Croissance L’Éthiopie, géant aux pieds d’argile

Le pays affiche des performances macroéconomiques impressionnantes. Mais les défis restent nombreux : pauvreté de masse, manque d’infrastructures, bureaucratie tatillonne sont autant d’obstacles sur la voie de la renaissance d’une terre emblématique.

« Le monde ne voit pas l’Éthiopie telle qu’elle se développe aujourd’hui. Il est temps de changer de regard sur ce pays. » Assis dans son spacieux bureau aux cloisons de verre dominant l’Africa Road, la grande artère du quartier huppé de Bole, dans le sud d’Addis- Abeba, Tadiwos Belete fait partie de cette génération d’hommes d’affaires locaux qui observent l’ancienne Abyssinie avec un oeil neuf et gourmand. L’explication de son optimisme se situe au rez-de-chaussée de l’immeuble : le Boston Day Spa. Ouvert en 2007, ce salon de beauté « le plus grand spa d’Afrique », assure l’intéressé tient son nom de la ville américaine où cet homme, issu de la diaspora, a longtemps vécu avant de revenir investir, en 2002, dans sa contrée natale.

Massages, manucures, épilations à la cire… chaque jour, l’image insolite d’une cohorte de clients déboursant quelques dizaines d’euros pour se faire pomponner prend à contrepied les stéréotypes habituels associés à l’Éthiopie et à l’Afrique : misère, famines et guerres. « Ici, 80 % de la clientèle est éthiopienne, issue des nouvelles classes aisées », explique l’homme d’affaires. D’ailleurs, le nombre de millionnaires éthiopiens en dollars a bondi de 1 300 en 2007 à 2 700 en 2013, selon la société de conseil New World Wealth, soit la plus forte hausse du continent africain devant l’Angola (+68 %) et la Tanzanie (+51 %). Un terreau favorable aux affaires de Tadiwos Belete qui, fort de cette réussite, a étendu les tentacules de son groupe, Kuriftu Resort and Spa, à l’hôtellerie et à la restauration de luxe, au point qu’à la fin de l’année 2014 l’entreprise emploiera 1 500 personnes. Banque, import-export, BTP… « Investir en Éthiopie relève de l’évidence », assure l’entrepreneur, pour qui « ce pays, en pleine ascension, regorge d’opportunités ».

Le succès de Kuriftu Resort and Spa est emblématique des performances économiques étincelantes enregistrées par cet État enclavé au coeur de la Corne de l’Afrique. Même si ce dernier compte encore parmi les plus pauvres du monde, il est également celui qui connaît, depuis une décennie, l’un des taux de croissance annuelle du produit intérieur brut (PIB) les plus vigoureux du continent : 10,6 % en moyenne entre 2004 et 2012, selon la Banque mondiale, contre 5,4 % pour le reste de la région. Au point que, pour la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, l’Éthiopie se hisse à la première place des nations les plus dynamiques du continent sur la période 2008-2012. Son PIB pourrait même être multiplié par… quatre d’ici à 2025, et elle atteindrait « potentiellement le statut de pays à revenu intermédiaire » à cette échéance, souligne encore l’institution financière. Des perspectives confortées par de formidables ressources naturelles et humaines : un vaste territoire (1,12 million de kilomètres carrés, le neuvième du continent) gorgé d’eau et une population de 94 millions d’habitants, la deuxième en nombre derrière celle du Nigeria.

RENAISSANCE D’UN PEUPLE

« Il fut un temps où nous étions la nation la plus civilisée au monde », rappelle le politicien Yohannes Gebresellasie, membre du Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (FDRPE), la coalition au pouvoir. Et ce personnage fantasque, coiffé d’un chapelet de dreadlocks, de convoquer pêle-mêle la légende de la reine de Saba, le rayonnement du royaume d’Aksoum et les châteaux de la dynastie gondarienne, qui ont longtemps assuré le prestige éthiopien en Afrique. « Nous sommes en train de nous réveiller », conclut-il. En ce mois de décembre 2013, le mot « renaissance » est d’ailleurs sur toutes les lèvres, signe qu’après l’apathique fin de règne de l’empereur Haïlé Sélassié (1941-1974) et la violente parenthèse communiste du dictateur Mengistu Haïlé Mariam (1974-1991) le temps est venu de réendosser le rôle de phare pour le monde noir que l’Éthiopie a longtemps assumé.

L’HOMME DES PROGRAMMES SOCIAUX

L’architecte du renouveau éthiopien est petit, trapu et chauve. Son portrait, le figurant le doigt pointé vers l’horizon sur fond de grands chantiers, est omniprésent dans les rues de la bouillonnante Addis-Abeba. Successivement médecin, rebelle du Front de libération du peuple du Tigré et chef du gouvernement éthiopien depuis la chute du Derg communiste, en 1991, jusqu’à son décès pour cause de maladie en août 2012, Mélès Zenawi restera, surtout aux yeux de l’Occident, comme un Premier ministre omnipotent qui a dû sa longévité politique à sa vision restrictive des libertés publiques. Le FDRPE et ses alliés ne détiennent-ils d’ailleurs pas, aujourd’hui encore, 99 % des sièges au Parlement ? Mais une bonne partie des Éthiopiens continue à le révérer.

Réputé honnête, dévoué à sa tâche et visionnaire, « Mélès » – comme tout le monde l’appelle ici est d’abord l’homme qui a mené avec succès des programmes sociaux consacrés à la lutte contre la pauvreté et la malnutrition. Développement d’infrastructures de santé, d’éducation, d’irrigation des zones agricoles, d’accès à l’eau potable et d’habitats populaires… Les résultats sont sans appel : le spectre de la famine de 1984-1985 a aujourd’hui quasiment disparu. Par ailleurs, avec un taux de pauvreté en déclin de 38,9 % au cours des seize dernières années, une mortalité infantile en baisse de 28,4 % en cinq ans et une chute de 50 %, depuis 2007, des décès dus au paludisme, le pays sera l’un des seuls à atteindre en 2015 les huit Objectifs du millénaire pour le développement adoptés en 2000 par l’ONU.

Surtout, Mélès Zenawi a fondé un modèle de gouvernance privilégiant le rôle central de l’État dans les affaires économiques. « En la matière, le sommet de l’administration s’est doté d’une vision de long terme, observe Teguest Yilma, directeur général de l’hebdomadaire économique Capital. Le gouvernement joue à fond son rôle de moteur de l’économie. » La matrice de cette stratégie porte le nom de « Plan de croissance et de transformation », couvrant la période 2010- 2015, une feuille de route déclinant la politique économique de la nation, accompagnée de sa cascade de rapports d’exécution. Cette rigueur anglo-saxonne, alliée à l’interventionnisme d’inspiration socialiste et entièrement dévoué au service du peuple, a accouché d’un « modèle éthiopien » qui suscite l’intérêt admiratif de nombreux pays africains. « L’État s’inspire de la libre entreprise occidentale et du dirigisme chinois. C’est un exemple rare en Afrique », acquiesce Teguest Yilma.

Nommé vice-Premier ministre en 2010 et logiquement élu en septembre 2012, l’actuel Premier ministre, Hailemariam Desalegn, emprunte le sillon planificateur creusé par son prédécesseur. Et, au même titre que son aîné, sa politique économique s’attaque en priorité à l’un des talons d’Achille de l’Éthiopie, à savoir sa monnaie. En circulation depuis 1945, le birr (prononcez « beurre »), n’est pas totalement convertible en raison d’une gestion des changes des plus tatillonnes par la banque centrale. Résultat, la faiblesse de la devise nationale rebute les partenaires commerciaux internationaux. « Comment voulez-vous attirer un groupe étranger ici si vous le rémunérez avec une monnaie faible ? » s’interroge Jean-François Breton, directeur du Centre français des études éthiopiennes. Ce handicap en matière d’attractivité est aggravé par une forte inflation (33 % en 2011, jugulée à environ 10 % en 2013) et un déficit structurel de la balance commerciale (7,4 milliards de dollars en 2012), lequel empêche la constitution de réserves de change et oblige le pays à refinancer chaque année sa dette extérieure et à multiplier les projets de concessions agricoles. « La totalité de nos exportations paie à peine l’essence que nous importons ! » s’étrangle d’ailleurs Ato Ermias Eshetu, vice-président de la banque privée Zemen Bank.

« Nous devons équilibrer notre balance commerciale », martèle dès lors Ato Getachew Kebede, chargé du planning stratégique à la Banque de développement d’Éthiopie. Pour y parvenir, il faut attirer les investissements (établis à 880 millions d’euros en 2011), synonymes d’exportations et de paiements en monnaies étrangères. D’abord en menant une stratégie orientée vers la diversification et la modernisation de l’agriculture, pilier de l’économie nationale (46,4 % du PIB, 80 % des emplois). Certes, le café représente encore, avec près de 200 000 tonnes expédiées durant l’année fiscale 2012-2013, le premier poste d’exportation du pays. Mais de nouvelles cultures se développent, telles les huiles végétales, le khat, l’huile de palme et même… le vin, avec 120 hectares de vignes, propriété du groupe français Castel, dans la région d’Addis-Abeba. Mais le nouveau symbole de l’agrobusiness éthiopien reste avant tout l’horticulture qui, avec seulement 1 400 hectares de serres, connaît une expansion foudroyante depuis une dizaine d’années et représente déjà 10 % des exportations agricoles (voir encadré 2).

PROJETS DE LOCATION DES TERRES

Et, pour inciter les groupes agroalimentaires étrangers à investir, l’État a mené dès 2009 une ambitieuse politique nationale de location des terres sous-exploitées (3 millions d’hectares sur les 76 millions d’hectares de terres arables disponibles alors), accompagnée d’importantes incitations (location à prix dérisoire sur plusieurs décennies, rabais fiscaux…). Si l’intention est louable, elle s’est accompagnée de nombreux drames humains, en particulier dans la région de Gambela, dans l’ouest du pays : selon le rapport « Waiting Here for Death », publié en 2012 par l’ONG Human Rights Watch, des dizaines de milliers de villageois auraient déjà été déplacés manu militari par les autorités sous le couvert d’un programme de villagisation censé leur permettre un meilleur accès à l’eau et à l’électricité. Un prétexte, selon l’ONG, pour laisser la place à des sociétés d’agrobusiness chinoises ou saoudiennes…

De plus, l’épisode de l’investisseur et milliardaire indien Ram Karuturi, qui n’a cultivé qu’une infime partie des centaines de milliers d’hectares qui lui avaient été octroyées, a provoqué des dégâts considérables dans l’opinion internationale. Enfin, sous l’effet d’un cadre réglementaire trop contraignant, seuls 300 000 hectares ont réellement été exploités à ce jour… scellant le semi-échec de la politique de land leasing et amenant de nombreux experts à craindre une réapparition, à terme, de la mal nutrition.

Autre axe de travail, le développement du tissu industriel, secteur embryonnaire (10,7 % du PIB national) encore affecté par quinze années de gestion marxiste. Alors que sa candidature à l’OMC n’a toujours pas abouti (en raison du refus d’Addis-Abeba d’ouvrir certains secteurs, comme celui des finances), l’Éthiopie se voit déjà en nouvel atelier textile de la planète, misant sur des bras dix fois moins chers qu’en Chine. « Nous bénéficions de la main-d’oeuvre la plus compétitive du monde », s’enthousiasme à ce sujet Mulu Solomon, présidente de la Chambre de commerce d’Éthiopie. Attiré par un pays qui ne connaît pas le salaire minimum et où la rémunération mensuelle peut descendre à 700 birrs (environ 35 dollars), le groupe turc Ayka Textile a d’ailleurs érigé dans la banlieue de la capitale la plus grosse usine textile du pays, employant 7 000 personnes.

Même le numéro 2 mondial de l’habillement, le suédois H&M, a annoncé en août 2013 son intention de délocaliser une partie de sa production vers l’Éthiopie. « Nous assistons à une explosion de l’implantation des usines manufacturières », observe Kassahun Follo, président de la Confédération des syndicats éthiopiens, qui ne se fait guère d’illusions sur les impacts humains et sociaux de cet engouement : « Contrairement aux Italiens, les Chinois et certaines entreprises turques ne respectent pas les droits des ouvriers », déplore-t-il. Et si la Constitution éthiopienne impose le respect des droits fondamentaux des salariés, une administration débordée et une justice trop lente rendent leur mise en oeuvre difficile…

DÉSENCLAVEMENT DU PAYS

Alors que l’exploitation minière du pays reste peu développée malgré l’existence avérée de gisements de métaux et d’hydrocarbures, le gouvernement mise sur le désenclavement avec la construction de routes (le réseau est passé de 20 000 kilomètres en 1991 à 63 000 kilomètres en 2012) et de voies ferrées (le tronçon de plus de 750 kilomètres reliant Addis-Abeba à Djibouti, édifié par la China Civil Engineering Construction Cooperation, devrait être opérationnel en 2016). Mais, plus que tout, c’est sur une autre richesse qu’il compte pour doper la croissance : l’eau. Le « château d’eau de l’Afrique », berceau du Nil Bleu, dispose en effet d’un potentiel hydroélectrique estimé à 45 000 mégawatts le deuxième d’Afrique après la République démocratique du Congo –, au point de se rêver en premier exportateur d’électricité du continent. Pierre angulaire de cette stratégie, le barrage de la Renaissance, d’une capacité de 6 000 mégawatts, est actuellement en construction dans l’État de Benishangul-Gumuz, non loin de la frontière soudanaise (voir encadré 1). Un dossier des plus épineux sur le plan géopolitique, car l’Égypte, dont l’agriculture est totalement dépendante du Nil, voit ce projet d’un très mauvais oeil et a menacé à au moins deux reprises de recourir à la force pour défendre ses droits sur le fleuve nourricier.

MAINMISE FINANCIÈRE DE L’ÉTAT

Troisième volet de la politique économique, le secteur tertiaire profiterait de l’épanouissement d’une industrie bancaire encore sousdéveloppée : une petite vingtaine d’institutions seulement, exclusivement éthiopiennes et notoirement sous-financées, se partage le marché. Et pour cause, « les régulations financières sont bien trop strictes », observe Teguest Yilma. Inquiètes des risques qu’une dérégulation incontrôlée ferait courir à la stabilité du pays, les autorités préfèrent le rigoureux encadrement de la politique de crédit à une désintermédiation pourtant synonyme de croissance. Résultat : l’économie pâtit d’un manque d’accès chronique aux financements. Par ailleurs, la mainmise de l’État sur des pans entiers de services (énergie, télécoms, santé…) et la gestion des grands groupes publics par des patrons encartés au FDRPE ne facilitent guère la croissance. Moteur du développement éthiopien, l’administration ne risquerait-elle pas d’en devenir la principale entrave ? « Nous nous trouvons encore dans un système développementaliste, davantage au service de la population », regrette Teguest Yilma, pour qui l’État ne cherche pas à tirer profit de l’entrepreneuriat. D’ailleurs, le rapport « Doing Business » 2013, édité par la Banque mondiale, classe l’Éthiopie au 127e rang sur 185 pour son climat des affaires…

Une bureaucratie tatillonne en est la première manifestation : « La dynamique libérale au sommet de l’État n’est pas parvenue jusqu’aux échelons inférieurs de l’administration, où une mentalité marxiste prédomine, même plus de vingt ans après la chute du Derg », reconnaît un homme d’affaires sous le couvert de l’anonymat. À cela, il faut ajouter l’enclavement de l’Éthiopie, réalité depuis la sécession du frère ennemi érythréen en 1993 et qui contraint le pays à faire transiter la quasi-totalité de ses importations via le corridor djiboutien. Une situation synonyme de… « davantage de paperasse et de délais ! » poursuit l’homme d’affaires.

Mais la faiblesse de sa monnaie, son commerce extérieur déséquilibré ou sa bureaucratie envahissante ne sont pas les seuls éléments qui font relativiser l’émergence de l’Éthiopie. Quittés les sémillants bars d’éthio-jazz du Piazza, les restaurants de Bole grouillant de ravissantes danseuses et la frénésie marchande du marché du Mercato, les campagnes révèlent en effet le quotidien de l’écrasante majorité de la population, rurale à 83 %. En ce dimanche d’hiver, quitter Addis-Abeba plein nord en direction de la ville de Gondar revient à effectuer un voyage dans le temps : la saison des pluies a cessé depuis octobre et les paysages déclinent leurs courbes jaunies. À 360 degrés, place à un panorama de huttes, de monticules d’herbe fauchée et de petits ânes chargés d’épis de blé. Bienvenue dans l’Éthiopie qui gagne, en moyenne, près de 350 dollars par an, où l’espérance de vie est de 60 ans et où l’indice de développement humain est le 173e sur 187 pays. Et qui est encore le deuxième pays au monde recevant le plus d’aides internationales. Le chauffeur de notre taxi, qui parle la langue amharique, prédominante à Addis-Abeba, ne parvient même pas à se faire comprendre des paysans qui lui répondent en oromo, le dialecte de leur ethnie…

DOUTES ET QUESTIONNEMENTS

À seulement 50 km de la capitale, les discours ressassés dans les ministères et les banques d’affaires semblent donc bien creux. C’est cette image de pauvreté que l’ancienne Abyssinie cherche à faire oublier pour poursuivre son opération de charme auprès des investisseurs. « Il y a un énorme travail de relookage à opérer », reconnaît Tadiwos Belete. Pour y parvenir, le pays doit encore convaincre que l’après- Zenawi est synonyme de stabilité politique, alors que des incertitudes planent sur la personnalité du nouveau Premier ministre, Hailemariam Desalegn : est-il une simple marionnette au service du FDRPE ? Un homme à poigne prêt à défier son parti pour imposer son propre style de gouvernement ? Enfin, l’Éthiopie peut-elle demeurer un havre de stabilité au coeur de la Corne de l’Afrique, alors que la région demeure en proie aux démons de la guerre civile (Soudan du Sud), du chaos (Somalie) et du terrorisme islamiste (Kenya) ? En 2013, la croissance annuelle a nettement ralenti à 6,5 % (estimation FMI). Un chiffre éloigné des espérances affichées par les autorités… et peut-être un avertissement que le consensus implicite « essor économique contre restriction des libertés publiques » pourrait bien se fissurer comme dans bon nombre d’autres pays africains. À l’image de Tadiwos Belete, l’Éthiopien est fier, voire orgueilleux, et lorsque surviennent les questions dérangeantes abordant les faiblesses structurelles du pays, le ton monte et l’air se charge d’électricité. « La question n’est pas de savoir où l’Éthiopie se trouve aujourd’hui mais où elle va, rétorque le fondateur du Boston Day Spa, visiblement contrarié. N’observez pas le pays de manière statique, replacez-le dans la dynamique qui est la sienne depuis désormais vingt ans. » Certes, mais jusqu’à quand ?

L’ATOUT HYDROÉLECTRIQUE

L’Éthiopie a commencé en 2013 la construction de ce qui sera, en 2017, le plus grand barrage d’Afrique, enchâssé sur le Nil Bleu, à quelques encablures de la frontière qui la sépare du Soudan. Les chiffres donnent le vertige : 5,2 milliards de dollars investis, un réservoir de 1 874 km2 (18 fois la superficie de Paris, 9 fois celle de Douala), 13 000 ouvriers engagés au pic des travaux, 6 gigawatts de production attendue… L’Éthiopie, qui approvisionne déjà Djibouti et le Soudan en électricité, entend en effet passer d’une production hydraulique actuelle de 2 gigawatts à 10 gigawatts en 2016 puis 40 gigawatts à l’horizon 2035, et devenir ainsi le premier fournisseur d’électricité d’Afrique. Le barrage de la Renaissance est la clé de voûte de cette vision, le symbole des ambitions réaffirmées du pays sur la scène africaine.

Il se veut également l’ouvrage de l’indépendance éthiopienne face aux protestations de l’Égypte pour qui le Nil est affaire de survie et qui fait valoir un accord de 1959 lui octroyant certains droits sur l’utilisation des eaux du fleuve et au scepticisme des bailleurs internationaux, qui ont refusé de financer le projet. De fait, la digue s’avère un pari aussi fou que risqué : s’il est mené à bien, l’électricité produite et exportée permettrait au pays de résoudre en grande partie ses carences en devises étrangères et de consolider ses ambitions économiques. Mais les coûts du barrage, constamment revus à la hausse, pourraient grever longtemps les comptes de l’État, et une catastrophe, autant financière que politique, n’est pas à exclure si le projet ne devait jamais voir le jour.

UNE VIE… EN ROSES

Lorsqu’en 2007 Zelalem Mesele a quitté son poste au sein d’une banque londonienne pour fonder une ferme horticole à 40 km au sud d’Addis-Abeba, il ne pensait pas qu’il gérerait aujourd’hui 10 hectares de serres, 320 employés et produirait 14 millions de roses par an. Conditionnées, les fleurs sont expédiées par cargo vers les Pays-Bas, qui les distribuent vers le reste de l’Europe. Comme 83 fermes horticoles en Éthiopie, son entreprise, ZK Flowers, tire parti d’un agrobusiness… florissant. Et pour cause : « Le pays bénéficie d’un climat chaud et d’un fort ensoleillement. De plus, nos sous-sols regorgent d’eau », se félicite Tewodros Zewdie, directeur de l’association éthiopienne des producteurs et des exportateurs de fleurs. Autant de facteurs qui ont incité l’État à soutenir depuis dix ans le développement du secteur, notamment via la location de terres à des prix dérisoires.

Résultat, l’horticulture, qui a connu l’une des plus fortes croissances d’Éthiopie, emploie aujourd’hui 720 000 personnes et pèse 500 millions de dollars par an, faisant des roses le cinquième poste d’exportation du pays. Grisés par ce succès, les horticulteurs entendent dorénavant doubler la surface des serres à 3 000 hectares dès 2015 et se hisser d’ici dix ans devant le Kenya, leader africain. Avantage concurrentiel : « Nous disposons d’une main-d’oeuvre bien moins chère, payée 1 à 2 dollars par jour », explique Tewodros Zewdie, qui en convient : « Au regard des standards européens, c’est comme si c’était du travail gratuit… » Ou de l’esclavage, comme le dénoncent un certain nombre d’ONG internationales.

 

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