Abderrahmane Hadj Nacer « L’essentiel, c’est l’équilibre des pouvoirs »

Freins à la croissance économique de l’Afrique, exigence d’une répartition des richesses plus juste, retard dans la réflexion stratégique du Maghreb : entretien décapant avec un banquier d’affaires qui ne cesse de réclamer une meilleure gouvernance des pays du Sud.

Algérien, partageant son temps entre le Maghreb et la France, Abderrahmane Hadj Nacer a été membre, autour du Premier ministre Mouloud Hamrouche (1989-1991), de l’équipe des réformateurs dans les années 1980. Auteur en 2011 d’un essai remarqué sur l’état de l’Algérie, La Martingale algérienne. Réflexions sur une crise, il est un observateur averti, et critique, des questions économiques et financières mondiales.

AMB : Faites-vous partie des afro-optimistes ?

J’ai un avis très mitigé sur cette question. Il est vrai que l’Afrique a renoué avec la croissance économique, notamment grâce à une meilleure valorisation des matières premières. Il y a aussi de l’argent qui circule sur le continent, et cela tranche avec les décennies précédentes. Enfin, on ne peut pas ignorer l’énergie positive que porte en elle une population jeune qui exprime de plusieurs façons son désir de participer à ce qui se passe dans le monde. Mais il ne faut pas tomber dans l’optimisme béat. Le continent a les moyens de faire mieux, et la croissance réelle devrait atteindre les deux chiffres si l’énergie de la jeunesse n’était pas bridée. Du nord au sud, sans aucune exception, l’Afrique forme et éduque des gens de qualité qui n’arrivent pas à se réaliser. Pour nombre d’entre eux, la seule solution est le départ. Qu’est-ce qui les pousse à quitter leur pays ou à rêver sans cesse de le faire ? C’est la pauvreté, certes, mais c’est surtout le manque de libertés, notamment celle d’entreprendre, qui empêche l’énergie dont ils sont porteurs de s’exprimer. Il est donc trop tôt pour dire que nous sommes dans une situation comparable à celle de l’Asie et de ses économies émergentes.

Mais il y a des Africains qui créent, qui innovent ?

Bien sûr et heureusement ! Mais leur proportion reste infime par rapport à ce que cela pourrait être. Et, souvent, il s’agit de personnes qui ont investi des niches négligées ou non identifiées par les tenants de la rente. Au Nigeria, aucun détenteur de pouvoir n’a pensé au départ qu’un cinéma fait de bric et de broc pouvait se développer à une vitesse fulgurante et générer de juteux bénéfices. Si cela avait été le cas, la liberté d’investir et d’entreprendre aurait été contrecarrée, et seuls quelques privilégiés en auraient profité.

L’Afrique a pourtant fait des progrès en matière de démocratisation. Cela ne peut que soutenir l’économie…

Oui, mais on est encore loin du compte. Je ne suis pas que maghrébin, je me considère aussi comme africain. Le drame de nos pays, c’est que leurs dirigeants ne comprennent pas que l’enrichissement du collectif permet celui de la minorité qui détient le pouvoir. Chez nous, cette dernière est persuadée qu’elle ne peut accumuler qu’au détriment du reste de la population. Or, l’équation est simple : plus la majorité est riche, plus celui qui est aux manettes s’enrichit.

On en revient donc à la problématique de la corruption comme frein au développement…

C’est plus compliqué que cela. L’Histoire et l’actualité quotidienne nous enseignent que tous les pays du monde, je dis bien tous, souffrent de problèmes de corruption, y compris ceux du nord de l’Europe, qu’on présente souvent comme des modèles de vertu. Mais il y a une question essentielle qui se pose : comment se fait-il que, dans la majorité des nations développées, la corruption ne soit pas destructrice de valeur ? Attention, je ne dis pas qu’elle est indolore. Prenons l’exemple d’un grand contrat public. Dans ces pays, les corrompus tiendront compte de la défense de l’intérêt national. Ils vérifieront d’abord si ce contrat apportera des créations d’emplois et du transfert de technologie tout en veillant à ce que les normes et les règlements soient respectés. Si ces conditions sont remplies, alors une commission occulte, d’un certain pourcentage, sera exigée. Il existe donc dans ces pays un système d’équilibre des pouvoirs qui conduit à ce que ce type de rente ne soit finalement qu’un impôt.

Un impôt ?

Oui. Un impôt indu, immoral, illégal et condamnable, mais juste un impôt qui n’altère qu’à la marge le système de production de valeurs, qu’elles soient marchandes ou non. Dans un État de droit, dans une démocratie, les contre-pouvoirs effectifs empêchent que l’on puisse faire n’importe quoi. En Afrique, quelle que soit la nature du régime, l’absence de ces contre -pouvoirs ou leur caractère « croupion » aboutit à la destruction de valeurs telles que la production, le travail, tout ce qui contribue à la création de richesse. Ainsi, pour accroître leur profit, certains peuvent aller jusqu’à décider de casser l’appareil de production. Ils détruisent l’industrie parce qu’elle ne permet pas un enrichissement rapide, contrairement au négoce. Dans les pays où il y a des équilibres de pouvoir, tout le monde concourt à l’accroissement des richesses. Pour faire appel à une image, je dirais que l’on engraisse la vache pour qu’elle donne du lait à tout le monde. Dans nos pays, une minorité s’approprie la vache et finit tôt ou tard par la tuer parce qu’elle a oublié de la nourrir.

Les contre-pouvoirs que vous citez ne vont pas jusqu’à empêcher que le Nord tire profit de la corruption du Sud.

En la matière, il y a une réalité que l’on a tendance à ne pas connaître en Afrique. Les pays développés ont des dispositifs légaux qui encadrent de manière assez stricte les budgets nationaux. Il y a des règles, des lois, des ratios et même des principes moraux qui font qu’il est difficile, sinon impossible, de financer certains besoins non avouables mais pourtant jugés nécessaires, comme, par exemple, le coût d’une guerre de l’ombre ou du fonctionnement des services secrets. L’impossibilité de tenir une telle comptabilité au grand jour a généré l’obligation de créer un système parallèle où ce qui est officiellement illégal ou immoral peut devenir une ressource. C’est le cas par exemple de la drogue, qui est l’un des outils les plus efficaces pour le financement de toute forme de manipulation dans le monde : un coup d’État, des achats d’armes ou le soutien rapide à un pays ayant un besoin urgent de liquidités. Or, ces dépenses non avouables n’ont cessé d’augmenter quand, dans le même temps, les marges de manoeuvre budgétaires des États diminuaient.

Il faut donc plus de ressources…

Oui, et du coup nombre de financements occultes passent désormais par nos pays. Prenons l’un d’eux. On lui vend un « éléphant blanc », c’est-à-dire une installation onéreuse qui ne va guère servir : une usine, une autoroute de mauvaise qualité ou même un édifice religieux gigantesque, cathédrale ou mosquée. On va lui facturer plusieurs fois la valeur de cette infrastructure et on convaincra ses décideurs qu’une partie des commissions versées pour ce marché devra contribuer au financement de tel ou tel parti politique européen ou autre. On notera aussi qu’il y a souvent une corrélation entre la conclusion de ce contrat et un certain timing dans l’agenda politique et électoral au Nord. C’est comme cela qu’au Maghreb on peut nous annoncer le lancement de certains projets inutiles alors qu’approchent des élections en France…

On comprend qu’un dirigeant ait envie de prélever sa dîme, mais pourquoi accepterait-il d’en voir une autre prendre le chemin du Nord ?

C’est très simple. On lui fait croire qu’il contribue à sa propre pérennisation et qu’il pourra ainsi garder le pouvoir. On lui fait croire aussi que les portes de l’oligarchie mondiale lui sont ouvertes. Or, il n’en fera jamais partie car il n’a pas les codes nécessaires pour cela. Participer à un financement illégal au bénéfice du Nord ne fera jamais de lui un dirigeant indéboulonnable. Et, comme tant d’autres avant lui, il s’en rendra compte trop tard, c’est-à-dire le jour de sa chute.

Le mécanisme que vous décrivez explique donc pourquoi c’est d’Afrique que part la majorité des flux financiers illicites ?

Oui. Le continent pèse pour 60 % de ces ponctions illégales. Selon le panel d’enquête présidé par l’ex-président sud-africain Thabo Mbeki, 854 milliards de dollars ont quitté illégalement l’Afrique entre 1970 et 2008. On profitera toujours des pays les moins organisés, où il n’existe pas de reddition des comptes. Ceux où il n’y a pas d’équilibre de pouvoirs susceptible d’imposer la transparence. Le problème de l’Afrique est là.

Comment se fait-il que les pays africains aient toujours du mal à récupérer ces fonds ?

C’est un problème fondamental. En théorie, on devrait pouvoir assurer la traçabilité de n’importe quel flux financier. Or, celle-ci n’existe pas. Cela pose la question de la responsabilité des banques par qui passent ces financements. Elles savent très bien que ces flux sont d’origine douteuse mais elles n’agissent pas en conséquence. Ça s’appelle du recel. Prenons le cas de la Libye de Kaddafi. On nous a expliqué que ce dernier et son clan avaient détourné plusieurs centaines de milliards de dollars. Comment se fait-il que cet argent ait trouvé refuge dans le système financier international, où tout est contrôlé ? Et, plus important encore, comment se fait-il qu’aujourd’hui les nouvelles autorités de ce pays n’arrivent pas à en récupérer le dixième, au prétexte que personne ne saurait où est cet argent ? On met en place un Tribunal pénal international qui, au passage et même si c’est à chaque fois justifié, sert le plus souvent à punir des dirigeants africains, mais, dans le même temps, on est incapable de créer une institution mondiale capable de localiser ces fonds et de punir les banques qui ont participé à cette évasion. Ce n’est pas acceptable, d’autant que l’excuse de l’incapacité de tracer les flux illégaux ne tient pas. Il n’existe pas de système financier parallèle ou occulte. Si on le veut, on peut savoir où est passé l’argent et comment il a circulé.

Vous vivez en Algérie et vous êtes souvent en Tunisie ou au Maroc. Quel regard portezvous sur le Maghreb ?

Comme le reste du monde arabe, c’est une région qui paie chèrement sa non-compréhension de l’état du monde. À cela s’ajoute le fait que le Maghreb est francophone et que sa référence reste l’ancienne puissance coloniale. Or, la France n’est guère en avance dans la réflexion sur le devenir de la planète et la recomposition du rapport de force entre les grandes puissances. On la sent désemparée, amorphe, peut-être même inconsciente par rapport au bras de fer annoncé entre les États-Unis et la Chine. Qu’on le veuille ou non, et c’est aussi valable pour l’Afrique subsaharienne francophone, nos élites sont à l’écoute de ce qui se dit ou se fait à Paris qui, au passage, est la vraie capitale du Maghreb…

De plus, les Maghrébins sont persuadés que leur pays est contrôlé par la France. Et nombre de nos dirigeants ne prennent aucune décision majeure sans essayer d’anticiper ce que sera la réaction de Paris. La France joue d’ailleurs là-dessus, alors qu’en réalité elle n’a ni l’autorité ni les moyens de contrôler qui que ce soit. Ce n’est pas une guerre de quelques jours menée au Sahel ou ailleurs qui changera la donne. Sur le plan international, et bien qu’elle prétende le contraire, la France est de plus en plus hors du coup. Et notre fixation sur un référent qui a perdu de son acuité ne nous rend pas service. En ce moment, le Maghreb est en dehors de l’Histoire parce qu’il se réfère à une grille d’analyse qui date. C’est le reflet de son sous-développement, de son incapacité à s’autoriser à prendre conscience de ce qu’il est. Une absence de conscience de soi qui pousse à se chercher une figure bienveillante. On est passé de la lutte pour l’indépendance au besoin de reconnaissance paternelle de l’ancienne puissance coloniale.

Vous avez évoqué la question des libertés. On a du mal à comprendre qu’avec une religion, en l’occurrence l’islam, aussi « pro-business » les pays arabes aient du mal à décoller.

Qu’il s’agisse de l’économie ou d’autre chose, l’islam est malheureusement devenu un facteur de régression permanente. À partir du moment où l’on ne s’autorise pas à la réflexion permanente, à l’ijtihad, c’est-à-dire à une exégèse du texte coranique, on se refuse à entrer dans la modernité. Prenons le cas de la monnaie, dont la logique, quelle que soit la devise considérée, repose sur le taux d’intérêt. Les chrétiens ont mis quinze siècles à se déterminer par rapport à cela, et, quand ils ont accepté l’intérêt, les énergies ont été libérées. C’est notamment grâce à ça que la Renaissance a pu avoir lieu. Contrairement aux chiites qui, quoi que l’on dise de la situation en Iran, questionnent les textes, les sunnites sont incapables de s’interroger sur l’argent car ils ne peuvent pas ou ne veulent pas s’attaquer à l’interdiction du taux d’intérêt. La modernité, ce n’est pas changer la chéchia pour la remplacer par le chapeau. C’est changer ce qui se passe dans le cerveau. Le problème fondamental des pays arabes est que le sunnisme est figé et que le wahhabisme venu d’Arabie saoudite empêche toute pensée novatrice, y compris dans le domaine économique.

Pourtant l’islam est favorable au commerce…

Oui, bien sûr. Il est dit que « el-tijara halal » [« le commerce est licite »]. Mais le sens originel de tijara n’est pas l’échange, mais la richesse. Et la richesse ne vient pas que par l’échange. Elle provient aussi de la production et de l’ouverture. Les musulmans ont trop tendance à ne retenir que la partie commerce et à oublier qu’il faut aussi qu’ils produisent et qu’ils s’ouvrent à l’autre.

N’êtes-vous pas trop sévère ? Le développement de la finance islamique n’est-il pas un progrès ?

Il y a des choses intéressantes dans ce secteur notamment en matière d’ingénierie. Mais je vais être direct. Pour moi, et je parle en tant que musulman pratiquant, ma conviction profonde est que cette finance est anti-islamique si l’on s’en tient au dogme actuel. Je m’explique : la finance passe par la monnaie qui, comme je viens de le dire, repose sur l’intérêt. Or, ce dernier est prohibé par l’islam. Ce qui n’empêche pas les banques islamiques de se refinancer in fine dans des devises internationales dont la valeur est toujours liée à des taux d’intérêt. Il n’y a pas aujourd’hui de centre émetteur d’une monnaie islamique s’étant affranchie du taux d’intérêt. Seule la Malaisie a poussé la réflexion sur ce sujet, une réflexion qui est loin d’être aboutie. Tout cela pour vous dire que l’on ne peut pas parler sérieusement de finance islamique sans avoir modernisé la pensée musulmane et réfléchi à l’argent.

Certains ulémas avancent timidement en affirmant qu’il ne faut pas confondre taux d’intérêt et usure…

C’est une distinction que font déjà les banques centrales du monde entier puisqu’elles définissent le taux directeur et le « taux d’enfer » ! Par ailleurs, le problème ne se réduit pas à cette seule question du coût de l’argent. L’islam interdit de ne pas être productif et engage à prendre des risques sur le plan économique, ce qui veut dire qu’on peut perdre ou gagner. Or, la construction actuelle de l’islamic banking est faite de telle façon que la banque ne peut pas perdre puisqu’elle ne propose que des produits sans risque. Un exemple concret : au Maghreb, si vous achetez une voiture en passant par une banque islamique, cela vous reviendra plus cher qu’en contractant un crédit classique.

Or, on va nous dire que ce dernier est de l’usure, tandis que le produit islamique plus onéreux sera considéré comme licite. De qui se moque-t-on ? J’évoque souvent cela en public, y compris en présence de religieux. À titre individuel, la majorité me dit qu’elle est d’accord mais que ce n’est peut-être pas le moment d’en parler. J’ai même eu affaire à des interlocuteurs qui ont acquiescé à ce propos tout en me demandant pourtant de les aider à monter une banque islamique. « Comme ça, on n’aura pas de problèmes avec les clients », m’ont-ils dit…

La dernière question vous est souvent posée lors de vos interventions publiques : où va l’Algérie ?

Je vais paraphraser Napoléon, pour qui le pouvoir, c’est l’argent pour payer la troupe afin qu’elle mate le peuple. Le problème en Algérie est que c’est la troupe qui contrôle l’argent, quitte à mater le peuple. C’est cette équation à l’envers qui pose problème. De fait, la troupe ne permet pas l’émergence de puissances de l’argent. Voilà pourquoi de nombreux groupes privés ne se développent pas, quand ils ne sont pas tout simplement démantelés ou cassés. Quand on réduit à l’impuissance les banques privées, quand on n’autorise pas un Algérien à investir dans le pétrole, c’est qu’on a peur du pouvoir des milieux d’affaires. Peur de l’autonomie que l’argent pourrait procurer à d’autres acteurs que la troupe.

Dans le même temps, un pays dirigé par des forces d’argent, ce n’est pas forcément ce que veulent les Algériens ?

Ce n’est pas ce que je souhaite non plus. Je reviens à ce que j’ai dit en début d’entretien. L’essentiel, c’est l’équilibre des pouvoirs entre les différents acteurs. À la fin des années 1980, j’ai fait partie de l’équipe des réformateurs qui a essayé de moderniser cet équilibre, en faisant notamment passer une loi sur la monnaie et le crédit qui visait à libérer les énergies et à tenir compte de l’émergence d’une classe moyenne. Nous voulions faire comprendre aux décideurs algériens la nécessité d’accepter l’émergence de nouveaux acteurs. Aujourd’hui, la troupe a peur de cette émergence. Elle n’en veut pas. Et cette peur l’a menée à se débarrasser de l’expertise. Elle a cassé le thermomètre et renvoyé les médecins capables d’analyser les symptômes et de proposer des solutions. L’ Algérie n’a plus les moyens et les outils pour anticiper et décider des bons arbitrages. C’est son drame. Le reste du monde y trouve d’ailleurs son compte puisque cette situation lui offre un accès aux richesses de ce pays sans que ce dernier soit capable d’avoir une vision stratégique basée sur ses propres intérêts.

PARCOURS

1981

Après l’obtention de son doctorat en sciences économiques de l’université catholique de Louvain, en Belgique, il est nommé directeur au ministère de la Planification.

1985

Il intègre une équipe chargée de réfléchir, au niveau de la présidence algérienne, aux réformes économiques.

1989

Il devient gouverneur de la banque centrale d’Algérie.

1995

Il cofonde la banque d’affaires IMBank, à Tunis, dont il devient et est jusqu’à présent membre du conseil d’administration.

2008

Il copréside jusqu’en 2013 le comité de parrainage politique de l’Institut de prospective économique du monde méditerranéen (Ipemed).

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