New york, 9 août 1995 Le moment Netscape

Au moment où Twitter et Google enflamment de nouveau les marchés, retour sur une introduction en Bourse qui a donné le signal de départ de la bulle Internet des années 1990.

Fin octobre 2013, les Bourses du monde entier retiennent leur souffle. Twitter, le célèbre site de microblogging, fait son entrée sur le New York Stock Exchange (Nyse). L’opération est un énorme succès : introduite à 26 dollars, l’action TWTR s’arrache et termine sa première séance de cotation à 45,10 dollars, soit un bond de 70 % ! En un jour, le réseau social en ligne a levé 1,82 milliard de dollars et sa valeur boursière atteint près de 25 milliards de dollars. Quelques jours après que le titre Google, un autre géant de l’Internet, a dépassé la barre symbolique des 1 000 dollars, les experts sont formels : « The new economy is back. » Pour eux, les entreprises du Web vont de nouveau séduire les investisseurs et doper des places financières encore meurtries par la crise de 2008.

Dans cette ambiance euphorique, quelques voix dissonantes se font tout de même entendre. Les vétérans du marché rappellent les erreurs du passé et font valoir que Twitter, comme nombre de réseaux sociaux ou de valeurs « 2.0 » appelés à entrer en Bourse, n’a toujours pas dégagé de bénéfices. « Attention à une nouvelle bulle !Attention à un nouvel effet Netscape », avertit ainsi Bob Stokes, un analyste new-yorkais.

Il est vrai que l’engouement autour de l’IPO (initial public offering, ou entrée en Bourse) de Twitter renvoie aux tout premiers pas boursiers de l’Internet. Le 9 août 1995, à une époque où la Toile est encore peu connue du grand public, l’entreprise Netscape, qui commercialise l’un des premiers navigateurs, ouvre son capital au public à Wall Street. Dans les jours qui ont précédé, l’opération a fait l’objet de plusieurs articles élogieux, mais rien ne laissait entrevoir la suite. « On m’a parlé d’un truc dont je n’avais jamais entendu parler, une histoire de logiciel qui permettait d’aller chercher des informations sur un réseau informatique ouvert à tous, raconte John Nweuman, un gérant de fonds de Boston qui commençait alors sa carrière. Je ne savais même pas comment ça marchait, mais on a décidé de placer un peu d’argent. Pour voir. Ça a été de la folie… »

Introduite à 28 dollars, l’action termine à 75 dollars. En un jour, la capitalisation boursière de l’entreprise frôle les 2 milliards de dollars. Du jamais vu à l’époque pour une société qui ne réalise pas de bénéfices et qui est incapable de prédire l’évolution de son chiffre d’affaires d’ici à deux ans. Dans les jours qui suivent, c’est la ruée. Tout le monde veut son titre Netscape, et les médias s’arrachent les deux patrons de la société, Marc Andreessen et Jim Clark.

C’est ce que l’on appelle le « moment Netscape ». Un déclic qui fera comprendre à des milliers d’investisseurs que la « nouvelle économie », concept basé sur le développement de l’Internet dans la sphère marchande, n’est pas une chimère inventée par quelques illuminés californiens dans leurs garages. Alors qu’il avait déclaré en 1993 ne pas être intéressé par Internet, Bill Gates, le patron de Microsoft, s’empresse de revenir sur ce jugement que lui reprochent aujourd’hui encore ses détracteurs. Désormais, il lui faut un navigateur et il essaiera en vain d’acquérir Netscape avant de se résoudre à lancer Internet Explorer. Pour Alan Greenspan, l’ancien président de la Réserve fédérale (Fed), l’entrée en Bourse de Netscape a constitué « le moment charnière du basculement des marchés vers l’économie numérique ». D’autres spécialistes sont plus directs et affirment que c’est alors qu’a débuté la bulle boursière des nouvelles technologies. « La folie autour de Netscape a provoqué l’engouement à propos du Web et la naissance de millions d’entreprises à la recherche de capitaux. C’est à ce moment-là qu’ont commencé à apparaître les “n’importe-quoi.com” », se rappelle John Nweuman.

De 1995 à 2000, les marchés boursiers des États-Unis et d’Europe vont ainsi accueillir des milliers de sociétés, avec, à chaque fois, le même schéma : enthousiasme effréné des investisseurs à l’égard d’entreprises n’affichant aucun bénéfice. Les banques qui pilotent ces introductions font des affaires en or et n’ont aucun scrupule à survendre des sociétés qu’elles qualifient en interne de « camelote ». Attirée par l’odeur du billet vert, la mafia sera elle aussi de la partie en créant de pseudostart- up qui lui permettront de rafler des mises importantes au moment des IPO. L’explosion de la bulle des valeurs technologiques en mars 2000 provoquera la consolidation du secteur et l’émergence de valeurs sûres. Mais Netscape n’en fera pas partie. Après avoir détenu 90 % de part de marché dans le secteur des navigateurs, l’entreprise n’a pu contrer l’emprise de Microsoft sur le Web browsing. En 1998, elle est rachetée par AOL, qui finira par la dissoudre en juillet 2003. Aujourd’hui, seuls quelques geeks nostalgiques entretiennent le souvenir de son navigateur.

 

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