Thierry Tanoh : « Nous devons aller vers une bancarisation de masse »

Thierry Tanoh : « Nous devons aller vers une bancarisation de masse »

Voici le nouveau visage de la banque panafricaine. Il incarne la génération montante de managers, soucieux de rentabilité, mais aussi de répondre aux exigences du développement.

Après dix-huit années passées au sein de la Société financière internationale (SFI, filiale de la Banque mondiale), dont il était devenu le vice -président Afrique subsaharienne, Amérique latine, Caraïbes et Europe de l’Ouest, l’Ivoirien Thierry Tanoh a pris la tête du groupe panafricain Ecobank.

AM : Tous les médias le disent : l’Afrique est le continent de demain ! Sommes-nous vraiment le continent émergent dont tout le monde parle ?

Si je m’en réfère aux indicateurs qui sont avancés pour soutenir ce postulat, tout en effet porte à croire que l’Afrique est entrée dans une phase de décollage. Le continent est aujourd’hui l’une des régions du monde où la croissance est la plus rapide (5 % par an). C’est également le plus gros réservoir de ressources naturelles et agricoles. Tout cela combiné à une démographie en pleine expansion, qui porte les marchés de consommation et qui permet d’accroître la population active, préfigure effectivement une émergence.

La mondialisation pour l’Afrique ? Est-ce une chance ? Un danger ?

La mondialisation signifie plus d’ouverture, plus de concurrence, des échanges plus libres, la liberté de mouvement et une multiplication des possibilités. À elle seule, l’Afrique s’apprête à rassembler un tiers de la jeunesse active sur la planète. Dans un monde économique dont l’une des transformations majeures est la capacité d’innovation, cette vitalité démographique va inaugurer une ère d’opportunités incroyables.

Quels sont les principaux atouts de l’Afrique dans la compétition globale ?

Encore une fois je miserais sur la jeunesse. Il faudra lui donner les moyens d’être actrice de la création de valeur sur son propre continent, lui donner les moyens de s’éduquer et de se former, de se constituer en capital humain. Il faudra ensuite aider cette jeunesse éduquée (partout dans le monde) à obtenir les moyens de travailler en Afrique à une nouvelle étape du développement, sur les plans politique et économique, comme en matière de créativité. Les ressources du sous-sol peuvent s’épuiser un jour, mais investir dans les hommes est un pari sur le long terme.

se former, de se constituer en capital humain. Il faudra ensuite aider cette jeunesse éduquée (partout dans le monde) à obtenir les moyens de travailler en Afrique à une nouvelle étape du développement, sur les plans politique et économique, comme en matière de créativité. Les ressources du sous-sol peuvent s’épuiser un jour, mais investir dans les hommes est un pari sur le long terme.

Quelles sont les clés macroéconomiques du « décollage africain » ?

Il n’existe pas de recette miracle, mais je pense qu’il y a certains leviers qu’il faut activer. Par exemple, du point de vue politique, il faut un engagement pour la relance de l’intégration économique. Ce qui pourrait se traduire par une meilleure coopération régionale, par une intensification du volume du commerce interafricain, la réorganisation des circuits commerciaux, la mise en place des infrastructures de transport et de communication et par la création des industries de base. Et tout cela doit être fait avec le soutien d’un cadre juridique et institutionnel adapté. C’est dans ce contexte que le groupe Ecobank, présent dans plus de la moitié des pays du continent, joue un rôle prépondérant. En effet, de par sa plateforme unique dans le secteur bancaire local, il finance non seulement le commerce intra-africain, mais aussi le commerce grandissant Sud-Sud.

Dans quelle industrie investir ? Quels sont les domaines porteurs pour l’Afrique ?

Plusieurs pans de l’économie présentent encore de nombreuses opportunités de développement. La croissance démographique semble indiquer qu’il faut investir dans les biens de consommation, notamment dans l’agro-industrie, l’agroalimentaire, mais aussi dans les infrastructures. Il existe également un énorme potentiel en ce qui concerne l’énergie. Selon le président américain Obama, « 1 % de la capacité de l’Afrique suffirait pour produire assez d’énergie pour la planète entière en se référant au bassin du Congo et à l’immense désert de l’Afrique du Nord ».

Mais je pense que le plus important, c’est de s’affranchir de la dépendance à l’égard des exportations de matières premières. Cette dépendance excessive rappelle la nécessité d’une plus grande diversification des économies du continent. Il faut mettre en place un secteur industriel pour que davantage de valeur ajoutée soit apportée aux produits africains avant qu’ils ne soient exportés. Cela ne pourra se faire que si des entreprises telles qu’Ecobank prennent un rôle actif dans le développement de ces industries.

Quel rôle pour le secteur privé dans l’essor du continent ?

Les États africains n’ont pas toujours les ressources financières suffisantes pour subvenir aux besoins de leurs populations. Ils doivent donc laisser au privé le soin de prendre en charge le développement de certains domaines comme les télécommunications, les infrastructures… comme cela se fait ailleurs dans le monde. Recourir à ce secteur est plus que jamais une priorité. Comme vous le savez, 40 % des produits agricoles sont perdus faute de moyens de stockage et/ou de transport. Et la capacité de production d’électricité de l’Afrique subsaharienne est inférieure à celle de certains pays d’Europe pris individuellement. Dans les domaines où le rôle de l’État est incontournable (routes, énergie, éducation, santé…), il faut développer les partenariats entre celui-ci et le privé. Mais il faudra s’assurer que, là où il y a des engagements publics, ces derniers soient respectés.

On dit souvent que la banque et la finance sont appelées à connaître un formidable développement. Quelle est votre analyse de cette promesse ?

Il suffit de regarder le niveau de bancarisation, qui peine à atteindre la barre des 10 %. Ces taux très bas sont des obstacles à l’amélioration de la croissance économique et à sa stabilisation. L’épargne est nécessaire au développement. Nous devons donc aller vers une bancarisation de masse. Nous sommes en face d’un gisement qui recèle un potentiel énorme.

Pourquoi avoir quitté le « confort » d’une grande institution internationale (SFI) et d’une grande ville (Washington) pour les difficultés africaines ?

Tout dépend du sens que chacun veut donner à sa vie. Je pars du principe que, si chacun fait un petit pas, c’est tout le monde qui avance. Je pense avoir fait un beau parcours à la Banque mondiale. La question de carrière n’est donc plus ce qui me motive. Si nous ne parvenons pas à dépasser nos égoïsmes, jamais nous ne pourrons faire progresser nos sociétés, notre continent. J’ai donc décidé, après dix-huit ans à la SFI, de prendre une retraite anticipée pour rejoindre le secteur privé et continuer le travail entrepris dans la sous-région par des pères fondateurs visionnaires qui ont créé une institution unique en Afrique et dont le succès va tracer un sillon pour son avenir. Ecobank est la preuve justement que les Africains peuvent résoudre ce que vous appelez les difficultés. Et puis, de vous à moi, celles-ci sont faites pour être surmontées ! Ça aussi, ça me motive.

On décrit souvent Ecobank comme un « géant en construction ». Qu’y a-t-il de vrai ou de faux dans cette définition ?

Je n’aime pas le terme géant, mais au regard de l’emprise que nous avons sur le continent africain, je peux vous le concéder. Nous y sommes en effet présents plus qu’aucune autre banque au monde : nous opérons dans 33 pays pour servir 9 millions de clients avec nos 18 000 employés. Il faut savoir que nous n’avons que 25 ans et que nous sommes encore une jeune institution comparativement à certains de nos concurrents qui ont entre 100 à 150 ans. Notre modèle n’est pas figé, et nous nous adaptons aux mutations qui caractérisent le continent dont nous faisons le coeur de notre stratégie. Oui, nous nous renouvelons sans cesse pour devenir l’institution bancaire la plus adaptée aux besoins de nos clients.

La stratégie panafricaine, dont Ecobank a été l’un des précurseurs, est-elle réellement payante ?

Ce qu’Ecobank a réalisé est unique en son genre : une expansion au pas de course, avec pas moins de 14 acquisitions au cours des cinq dernières années. Aucune banque en Afrique n’égale le réseau que nous avons créé. Ce sera très dur pour quiconque veut arriver à le faire aujourd’hui, vu le relèvement du capital minimum dans la plupart des pays et bien d’autres facteurs. Mais nous aurons toujours au moins cinq ans d’avance sur nos concurrents dans ce domaine. Cela donne à Ecobank un avantage compétitif que nous entendons bien conserver. Nous demandons par exemple aux multinationales pourquoi elles voudraient travailler avec plusieurs banques quand une seule peut accompagner le développement de leurs activités sur presque tout le continent ? Dans la même veine, nous sommes aujourd’hui les mieux placés sur les corridors intra-africains pour assurer le financement du commerce qui s’y développe. Les résultats du groupe en 2012 et ceux à venir démontrent et démontreront que notre stratégie est la bonne.

Selon certains analystes, les mouvements de consolidation et de panafricanisation du secteur risqueraient d’avoir des effets néfastes sur la concurrence ?

Ce ne sont pas mes concurrents que je place au centre de mes préoccupations, mais plutôt les clients. Et je remarque que l’émergence d’acteurs régionaux et la consolidation entre les banques sont une bonne chose pour le client. C’est positif. À Ecobank, nous avons fait du service client l’un des piliers de notre stratégie. Nous continuons à affiner nos services afin d’être les meilleurs en ce domaine. La concurrence dont vous parlez nous permet de nous remettre en question afin de toujours faire mieux pour nos clients.

Craignez-vous, de votre côté, l’apparition de concurrents non traditionnels, comme les opérateurs télécoms qui offrent des services de transfert ou de paiement mobile ?

Au contraire, le mobile banking, les cartes, internet nous permettent d’atteindre une population et donc un marché plus large. Avec le mobile banking proposé par des entreprises de télécommunication, les services financiers vont connaître une augmentation de leurs taux de pénétration. Au Kenya par exemple, la bancarisation a atteint 60 %, en grande partie grâce au succès de M-Pesa. Après, il appartiendra au régulateur de déterminer clairement le territoire de chacun. Encore une fois, et j’insiste là-dessus, tant que c’est bien pour le client, nous ne pouvons que nous en réjouir.

Pourquoi l’Afrique est-elle aussi peu bancarisée ?

Je ne pense pas qu’il y ait une seule explication. Cela dépend de plusieurs facteurs parmi lesquels on trouve les infrastructures. Vous ne pouvez pas atteindre certaines populations avec des agences classiques. D’autres vous diront que cela est à mettre en rapport avec la mentalité en Afrique, où les consommateurs ont souvent tendance à thésauriser l’argent, tandis que d’autres encore évoqueront l’importance de la religion qui proscrit l’usure.

Notre mission n’est pas de s’arrêter à des constats, mais de proposer des solutions. C’est pourquoi nous démultiplions nos canaux et diversifions notre offre de produits. Retenez que nous sommes à la tête du plus grand réseau d’établissements de microfinance en Afrique parce que, là aussi, nous sommes conscients que, pour les revenus les plus faibles, il faut proposer des solutions innovantes. Nous avons 5 banques dédiées à cette forme de financement : au Ghana, au Cameroun, au Burkina Faso, en Sierra Leone et au Nigeria.

Les Chinois investissent en Afrique, y compris dans les institutions financières. Faut-il craindre ou encourager leur arrivée sur les marchés bancaires ?

Les échanges commerciaux entre la Chine et le continent ont atteint l’an dernier 166,3 milliards de dollars (135,4 milliards d’euros), en hausse de 83 % par rapport à 2009. L’Empire du Milieu est devenu le premier partenaire commercial de l’Afrique. L’aide chinoise a augmenté de 60 % depuis 2009 et les investissements directs ont également progressé de 60 % depuis 2009 pour atteindre 14,7 milliards de dollars à la fin de 2011. Ce sont plus de 2 000 sociétés qui ont des investissements sur le continent. Concernant le secteur bancaire, le chinois ICBC est aujourd’hui actionnaire à hauteur de 20 % du sud-africain Standard Bank.

Ce que j’en pense, c’est que tout cet argent contribue à développer l’Afrique, à créer des infrastructures, à créer des emplois, à réduire la pauvreté. À Ecobank, nous avons un partenariat avec la Banque de Chine et nous contribuons à faciliter les flux de transactions entre les deux régions. Je pense que c’est un peu ça aussi la logique de la prise de participation d’ICBC dans Standard Bank. Maintenant, si vous me demandez s’il y a des craintes à avoir, je vous répondrai qu’il faut toujours être vigilant quand on reçoit de l’aide, d’où qu’elle vienne, car, comme le dit un proverbe de chez nous, « la main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit ». Nous avons besoin d’aide, certes, mais nous avons surtout besoin d’investisseurs qui vont contribuer à financer notre émancipation économique et donc notre indépendance.

On dit souvent des banques africaines qu’elles sont « surliquides » parce qu’elles ne prêtent pas assez…

C’est un mauvais procès qui nous est fait. Nous évoluons dans un environnement qui nous conditionne : si cet environnement présente des risques élevés, il est évident que l’accès au crédit se durcit. On n’a pas besoin d’être banquier pour comprendre cela. Si nous ne demandons pas de garanties et que nous ne sommes pas remboursés, on nous dira que nous sommes de mauvais banquiers. Si nous demandons des garanties et que nous protégeons ainsi notre entreprise, on nous dira que nous ne prêtons pas assez. Les banquiers doivent faire davantage, mais les gouvernements doivent aussi leur fournir un environnement des affaires adéquat. Si quelqu’un ne nous paie pas, nous devrions pouvoir mener rapidement des actions. Il manque un travail entre les institutions financières et les gouvernements pour favoriser les prêts en partageant les risques.

Les établissements bancaires peuvent-ils soutenir la consommation (voitures, réfrigérateurs, téléviseurs…) des millions de personnes appartenant aux nouvelles classes moyennes ?

Il est de notre responsabilité de garantir ce qui relève du droit à la consommation. C’est un mouvement qui existe déjà dans plusieurs pays comme le Ghana, le Nigeria et d’autres pays d’Afrique de l’Est, et qui va se généraliser. Le citoyen de la classe moyenne est plus éduqué et possède, de ce fait, une culture plus mature de l’épargne. Et, comme le crédit est une opération d’anticipation de ressources, il sait à quoi il s’engage. Je ne vois aucune réticence des banques tant que les règles du jeu sont claires et connues de tous.

En quoi les banques africaines sont-elles réellement « africaines » ?

Vous me donnez l’opportunité de vous parler de la relation d’Ecobank avec l’Afrique. Oui, nous sommes une institution financière différente, en ce sens que nous croyons profondément et passionnément en ce continent. Également en faisant des choses que les autres ne font pas ou ne veulent pas faire. Nous sommes le premier groupe à avoir eu le courage de dire que nous allions opérer sur une base panafricaine. Nous croyons au développement économique de l’Afrique et nous savons qu’il passera obligatoirement par une meilleure intégration régionale, un accroissement du commerce intra-africain. Nous sommes aujourd’hui les mieux placés pour capitaliser sur sa croissance économique et nos résultats le prouveront.

Quand il y a eu la guerre au Liberia, nous ne sommes pas partis pour attendre la fin des combats. Nous n’avons jamais quitté le pays. En Côte d’Ivoire, nous avons arrêté nos opérations seulement quand la situation s’est dégradée au point que nous n’étions plus en mesure d’opérer. Mais nous sommes restés aux côtés des Ivoiriens, que nous avons continué à servir dans les pays voisins. Je pense que c’est cela notre identité africaine.

En Europe, aux États-Unis, en Asie, la banque n’est jamais loin de l’assurance. Pourquoi n’en parle-t-on jamais en Afrique ? C’est pourtant un service plus qu’utile pour les populations et pour le développement…

Plusieurs filiales du groupe Ecobank se sont successivement investies dans l’activité de bancassurance depuis une douzaine d’années. Ce que nous avons fait dans un premier temps a été de proposer des produits et services d’assurance sélectionnés auprès de partenaires parmi les plus réputés dans ce domaine, directement dans nos agences et à nos guichets. Nous nous focalisions dans un premier temps sur l’épargne et la prévoyance.

Nous procédons pour l’instant à l’établissement de partenariats de distribution avec des assureurs lorsque cela est possible, et c’est plus efficace. Mais nous n’excluons pas, sur des marchés spécifiques la possibilité de procéder par joint-venture. En fait, nous sommes en train de revoir notre stratégie de collaboration dans le secteur de la bancassurance qui devrait être finalisée d’ici peu.

Quelle est votre description d’une Afrique de demain ?

L’Afrique de demain sera une Afrique entreprenante, une Afrique innovante, une Afrique décomplexée. Elle se sera bâtie en tenant compte des erreurs et en tirant les leçons des expériences d’autres contrées (comme l’Union européenne). Les échanges entre les régions ainsi qu’entre les grands pôles économiques vont inévitablement se multiplier et s’intensifier. Nous allons assister à une plus grande mobilité des talents, car les meilleurs potentiels iront s’engager dans les pays où les compétences sont les mieux valorisées. Le secteur financier verra un développement des banques africaines, qui joueront un plus grand rôle dans les économies en finançant des projets d’infrastructures et en introduisant des produits innovants tels que le mobile money pour réduire le nombre des populations non bancarisées.

L’Afrique de demain aura un leadership fort, on verra de plus en plus de jeunes s’emparer des opportunités pour tracer leur propre destin et marcher la tête haute. L’Afrique de demain, c’est celle qui est en train de se bâtir aujourd’hui et à l’édification de laquelle nous sommes fiers de participer.

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