Guinée, l’Arabie saoudite de la bauxite

C’est l’histoire d’un trio sur lequel repose en partie le monde moderne. Il y a d’abord la bauxite, ce minerai rouge dont l’extraction ne pose guère de problème puisqu’il suffit souvent de se pencher pour le ramasser. Chauffé à hautes températures et pression, il donne ensuite l’alumine, dont 90 % de la production sert enfin à fabriquer de l’aluminium, le métal blanc que l’on trouve désormais partout, de l’industrie alimentaire à l’aéronautique en passant par la construction et l’électricité. Longtemps, la bauxite a été affaire de terres lointaines avec des producteurs incontournables comme l’Australie, la Jamaïque ou le Brésil. Mais, depuis quelques années, un autre acteur, africain, émerge et attise les convoitises de tous les grands groupes miniers du monde.

« La Guinée est le pays le plus riche en bauxite dans le monde. C’est “la” terre rouge par excellence », relève Jean-Paul Aussel, fondateur et associé du cabinet international Initiatives et Projets industriels (IPI). Certes, la production guinéenne, estimée entre 15 et 18 millions de tonnes par an, ne soutient guère la comparaison avec celle de l’Australie (60 millions de tonnes), mais, en matière de potentiel, cette contrée se voit peu à peu décerner le surnom d’« Arabie saoudite de la bauxite ». En effet, ses réserves, les premières du monde, sont estimées aujourd’hui à 10 milliards de tonnes. « Le monde de la bauxite n’a d’yeux que pour la Guinée », confirme un trader parisien. De quoi faire naître nombre d’appétits. Le pays a longtemps été la terre de prédilection du français Pechiney, lequel a dû ensuite faire de la place au russe Rusal et au chinois Chinalco.

Et d’autres acteurs frappent à la porte de Conakry pour obtenir leur part du cake rouge. Le 6 septembre 2013, le fonds chinois CPI International Mineral & Investment Co. a ainsi signé avec le gouvernement du président Alpha Condé un accord portant sur un projet de 6 milliards de dollars pour produire 4 millions de tonnes de bauxite par an. Il est aussi prévu la construction d’une raffinerie d’alumine ultramoderne et d’un ensemble d’infrastructures associées comprenant notamment un port en eau profonde dédié et une centrale thermique au charbon qui alimentera la capitale guinéenne en électricité supplémentaire. Ce projet, supervisé par le bureau de consulting Allen & Overy, pourrait entraîner la création de plus de 8 000 emplois.

SÉCURISER LES APPROVISIONNEMENTS

Le potentiel attire aussi les producteurs d’aluminium du Golfe. Après avoir mis en place chez eux une importante industrie du métal blanc (cela afin de valoriser leur énergie à faible coût), ils cherchent désormais à sécuriser leurs approvisionnements en minerai de base. Fin 2013, Guinea Alumina Corporation (GAC), coentreprise détenue par le fonds Mubadala d’Abu Dhabi avec Dubai Aluminium, a signé un accord de 5 milliards de dollars avec l’État guinéen pour créer et développer une activité d’extraction de bauxite ainsi qu’une raffinerie d’alumine dont la production sera totalement destinée aux usines des Émirats arabes unis. D’une capacité de 2 millions de tonnes par an, ce projet sera adossé à la construction d’un port, opérationnel en 2017, et devrait générer 14 000 emplois.

Au total, la Guinée pourrait atteindre une production de 25 millions de tonnes de bauxite d’ici à 2025. Dans un pays où la pauvreté touche près de 55 % de la population et où la malnutrition affecterait 30 % des enfants, il est aisé d’imaginer les impacts positifs d’une telle exploitation minière. Selon la Banque mondiale, Conakry peut espérer jusqu’à 400 millions de dollars de recettes minières annuelles. De quoi permettre enfin un décollage économique attendu en vain depuis l’indépendance. Le ministre guinéen de l’Économie et des Finances, Kerfalla Yansané, parie même sur une croissance supérieure à… 20 % en 2014 grâce au démarrage concret de plusieurs projets miniers. Un boom annoncé qui fera l’actualité dans les années à venir ? À condition, préviennent les experts, que le pays fasse davantage d’efforts en matière de modernisation. Lourdeurs administratives, manque de transparence et de visibilité législative à long terme, concurrence déloyale, pléthore d’intermédiaires sur fond de rivalité entre pays acheteurs (notamment celle qui oppose la Chine aux Occidentaux) : les critiques abondent dans le milieu, et la récente affaire Steinmetz (voir encadré ci-contre) n’a pas arrangé les choses.

NOUVEAUX DÉFIS DE L’EXTRACTION

Certes, la Guinée a récemment réformé son code minier pour optimiser les profits des acteurs, tant l’État que les groupes obtenant des permis d’exploitation. Mais les opérateurs étrangers réclament des progrès en matière d’amélioration du climat des affaires, tandis que les ONG s’interrogent sur la capacité du pays à éviter les désastres écologiques que provoque souvent cette industrie.

« En Afrique comme dans quelques autres pays en développement, faute d’organismes de contrôle efficaces, les transactions autour de la bauxite se font souvent en cash, ce qui constitue un manque à gagner pour les États. Pour accompagner ce boom annoncé et en profiter au mieux, il va falloir que la Guinée muscle son administration », avertit ainsi le trader d’un bureau genevois spécialisé dans le négoce des métaux, qui évoque à demi-mot l’existence de « cargaisons fantômes » de bauxite. La formation est un autre défi. On n’augmente pas sa production de près de 50 %, voire plus, sans investissement dans le capital humain. « Aujourd’hui, la vraie difficulté n’est ni le manque de volonté politique ni le financement, mais le développement des compétences », confirme à ce sujet un spécialiste de l’Afrique et de l’énergie chez BearingPoint.

LES CHIFFRES CLÉS

15-18 MILLIONS DE TONNES de bauxite par an produites actuellement.

25 MILLIONS DE TONNES de bauxite par an. Projection de production d’ici à 2025.

20 % DE CROISSANCE EN 2014 espérés pour le PIB grâce aux projets miniers.

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