Pedro de Verona Rodrigues Pires « Je me méfie de l’idée de l’État parfait »

Pedro de Verona Rodrigues Pires « Je me méfie de l’idée de l’État parfait »

Il est l’artisan du miracle cap-verdien, personnalité unanimement reconnue et dernier prix Mo Ibrahim en date. Un homme d’État d’expérience avec des idées souvent à contre-courant sur des questions où normalement le conformisme bien-pensant s’impose.

Vétéran de la lutte anticoloniale, il aura marqué une longue période de l’histoire de son pays. Premier ministre au lendemain de l’indépendance de 1975, il tient le poste jusqu’en 1991. Élu président en 2001, réélu de justesse en février 2006 (avec un score de 50,98 % des voix), il quitte le pouvoir au terme de ce second mandat. Il laisse une nation pauvre, sans eau, éloignée des principaux centres mondiaux, transformée. Le Cap-Vert sort de la catégorie des PMA (pays les moins avancés), et accède au rang d’économie intermédiaire. Pedro Pires devient lauréat du prix de la Fondation Mo Ibrahim en 2011 (dernière année où le prix a été attribué). Gouvernance, politique, pouvoir, développement, il parle de l’État et de sa construction, ainsi que du pouvoir personnel, en des termes qui montrent que l’ancien chef d’État ne cultive pas le conformisme. Y compris sur la question des alternances et de la démocratie.

AMB : Est-ce encore faire preuve d’innovation politique, aujourd’hui, en Afrique, que de ne pas multiplier les mandats au pouvoir ?

Vous savez, la question des deux mandats est une invention des Américains. Roosevelt avait la possibilité théorique de passer tout le temps qu’il voulait à la présidence, mais il était malade à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Alors, on a décidé qu’il fallait plafonner le nombre de mandats. Oui, i l faut l imiter le temps passé au pouvoir. Mais il ne faut pas prendre cela comme une vérité absolue, car c’est une décision prise dans un contexte historique. C’est une référence. Ce qui est fondamental, ce sont les élections. Si les citoyens vous choisissent, bon, pourquoi pas, c’est ce qu’ils veulent. C’est cela la volonté absolue.

Il n’est pas seulement question de compter les mandats. Vous citez vous-même Amílcar Cabral, le héros de l’indépendance capverdienne et de la Guinée-Bissau, expliquant que les peuples ne sont pas toujours en mesure de contrôler leurs gouvernants et qu’il peut revenir à ces derniers de savoir quitter le pouvoir au bon moment…

Je crois que les gens savent bien ce qu’ils veulent. Vous pouvez dire à un dirigeant : « Vous êtes en train de manipuler les gens… » Mais la politique est faite de manipulation, entre guillemets. Vous présentez votre projet comme un produit, avec la meilleure garniture, et ensuite vous gagnez ou vous perdez. Ce sont les jeux démocratiques. On ne peut pas dire que ces derniers sont bien menés en Europe ou en Amérique mais pas en Afrique, je ne serais pas d’accord. De mon point de vue, les gens sont en train d’apprendre ce jeu qui consiste à choisir ses dirigeants. Notez qu’il faut aussi connaître les institutions qui préexistaient avant la démocratie en Afrique. Étaient-elles valables ou non ? Il faut, sur ces questions, être très prudent. Je refuse les valeurs absolues. Je suis un relativiste.

Vous savez qu’il est possible pour des gouvernants, pendant qu’ils sont au pouvoir,de faire table rase de toute opposition et de se présenter éternellement…

Les pouvoirs absolus ont existé partout dans le monde… Nous ne sommes plus à l’époque de Louis XIV, mais lorsque ce dernier dit : « L’État, c’est moi », c’est pour écarter les autres pouvoirs, et il est à ce moment le plus progressiste d’entre tous, car il veut créer la Nation. Il faut parfois poser la question : quelle est la meilleure politique pour la création et la consolidation de la Nation ? De mon point de vue, ce que nous devons avoir avant tout, en Afrique, c’est l’État. Si vous avez un État faible, qui ne fonctionne pas, qui est inefficace, vous n’aurez pas la démocratie. Vous aurez le chaos et le blocage du progrès de votre pays. La qualité du leadership vient en second. Il faut ensuite savoir si cet État est capable de concevoir et d’appliquer une politique qui puisse contribuer au développement du sentiment de la Nation. Peut-être êtes-vous obligé, parfois, de conserver un dirigeant longtemps au pouvoir, lors de la construction de l’État. Combien de temps cela exige-t-il ? Je l’ignore. Ce qui importe, c’est que l’on soit plutôt réaliste et que l’on n’analyse pas la démocratie comme une révélation, une religion… C’est une construction humaine qui suppose une progression. C’est en ce sens que vont mes réflexions. Il faut séparer l’homme des institutions et les analyser séparément. Si on analyse d’abord l’homme, on fausse les choses.

L’agenda à long terme que vous évoquez n’est parfois ni visible ni mis en avant par les gouvernants. En Algérie ou au Burkina Faso, une élite tente de se maintenir coûte que coûte…

Je ne souhaite pas personnaliser la question. Mais analysez donc l’État algérien. A-t-il évolué dans le bon sens ? A-t-il fonctionné du point de vue du développement, de la formation, des institutions, des universités, de la création d’emplois… C’est ainsi qu’il faut juger le travail réalisé. J’ai d’ailleurs bien connu Abdelaziz Bouteflika, quand il était ministre des Affaires étrangères, ainsi que le président Houari Boumediene. On s’est longtemps côtoyés dans les instances panafricaines. J’étais aussi à la tête de la délégation du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert (PAIGC) en Algérie, pour négocier avec les Portugais.

Quand vous regardez ce qu’est devenu le Cap-Vert, quelles décisions importantes estimez-vous avoir prises pour son bon développement ?

Nous avions une grande ambition. Nous voulions résoudre les problèmes les plus difficiles d’un pays dont on disait qu’il était alors « impossible ». Il était nécessaire de le viabiliser. Nous avons créé les aspects institutionnels, et mis en place l’architecture matérielle. Mais nous avons aussi essayé de donner de la volonté aux gens, pour qu’ils croient que notre projet était possible. Ce sont des aspects subjectifs fondamentaux sans lesquels vous ne pouvez pas y arriver. La deuxième chose qui importe, c’est la cohérence, c’est-à-dire que vous devez faire ce que vous dites. La troisième concerne la sincérité et l’honnêteté. Il faut être honnête le plus possible, car quelquefois, vous ne pouvez pas dire la vérité. Vous ne pouvez jamais dire – et j ’ai déjà été dans cette situation – que ceci ou cela sera très difficile à réaliser. Les gens doivent toujours garder l’espoir de pouvoir résoudre leurs problèmes. C’est très important pour le leadership et je l’ai découvert avec le temps. L’approche doit être toujours positive, en donnant de l’importance à ce que vous avez gagné, pas à ce que vous avez perdu. La participation a également été très importante pour moi. Il fallait pousser les gens à prendre des responsabilités pour la résolution de leurs problèmes, car quand vous n’avez rien de matériel à leur offrir, vous devez leur offrir autre chose… mais sans les tromper.

Vous voulez dire des idées ?

Nous avons beaucoup discuté de l’innovation lors du Sommet africain consacré à ce thème en février 2014 à Praia. Nous avons aussi parlé de l’enseignement supérieur… Tout cela est très bien. Mais vous devez d’abord garantir que toute la société a un niveau culturel général acceptable qui lui permette de comprendre certains concepts. C’est ce que nous avons fait en universalisant l’enseignement primaire par étapes, et après seulement, nous avons créé l’enseignement supérieur avec des universités. En cela, je me méfie du perfectionnisme, de l’État parfait, de la démocratie parfaite. Il y a toujours le possible, et le possible au Cap-Vert ne l’est peut être pas au Sénégal, au Mal i ou en Algérie. Celui de l’Algérie ne l’est peut-être pas au Cap-Vert. Il faut analyser le possible, fixer son idéal et essayer de le construire.

On parle beaucoup du « miracle cap-verdien »…

(Rires) Ce pays et son peuple ont surtout beaucoup lut té pour ne pas disparaître. La famine et la sécheresse étaient fréquentes. Beaucoup de Cap-Verdiens sont partis en travailleurs forcés (contratados, NDLR) dans les pays lusophones voisins durant la domination portugaise. D’autres sont partis volontairement en Europe ou aux États-Unis. Ils nous ont tous beaucoup aidés. Nous avons travaillé avec toutes les composantes de notre nation et il y a une liaison très forte entre nous. La coopération internationale, notamment africaine, était importante également. Je ne sais pas si des miracles peuvent s’accomplir dans ce bas monde, mais la question fondamentale, c’est toujours l’État et ses institutions. Si ces dernières fonctionnent et accomplissent leur rôle, si elles donnent des garanties et des droits à tout le monde, alors un climat qui permet la participation de tous au développement peut être créé. Cela est un peu théorique, car d’autres facteurs sont à prendre en compte. Mais nous avons accordé beaucoup d’importance à la qualité de nos institutions. Parfois, même chez nous, des gens n’ont pas encore pris conscience du rôle de ces dernières. Or, la justice doit fonctionner et garantir les droits, l’armée doit fonctionner et garantir l’unité du pays, la police doit fonctionner et préserver la paix sociale. Les écoles doivent fonctionner, de même que le gouvernement et l’Assemblée nationale… Il faut certes éviter la personnalisation du pouvoir, mais regardez le président Bourguiba. Il a personnalisé son pouvoir tout en étant un grand réformateur qui a garanti les droits des femmes. Ce pouvoir dépend aussi de ce qu’on en fait. Il est mauvais et peut être bon en même temps…

Ne pas dépendre de l’extérieur est-il un objectif essentiel ?

C’est un défi difficile pour notre pays. L’idée de fond, le défi que je lance aux jeunes générations pour la libération de l’Afrique, c’est de séparer deux concepts : l’indépendance et la l ibération. La libération est la réduction progressive, dans le temps, des liens de dépendance. Mais si vous avez une politique d’insouciance, vous irez vers une politique de dépendance.

L’Algérie et d’autres pays africains sont dans une situation de tâtonnement, entre nationalisme-protectionnisme et libéralisme…

Une des bonnes choses que les autorités algériennes ont faites, c’est de maintenir la Sonatrach [Société nationale pour la recherche, la production, le transport, la transformation et la commercialisation des hydrocarbures, NDLR], l’entreprise qui gère les hydrocarbures, dans le secteur public, comme les Brésiliens avec Petrobras ou les Angolais avec Sonangol. Ce sont des instruments très importants pour garantir son indépendance et se donner la capacité de pouvoir décider. Ils ont bien fait de ne pas privatiser, comme cela était prévu [en 2005, NDLR]. Les nouveaux pays pétroliers, en Afrique, semblent aller dans ce sens.

L’archipel a développé son tourisme, mais il est confronté à la difficulté de retenir les capitaux étrangers qui y sont investis. Est-il possible de durcir les conditions de leur sortie ?

On ne fait pas ça. Des pays comme l’Algérie ou l’Angola peuvent se le permettre car ils ont du poids. Quand on est faible, on ne peut pas développer la politique des forts. Il s’agit alors de faire des efforts pour trouver des solutions. Les Brésiliens appellent cette démarche le « jogo de cintura » (« jeu de taille », signifiant « être habile, flexible »). Même si les idéaux sont parfois les mêmes, il y a des choses que vous ne pouvez pas faire. Une chose est sûre en revanche : vous ne pouvez pas assurer le développement de votre pays avec des capitaux et des banques étrangères. Si je travaille pour une banque américaine, je travaille pour elle, pas pour le Cap-Vert. Je rentabilise son argent. Dans ce sens, ce qui nous manque en Afrique, c’est peut-être la capacité de négociation. Avons-nous de grands négociateurs, qui connaissent bien leurs domaines et défendent les intérêts de leur pays ? Pour négocier au mieux des contrats pétroliers, il est nécessaire de bien connaître ce monde. Quelle est notre capacité de négociation de contrats, avec une vision du futur, comme sur la question des terres arables, critique aujourd’hui en Afrique ? Qu’est-ce que je demande ? Qu’est-ce que je propose ? Vous ne pouvez pas refuser de négocier, mais il faut vous préparer, et c’est une priorité.

PARCOURS

1934 29 avril

naissance à São Filipe, sur l’île de Fogo, au Cap-Vert. 1950-60 Il étudie la chimie à Lisbonne.

1961

Il rejoint Amílcar Cabral, leader du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC).

1974 26 août

il dirige la délégation du PAIGC qui conclut avec le Portugal l’accord d’Alger (indépendance du Cap-Vert et de la Guinée-Bissau).

1991

Janvier : première alternance, le PAIGC cède le pouvoir.

2001

22 mars : il est élu président de la République.

2011

9 septembre : il quitte la présidence après son second mandat.
10 octobre : il reçoit le prix Mo Ibrahim.

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