Trafic minerais du sang, le business des grands lacs

VÉRITABLE « SCANDALE GÉOLOGIQUE », la RD Congo dispose de minerais en abondance. Tout le problème des « minerais du sang », exploités dans des zones de conflit dans l’est du pays, tient au fait que les États voisins sont impliqués. « Il n’est pas prouvé que les exportations du Rwanda et du Burundi correspondent à leur production, explique Zobel Behalal, Camerounais, chargé du plaidoyer paix et conflit au CCFDTerre solidaire.

Les trois pays font partie du problème. Ils doivent faire partie de la solution. » Pour être exhaustif, il faudrait ajouter l’Ouganda dont les milieux affairo-militaires sont présents dans l’est du Congo, jusqu’au propre frère du président, Salim Saleh, ancien général et ex-ministre, cité par un rapport du groupe des experts des Nations unies publié en novembre 2012. Voilà onze ans que le Rwanda, de son côté, est accusé par ces mêmes experts de tirer les ficelles d’un trafic de minerais à grande échelle. Au moment des premières sanctions internationales contre son pays, en juin 2012, Paul Kagamé, le chef de l’État rwandais, a vivement réagi : « Le Rwanda n’est pas la cause des problèmes du Congo. Ils existaient avant que je naisse. Les problèmes congolais doivent être gérés par les Congolais. » Les autorités rwandaises rejettent donc les responsabilités sur l’État défaillant du Congo, le crime organisé, et soulignent l’absence de preuves formelles sur l’existence d’un trafic de dimension internationale (voir p. 120).

AUCUN CHIFFRE AVANCÉ

Trop sensible ? Aucun des experts onusiens rencontrés sur le terrain n’a voulu donner de chiffre sur les minerais du sang, même approximatif. Un de leurs rapports de 2008 dénonçait une manne importante fournie par les minerais à la rébellion de Laurent Nkunda l’ancêtre du Mouvement du 23-Mars (M23), mais sans la chiffrer. Unique donnée glanée sur le terrain : 10,5 tonnes de minerais ont été saisies à la frontière avec le Rwanda entre janvier et septembre 2013, selon le Bureau des mines du Nord-Kivu. Une goutte d’eau dans un très probable océan.

De l’or en provenance de RD Congo transiterait également via le Burundi. Marc Gedopt, l’ambassadeur de Belgique à Bujumbura, relativise : « Les trafics sont devenus un mode de vie des deux côtés de la frontière entre la RD Congo et le Rwanda. L’un des plus grands marchés d’Afrique se trouve d’ailleurs à Bunagana [en RD Congo, NDLR]. Mais au Burundi, ils enrichissent quelques personnes, sans relever toutefois d’une politique gouvernementale. » Faut-il en conclure que le cas du Rwanda est tout différent ? Le diplomate, qui a été en poste à Kigali entre 2002 et 2006, se garde bien de tels propos… Les grandes ONG, elles, militent pour que les pays acheteurs boycottent ces minerais, de manière à tarir la source de financement des groupes armés.

Elles plaident en parallèle pour la bonne gouvernance et le retour à une activité minière « propre », formelle et encadrée. Voeu pieux ? « Les loups ne se mangent pas entre eux », déplore Henri Muhiya, secrétaire national de la Commission épiscopale sur les ressources naturelles (Cern), branche d’une ONG catholique et congolaise. Le niveau de corruption est tel, parmi l’élite congolaise, que les solutions envisagées par la communauté internationale, loi américaine Dodd- Franck, procédures de certification de l’Itri ou guide de diligence de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), ne règlent pas le problème, très complexe.

L’un des volets de ce dossier se joue aussi à un niveau politique dans la sous-région. « Le président Kabila est redevable à Kagamé, qui a aidé Kabila père à prendre le pouvoir en 1997, rappelle un observateur congolais. Le président Kagamé, lui, est redevable à Yoweri Museveni, qui l’a aidé à prendre le pouvoir en 1994. Et le président de l’Ouganda, au pouvoir depuis 1986, n’est pas connu pour son très bon caractère. » Si l’histoire n’en finit pas de se répéter dans l’est du Congo, c’est qu’il se joue dans cette région un partage du pouvoir politique et minéral sous-régional. Les combats récurrents ont pour enjeu économique l’exploitation des minerais du Kivu (notamment le coltan, qui sert à la fabrication des téléphones portables et des ordinateurs). Ils se traduisent chaque fois par un nouveau rapport de force international. Et ce, dans une région où tout se vend et tout s’achète, par le biais des diverses forces en présence y compris, jusqu’à une période récente, par l’armée régulière congolaise.

La défaite du M23 et la pression internationale sur le Rwanda changentelles la donne ? Possible. Kigali a tenu à accueillir en novembre une conférence de l’OCDE, qui se tient deux fois par an depuis 2009 en général au siège de l’organisation à Paris. L’objectif : la mise en oeuvre du « Guide OCDE sur le devoir de diligence pour des chaînes d’approvisionnement responsables en minerais provenant de zones de conflit ou à haut risque ». Ce document, non contraignant, fait partie des initiatives internationales, nombreuses, convergeant vers le même but.

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