Sud-Kivu : l’exploitation « modèle » de Kalimbi

Tout espoir n’est pas perdu dans le dossier complexe des « minerais du sang » en provenance de l’est de la République démocratique du Congo. Lors d’une mission de parlementaires européens emmenée sur place par le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFDTerre solidaire), nous avons pu visiter une mine d’étain certifié « sans conflit ». Mais aussi nous rendre compte des limites du processus de certification, dans un contexte politique qui reste délétère.

Coincée entre deux collines, la mine de cassitérite (oxyde d’étain naturel) de Kalimbi se trouve à proximité du village de Nyabibwe, à 95 km au nord de Bukavu. Aucun panneau, au bord de la piste, ne signale ce site minier où 1 300 hommes sont occupés jour et nuit à extraire de l’étain à mains nues. Après un hameau de maisons de bois, un sentier part en pente raide, dans la brousse, vers un val encaissé. Là, dans une rivière d’eau boueuse, des hommes creusent en plein soleil. Il y a aussi des enfants qui, pourtant, ne sont pas censés se trouver là. Parfois âgés de 3 ans seulement, ils puisent de l’eau qu’ils portent dans des jerricans attachés sur leur dos. D’autres cherchent des « feuilles », pour préparer la sauce qui leur servira de déjeuner. Il faut remonter un sentier ardu pour tomber sur le coeur de la mine.

La rivière,ici plus large, est constellée d’hommes à genoux qui lavent du gravier noir, poignée par poignée. Quelques huttes servent au repos des mineurs. Dans une case plus grande, on pèse et on étiquette les sacs de minerai, certifié conflict free (« sans conflit ») par l’association des industriels de l’étain, l’International Tin Research Institute (Itri), basée à Londres.

ÉVITER L’EMBARGO AMÉRICAIN

Cette organisation mène depuis 2011 à Kalimbi, comme dans d’autres sites des Grands Lacs, un projet-pilote de certification. Ce sont les entreprises qui achètent l’étain au Congo qui paient pour les formulaires et les étiquettes en plastique blanc de cette initiative pour la chaîne d’approvisionnement en étain (ITSCI). Le programme permet aux creuseurs d’éviter l’embargo américain qu’a entraîné la loi américaine Dodd- Franck, signée en 2010 par le président américain Barack Obama. Cette mesure a été suivie d’un effet plus fort et plus rapide que prévu : les entreprises américaines, pour ne pas salir leur image, ont aussitôt cessé d’acheter du minerai dans la région des Grands Lacs laissant sur le carreau des milliers de mineurs…

L’étain « non sanglant » de Kalimbi est vendu à une fonderie en Malaisie, partenaire de l’Itri. En deux ans, sept conteneurs de cassitérite, soit 200 tonnes estimées à 1,7 million de dollars, ont ainsi été exportés. Au bout de la chaîne, on trouve des entreprises comme Philips et Motorola, qui se sont engagées à n’acheter que des minerais « non sanglants » en RD Congo. À Kalimbi, les choses sont bien organisées : tout le monde doit avoir, pour 16 dollars par an, sa carte de membre de l’une des deux coopératives présentes sur le site. Ceux qui le peuvent, appelés les « chefs d’équipe », louent quelques arpents de terre et exploitent leur propre filon. Certains explorent encore, d’autres creusent pour le compte d’autrui. Beaucoup se rabattent, pour assurer les fins de mois, sur des résidus de cassitérite, qu’ils lavent dans la rivière. Une centaine de femmes, surnommées « mamans opératrices », achètent ainsi les déchets aux creuseurs pour retraiter cet étain de seconde qualité. À nouveau concassée et lavée dans la rivière, cette poudre de graviers trouve preneur sur le marché, comme l’explique Adija Ruhembe, 46 ans, mariée à un chef d’équipe et mère de 12 enfants. Son problème ? Le capital… « Je n’ai pas assez d’argent. J’achète trop peu de déchets de cassitérite à relaver. »

Les bonnes semaines, les creuseurs peuvent gagner jusqu’à 90 dollars. Mais les périodes de vaches maigres restent fréquentes. John Mushagahusa, 36 ans, technicien en électricité, fait travailler depuis deux ans une dizaine d’hommes sur son filon. Il gagne 200 à 300 dollars les meilleurs semaines et reverse comme tout le monde 10 % de ses ventes à la coopérative. « Mais j’ai parfois des semaines à 5 dollars, précise-t-il. À peine de quoi manger et acheter du savon. Et vraiment pas assez pour investir dans des engins qui rendraient le travail moins pénible. » À quoi servent les coopératives ? Des mineurs haussent les épaules quand on leur pose la question. Pour eux : elles ne rendent pas meilleures les conditions de travail. Quatre personnes ont été ensevelies trois jours plus tôt dans une galerie de plus de 500 mètres. Chacun doit prendre sa sécurité en main. John Mushagahusa fait des séminaires pour former ses creuseurs et leur interdire de descendre à la mine s’ils ont bu de l’alcool. Il va lui-même inspecter les galeries deux fois par jour pour évaluer les risques d’éboulement ou d’inondation. En deux ans, il n’a déploré qu’un seul mort parmi ses travailleurs.

À Kalimbi, pas l’ombre d’une kalachnikov ou d’un uniforme de la police des mines en dehors de l’escouade de policiers qui escortent la visite, en compagnie du ministre provincial des Mines. Les coopératives organisent un service de sécurité. Il est composé de neuf hommes, souvent jeunes, sans arme ni gourdin. Ils sont payés par les chefs d’équipe pour vérifier que personne ne quitte la mine avec de la cassitérite. « Une fois, on a surpris un mineur en train de charger 40 kg de minerai sur sa moto, témoigne Innocent, l’un des membres du service de sécurité. » Seul problème : la surveillance s’arrête à 18 heures, et la mine, en pleine nature, n’est clôturée par aucune grille ou porte. Jusqu’au lendemain matin, plus personne n’est là pour vérifier que la cassitérite est bien pesée, empaquetée et étiquetée.

Or, les équipes se relaient jour et nuit, à raison de six à huit heures de travail d’affilée. Après la visite, une réunion est organisée entre des mineurs, la société civile et les parlementaires européens, dans le hall de la mairie de Nyabibwe. À la porte de cet édifice en bois, au vu et au su de tous, des artisans lavent encore les graviers de cassitérite, pour en extraire une poudre plus compacte. Les sacs dûment répertoriés par le registre de l’ITSCI, que nous avons vus sortir de la mine avec leur étiquette, sont ici rouverts, hors de tout contrôle. Rien n’empêche quiconque, à aucun moment, d’y ajouter des minerais venus d’autres sites non certifiés…

LA FRAUDE RESTE POSSIBLE

De toute évidence, la fraude reste possible. D’ailleurs, le côté « organisé » de l’activité minière de Kalimbi, avec présence du Bureau des mines de l’administration congolaise et versement d’une taxe à l’État (10 % des recettes), n’est pas toujours bien vécu par les populations, qui ne voient venir ni infrastructures ni services publics. Pas de route goudronnée, pas d’eau courante, pas d’électricité… Des femmes parlent rudement au ministre à la sortie de la réunion lui reprochant d’avoir encore augmenté la taxe. Au moment du départ, un habitant de Nyabibwe ligote une chèvre offerte par la population à l’officiel. Le ministre, ravi, explique que « c’est normal » qu’on lui fasse des cadeaux. L’animal se débat dans le coffre d’un 4x4 noir rutilant avec des sièges en cuir de couleur crème, décorés de grosses couronnes en argent… La scène se déroule sous les yeux d’un autre habitant, qui insulte copieusement le ministre et le traite de « salaud ». Sans aucune crainte de l’escorte de policiers, qui part en trombe, soulevant un nuage de poussière.

À GOMA, QUATRE CONSULTANTS QUI FONT LE TRAVAIL DE TOUT UN ÉTAT

Mamadou Diallo, un jeune Guinéen qui travaille pour les Nations unies, dirige à Goma une équipe de trois personnes. Un analyste et deux consultants, qui abattent avec lui un travail colossal. Leur mission : piloter le « projet des centres de négoce » dans le Nord-Kivu, le Sud-Kivu, le Maniema et le Katanga. Ces provinces comptent 19 millions d’habitants, sur les 65 millions que totalise la RD Congo. Sur le papier, il s’agit d’« assister le Congo dans la gestion des ressources minières ». Dans les faits, l’équipe assume une tâche d’utilité publique, en s’appuyant sur les moyens dont dispose l’imposante Mission des Nations unies pour la stabilisation en RD Congo (Monusco). Mamadou Diallo répertorie, valide et qualifie les sites miniers pour s’assurer qu’ils fonctionnent dans des conditions de paix, selon des critères que la loi congolaise définit ainsi : « Pas de militaires, pas de groupe armé, pas de moins de 15 ans ou de femme enceinte sur le site de la mine, et une distance de moins de 30 km entre la mine et le centre de négoce. »

Mais sa tâche ne s’arrête pas là. L’équipe suit aussi la chaîne d’approvisionnement pour que les minerais venus d’autres sites non certifiés ne se mélangent pas à ceux des sites certifiés. Au Nord-Kivu, le contexte est si délétère qu’aucune validation d’exploitation minière n’est même tentée… « Nous avons à quelques endroits une forte implication de l’armée régulière de la RD Congo dans la fraude, explique Mamadou Diallo. Le problème ? Les services érigés par le ministère congolais des Mines sont perçus comme des organes de taxation. Les mineurs préfèrent faire appel à des militaires pour échapper à l’impôt. Au lieu de verser 80 dollars de taxes, ils versent 10 dollars à un militaire qui va passer leur minerai de l’autre côté de la frontière. » C’est peu de dire que la donne est complexe, dans un contexte où l’État n’a plus aucune autorité et où chacun joue sa partition en fonction de ses intérêts.

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