MINES Un trésor encore peu exploité

 La valorisation de l’immense richesse géologique du continent passe par la MINES modernisation du secteur et celle de son environnement légal. Ainsi que par l’assainissement des filières liées aux conflits armés.

Combien vaut le sous-sol africain ? La réponse à cette question est, bien entendu, impossible à donner avec précision. Pour en avoir une idée, on peut prendre pour référence les réserves avérées de pétrole brut (environ 150 milliards de barils), qui valent 15 000 milliards de dollars, soit deux fois le produit intérieur brut (PIB) chinois. Certes, l’or noir n’est pas un produit minier même si son exploitation fait partie des activités extractives. Mais ce chiffre permet d’imaginer ce que pourrait être le montant réel de toutes les richesses géologiques du continent, quand on sait que ce dernier détient en moyenne le tiers des réserves mondiales, tous minerais confondus (il est même parfois en situation de quasi-monopole comme c’est le cas pour le platine ou certaines terres rares nécessaires à l’industrie électronique). Cent mille milliards de dollars ? Dix fois plus en tenant compte de l’incroyable potentiel en ce qui concerne les métaux devenus si précieux pour l’industrie des télécoms ?

Une chose est certaine, l’avenir industriel et économique de l’Afrique passera par l’exploitation de ce fabuleux trésor. Et personne ne s’y trompe. D’Alger à Libreville, de Johannesburg à Ouagadougou, il ne se passe pratiquement pas une semaine sans qu’un salon minier ne soit organisé à grand renfort de publicité. L’objectif est simple : doper l’activité en convainquant les grands opérateurs (une vingtaine de groupes internationaux) et les compagnies moins importantes, les « juniors » (près de 2 000 selon l’agence Bloomberg) d’investir. Car, contrairement à une idée reçue, l’Afrique est très loin encore de réaliser son potentiel en la matière puisqu’elle ne reçoit que 15 % des investissements miniers réalisés à travers le monde. Certes, les exportations d’hydrocarbures et de minéraux ne cessent de progresser. Selon la Banque africaine de développement (BAD), elles devraient atteindre 300 milliards de dollars en 2015, mais les experts estiment que ce chiffre pourrait être multiplié par deux en moins de dix ans. Pourquoi, malgré leur potentiel, les mines ne comptent-elles pas plus dans l’économie du continent ? Les raisons tiennent d’abord à des considérations intérieures.

De nombreux États n’ont pas les moyens de vérifier s’ils perçoivent ou percevront la partie des recettes qui leur revient. Bien sûr, des progrès ont été réalisés en matière de transparence financière mais beaucoup reste à faire (lire p. 112), qu’il s’agisse de la gouvernance de ces pays ou du comportement des entreprises dont certaines considèrent encore l’Afrique comme une zone de non-droit où l’on peut tout faire, même au mépris des populations locales. « Il faut aussi une reprise à la hausse des cours des produits miniers ainsi que des progrès en matière de législation et de protection des intérêts des investisseurs étrangers », relève de son côté Matthew Sharratt, chef économiste chez Merrill Lynch.

COUPES DANS LES INVESTISSEMENTS

De fait, les effets conjugués de la crise financière de 2008 et du ralentissement relatif de la croissance chinoise ont freiné les ardeurs des groupes miniers. À titre d’exemple, le géant anglo-australien BHP Billiton a décidé de baisser ses dépenses de 25 % pour l’année à venir, tandis que son concurrent direct Rio Tinto est allé encore plus loin dans l’austérité avec une coupe de 50 % dans son budget d’investissement d’ici à 2015. Et cette austérité frappe de plein fouet l’Afrique. Selon un décompte sommaire réalisé par la publication spécialisée Metal Bulletin, au moins quinze projets miniers d’envergure y sont à l’arrêt ou tournent au ralenti.

« C’est une industrie qui mobilise beaucoup de capital au départ, explique un consultant français, ancien cadre d’Areva reconverti aujourd’hui dans l’accompagnement financier des projets extractifs.De nombreuses sociétés minières sont cotées en Bourse et doivent justifier tout dollar investi. Pour augmenter leurs réserves qui déterminent leur cours boursier, elles préfèrent privilégier une croissance externe par le rachat d’un concurrent plutôt que d’aller investir dans de nouveaux projets. » La conjoncture maussade, aggravée par une hausse des coûts de l’énergie, est ainsi le motif avancé par plusieurs juniors australiennes désireuses dans un premier temps de s’installer en Algérie pour y prospecter des gisements d’or et d’uranium dans le sud du Sahara. Même situation au Burundi, en Guinée, à Madagascar, en Égypte et au Malawi, où des chantiers destinés à exploiter respectivement du nickel, de la bauxite et des gisements ferreux ont disparu des radars alors qu’ils avaient été officiellement annoncés par les autorités de ce pays.

APPLICATION ALÉATOIRE DU DROIT

Mais, pour ce cadre de BHP Billiton qui a requis l’anonymat, le problème réside ailleurs que dans la baisse des prix des matières premières et l’abondance de l’offre mondiale de métaux et autres minerais : « Les opérateurs considèrent encore que l’Afrique est une zone où l’application du droit est aléatoire et où la sécurité de l’investissement est loin d’être garantie. » En clair, si les questions de transfert des bénéfices sont plus ou moins réglées, le spectre de la nationalisation voire de l’expropriation brutale plane toujours. « Le problème, c’est la continuité politique, poursuit le cadre de BHP Billiton. Quand un dirigeant s’en va, celui qui le remplace est tenté de remettre les compteurs à zéro en annulant ou en révisant les contrats signés par le passé. » Pourtant, nombre de pays africains ont réécrit leur code minier de façon à le rendre plus attractif et plus conforme aux normes juridiques internationales.

Au cours de ces dernières années, 16 d’entre eux, parmi lesquels l’Algérie, la Tanzanie, la Zambie, la Guinée ou le Burkina Faso, ont modernisé l’environnement légal, avec notamment des dispositions censées garantir les intérêts des partenaires étrangers. « L’acceptation du recours à l’arbitrage international dans une capitale occidentale est un progrès mais ce n’est pas suffisant », insiste encore le cadre de BHP Billiton. « Quand une société minière se fait exproprier, c’est sa valorisation boursière qui est directement impactée. Elle n’a pas le temps d’attendre que son cas soit réglé au bout de cinq ou six ans. » Les pays africains sont donc invités à garantir une continuité en matière de législation minière. « Autrement, le continent ne fera qu’attirer des opérateurs de second rang et de surcroît peu scrupuleux sur le plan environnemental, juge Andrew Leffier, expert international en droit minier. Ils exploiteront des mines dans une option de one shot [une opération sans lendemain NDLR] sans consentir de gros investissements car ayant en tête la précarité de leur position ».

C’est cette situation qui prévaut par exemple en République démocratique du Congo (RD Congo) ou en Centrafrique, deux pays qualifiés jadis de « scandales géologiques », cette expression ayant été employée dans un premier temps par les experts pour dire que leur richesse minière était tellement importante qu’elle confinait au scandale. Ce n’est que récemment que ce terme a repris sa signification première du fait de la prévarication quasi généralisée qui entoure le secteur. Et, si les grands opérateurs réclament un meilleur environnement législatif, les ONG et les institutions internationales ne sont pas en reste. Certes, l’Initiative pour la transparence des industries extractives (Itie) est désormais une réalité concrète puisque de nombreux États se sont engagés à rendre publics les revenus tirés de ce secteur.

Mais, comme l’ont déploré le Fonds monétaire international (FMI) et plusieurs coalitions d’ONG, les progrès demeurent peu importants. Déclarations tardives ou incomplètes de la part des compagnies minières, absence d’audit et de certification indépendante des chiffres publiés, biais importants entre ce que déclarent les entreprises et ce que les États reconnaissent avoir encaissé : à bien des égards, l’Itie a du mal à échapper aux critiques acerbes qui ont accompagné son lancement. À savoir qu’il s’agit d’une démarche angélique vouée à l’échec tant que les pouvoirs africains n’auront pas amélioré leur gouvernance et opté pour une transparence financière effective.

LES CHIFFRES CLÉS

15 %DES INVESTISSEMENTS miniers dans le monde se font en Afrique.

300 MILLIARDS DE DOLLARS d’exportations d‘hydrocarbures et de minéraux pour 2015, selon les projections de la BAD.

16 PAYS DU CONTINENT ont récemment modernisé leur code minier.

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