préconçues. On a réussi à écarter nos ego pour discuter et trouver une solution. C’est le message positif de cette période.

Une période qui a vu se rapprocher le patronat et la centrale syndicale…

Notre partenariat avec l’Union générale tunisienne du travail, l’UGTT, a concerné l’élaboration de la plateforme du dialogue national. Nous avons osé, patronat et syndicat, nous mettre autour d’une même table pour discuter de nos problèmes. Cette démarche est exceptionnelle… Unique ! Elle nous a permis de tisser des liens alors qu’auparavant nous ne nous rencontrions que tous les trois ans pour les négociations salariales. Au bout de deux ans, nous avons appris à nous unir malgré nos différences. Nous avons appris à échanger en dépit des confl its. Et à les résoudre sereinement. Avant, en cas de mésentente entre employeur et employé, le recours à la grève était la norme, aujourd’hui c’est exceptionnel. Cette démarche est à l’origine de tout ce qui est consensuel aujourd’hui. Mais il faut souligner que nous sommes deux organisations indépendantes, autonomes, apolitiques, et qu’il n’y a pas mainmise de l’une sur l’autre et qu’aucune ne craint l’autre.

Au-delà des mesures d’urgence à prendre, quelle est votre réflexion à propos du nouveau modèle économique de la Tunisie ? En faut-il un, d’ailleurs ?

Il est évident que le modèle low cost, basé sur les coûts salariaux faibles, n’est plus de mise. Proposer de la main-d’oeuvre bon marché ne doit pas être l’élément majeur de notre stratégie. Il faut aller vers plus d’innovation, plus de secteurs porteurs où la valeur ajoutée est importante à l’image des nouvelles technologies ou d’industries comme l’aéronautique. Nous avons pour cela la compétence et la matière grise. Nos atouts sont une position stratégique extraordinaire, des centres de formation, des entreprises aux performances prouvées, y compris à l’international. Pour améliorer notre attractivité, il faut encourager les initiatives privées et faire du lobbying pour promouvoir cette Tunisie innovante.

Mais à quel genre de politique économique ce nouveau modèle devra-t-il être adossé ? Faut-il plus de libéralisme ? Moins d’État ? Plus de privatisations ?

En tant que chef d’entreprise, je considère que certains secteurs relèveront toujours la responsabilité de l’État. C’est indiscutable. Mais ce dernier ne peut pas résorber le chômage, il ne peut satisfaire les besoins du pays tout seul. Le citoyen doit le comprendre. Depuis la révolution, l’embauche de 20 000 à 30 000 personnes improductives nous n’avons pas les chiffres exacts, dans la fonction publique a une conséquence financière lourde sur le budget du pays. Pour l’emploi, il faut encourager l’initiative privée, faire que les jeunes créent leurs propres projets, soient leur propre chef, qu’ils aient le courage de prendre des risques. Notre unique richesse est le capital humain. Il faut aider ce capital, par la formation, par la facilité du recours au crédit bancaire, par l’allégement des tracasseries administratives. En ce qui concerne le modèle, il est impensable que nous revenions à une économie protégée ou à l’État providence. Nous vivons dans un environnement global qui ne cesse d’évoluer vers plus d’ouverture : nous n’avons pas le choix. Quant aux privatisations, ce n’est ni une priorité ni le moment. Les entreprises appartenant aux proches de l’ancien régime sont un cas à part, mais pour ce qui du secteur public, ce n’est pas d’actualité.

La Tunisie manque de moyens pour financer ses infrastructures et l’une des pistes avancée est la mise en place de partenariats public-privé (PPP). Or, durant la transition, aucun texte de loi n’a pu être voté pour leur mise en place.

Ce n’est pas du fait de l’État mais des députés de l’Assemblée constituante. Je pense que cela relevait d’un vrai problème de communication. Certains députés, y compris de l’opposition, n’ont pas compris que le partenariat public-privé est gagnant-gagnant et que c’est une complémentarité qui nous permettra de développer les régions enclavées. Le dialogue national a mis entre parenthèses ce débat, mais nous allons continuer à expliquer pourquoi les PPP sont si importants pour l’emploi.

Certes, mais un PPP n’a d’intérêt que si le secteur public est capable d’évaluer ce que réalise son partenaire privé. Or, on a des doutes sur la capacité de l’administration à bien superviser ce genre de projets…

J’ai entièrement confiance dans l’administration tunisienne. La survie économique du pays, depuis la révolution, est due principalement à l’administration. Elle possède les meilleures compétences et il faut juste qu’elle continue à se réformer et à évoluer pour se rapprocher des normes appliquées dans le monde.

Durant ces dernières années, on a reproché aux patrons tunisiens de ne pas suffisamment investir pour réduire les inégalités.

Le secteur privé est en train d’investir, sans doute pas de la manière voulue, mais il se heurte à un manque d’infrastructures énorme dans les régions intérieures. C’est très simple, je ne peux investir dans une région où il n’y a ni autoroutes, ni internet, ni centres de formation, ni écoles, ni cadre de vie ni moyens de recevoir la matière première ou d’acheminer la production. Les privés sont capables d’investir, mais il faut que l’État suive. Les choses pourraient s’améliorer si ceux qui nous gouvernent nous écoutaient un peu plus…

Faut-il donc une nouvelle législation pour les investissements ?

Nous avons besoin d’un code simple, facile à appliquer et qui encourage les détenteurs de capitaux à investir en Tunisie. Mais ce n’est pas ce qui prime aujourd’hui. Le plus décisif est de rassurer les citoyens, et les 3 300 entreprises étrangères qui sont déjà installées en Tunisie. Un nouveau code n’est pas vraiment une priorité. Même des institutions comme la Banque mondiale ou le FMI, qui exigeaient cela, n’en font plus une urgence. Je préfère que l’on prenne notre temps pour préparer un projet innovant plutôt que de concevoir un dispositif difficile à appliquer.

Vous évoquiez le soutien aux jeunes en matière de création d’entreprises. Que pensez-vous du rôle des banques à ce sujet ?

C’est un point sensible. Le système requiert un apport de 30 % de fond propres pour obtenir 70 % de prêt financier afin de monter un projet. C’est un handicap surtout pour les jeunes ; il faut changer ce pourcentage. Il faut également faciliter l’accès aux banques : dans certaines villes, il n’y a qu’une agence bancaire, et les décisions ne sont pas du ressort du responsable local mais du siège. La décentralisation doit faciliter l’accès au crédit pour les jeunes entrepreneurs. Souvent, il ne s’agit pas de montants importants, mais on exige des hypothèques alors qu’ils ne possèdent rien. Sur ce type de projet, on pourrait demander d’autres formes de garantie, dont des cautions individuelles et des engagements de remboursement. On peut aussi développer tout ce qui est essaimage, partenariat et encadrement par de grandes entreprises.

Les groupes tunisiens privés sont généralement familiaux. Leurs structures ont-elles changé ?

Le tissu industriel tunisien est composé de nombreuses entreprises familiales. Beaucoup d’entre elles ont su évoluer et s’agrandir. Il arrive qu’elles ouvrent leur capital à des investisseurs n’appartenant pas au cercle familial ou fusionnent avec d’autres groupes ou même entrent en Bourse, ce qui était impensable auparavant. C’est une nouvelle mentalité qui génère du dynamisme. Cette transformation permet une meilleure gouvernance et plus d’ouverture et de transparence. Nous ne sommes plus au temps où le propriétaire était à la fois chef d’entreprise, comptable, financier et caissier. La nouvelle génération de dirigeants, celle qui a hérité de l’entreprise des fondateurs, est plutôt plus éduquée et aguerrie au management.

L’Utica comme les patronats des pays voisins parlent beaucoup du marché maghrébin unifié, mais les progrès ne sont guère tangibles…

Le Maghreb restera toujours notre marché principal. Avec l’Algérie, nous sommes en train d’améliorer nos relations de part et d’autre. Tout récemment, la liste d’accès de certains produits a été élargie dans les deux pays, mais il reste des contraintes administratives. Les entreprises tunisiennes installées en Algérie se heurtent ainsi au problème du transfert de bénéfices et des dividendes. En tous les cas, une volonté politique s’impose pour que le Grand Maghreb uni soit une réalité.

Jusque-là, on a souvent entendu les patrons dire que c’est l’économie qui réalisera l’unité maghrébine…

Non, ce n’est pas possible, le privé ne peut se substituer à l’État et légiférer. Par exemple, s’il y a une restriction administrative ou des différences de normes, ce n’est pas aux milieux économiques d’intervenir. Notre rôle est d’investir, de susciter des partenariats. Cependant, on peut aussi faire pression sur les politiques pour qu’ils prennent des décisions. Pour ma part, j’en appelle aux pouvoirs politiques maghrébins pour qu’ils nous garantissent cinq libertés : la liberté de circulation des biens et celle des personnes, la liberté d’investir, la liberté d’accès à la propriété et celle de travailler. En tant qu’entreprise tunisienne qui s’installe dans un des pays du Maghreb, si pour des raisons de visa ou de carte de séjour je ne peux embaucher de Tunisiens, c’est un handicap dont la levée concerne la volonté politique. Qu’on nous laisse travailler et nous ferons des miracles.

Vous évoquez aussi la nécessité pour les entreprises tunisiennes d’aller vers l’Afrique.

L’Afrique offre de nombreuses opportunités. Pourquoi ne pas en profiter ? On sait que ce marché est porteur et demandeur, et nous avons les capacités et les compétences pour y répondre. Il est aussi temps pour nos entreprises de diversifier nos débouchés. Bien sûr, nous avons beaucoup de retard sur le continent, mais nous avons besoin, comme cela a été le cas de nos homologues marocains, de l’accompagnement des banques, des compagnies d’assurances, des sociétés de leasing et des transporteurs maritimes et aériens.

Dans la nouvelle Constitution, les Tunisiennes ont obtenu la parité dans les conseils élus. Pensez-vous qu’elles joueront un rôle plus important ?

Ce peut être une première étape qui les encouragera, car il leur faut être audacieuses et apprendre à se faire accepter. La mentalité n’a pas vraiment évolué, et j’en ai moi-même souffert à l’Utica. Il y aurait un livre à écrire sur ce que j’ai enduré pendant ces trois dernières années, mais il faut toujours persévérer et aller de l’avant, quitte à faire parfois la sourde oreille. Cela dit, je n’aime pas insister sur la condition féminine, car pour moi seules les compétences comptent. À l’Utica, nous avions ainsi un quota pour que les femmes siègent au bureau exécutif ; il a été supprimé, puisque ce sont les qualifi cations qui priment.

Avez-vous conscience tout de même d’être un symbole ? Pour de nombreuses Tunisiennes, c’est important de voir qu’une femme chef d’entreprise est à la tête d’une organisation patronale…

C’est vrai, mais je perçois aussi une certaine fi erté exprimée par les hommes, ceux qui me croisent dans la rue, qui m’encouragent ou me félicitent. Ils ressentent ma sincérité parce que je parle un langage simple. Ils savent que je ne suis là que pour le bien de la Tunisie et que je n’y gagne rien. D’ailleurs, je travaille plus que lorsque j’étais chef d’entreprise, mais je le fais pour ce pays, qui m’a tellement donné et qui, grâce à des fi gures comme Bourguiba, a permis aux femmes d’étudier, de travailler et de se cultiver. Après tout ce que j’ai accompli, j’ai restitué ce qui m’a été offert, et j’ai le sentiment d’avoir rendu service au pays.

Qu’est-ce qui a été déterminant dans votre parcours personnel ?

Je suis issue d’une famille de 4 filles et 3 garçons. Notre père ne faisait aucune différence et nous a tous encouragés à nous exprimer, à étudier et à travailler. Il a toujours misé sur la compétence.

Vous avez des gardes du corps et l’accès à votre bureau est très sécurisé. Être à la tête de l’Utica a dû changer votre vie…

Cette situation est récente puisqu’elle date de ma participation au dialogue national. La protection rapprochée m’a été imposée à la suite de menaces contre ma personne, et je suis obligée de respecter les consignes. Auparavant, en tant que présidente de l’Utica, j’étais libre de mes mouvements, je n’avais même pas besoin d’un chauffeur. Je suis quelqu’un de très indépendant et de discret et j’ai du mal à supporter ces restrictions. Je n’ai plus de vie, cela me gêne d’être tout le temps accompagnée par un service de sécurité, même quand il s’agit d’un événement privé. Sincèrement, c’est un handicap très gênant. Je ne vis plus de la même manière, et j’en ai même réduit mes activités personnelles.

Est-ce que cela génère des regrets ?

Non, mais il est vrai que c’est une période de contraintes, espérons qu’elle passe rapidement. J’aimerais recouvrer ma liberté.

PARCOURS

1984

Elle obtient un DESS en droit du commerce international de la faculté des sciences politiques et juridiques de Tunis 2.

2006

Elle devient vice-présidente de l’Utica.

2011

En mai, elle est nommée présidente de l’Utica. En septembre, elle devient également présidente de l’Union méditerranéenne des confédérations d’entreprises (Businessmed).

2013

Elle est confirmée à la tête de l’Utica par vote, le 17 janvier.

AU COEUR DU DIALOGUE NATIONAL

C’est en mai 2011, quelques mois à peine après la chute du régime de Ben Ali, que Wided Bouchamaoui est nommée à la tête de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica). Une désignation provisoire, qui sera effective avec son élection le 18 janvier 2013. Sous sa houlette, cette organisation patronale, très décriée au lendemain de la révolution, s’engage résolument dans le dialogue social par le biais d’un partenariat assumé avec l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) en 2012. Du jamais vu dans l’histoire de la Tunisie. Et, quand l’instabilité sécuritaire et politique du pays pousse l’organisation syndicale à engager un « dialogue national » en octobre 2012, l’Utica répond présente.

L’initiative sera marquée par l’échec faute d’appui des partis politiques majeurs. Le 25 octobre 2013, l’UGTT lance une deuxième tentative et l’Utica y prend aussi part avec la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) et l’ordre des avocats. Les quatre organisations formeront ainsi le fameux quartet qui conduira les partis à s’entendre sur une feuille de route comprenant deux étapes, la promulgation de la Constitution et la désignation d’un nouveau gouvernement.

Depuis le 25 janvier, c’est chose faite. Et, même si le quartet entend continuer à veiller au bon déroulement de la transition jusqu’aux élections, l’Utica ne perd pas de vue ses propres priorités. Elle a saisi, juste avant son investiture, Mehdi Jomâa, le nouveau chef du gouvernement, de ses principales revendications sous la forme d’un programme en 14 points destiné à favoriser la relance de l’économie. Parmi les demandes, outre la sécurité, la lutte contre l’économie informelle et la révision de la loi de finances, l’Utica plaide pour une trêve sociale et un effort exceptionnel des entreprises en matière d’investissement et de création d’emplois, notamment dans les régions intérieures.

Wided Bouchamaoui CHEF D’ENTREPRISE ET PRÉSIDENTE DE L’UNION TUNISIENNE DE L’INDUSTRIE, DU COMMERCE ET DE L’ARTISANAT (UTICA)

Par Akram BELKAÏD et Frida DAHMANI

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