Thami Ghorfi « Le changement passe par l’éducation »

Voilà les objectifs de cette business school marocaine : former des cadres d’entreprise de haut niveau. Adapter le cursus au contexte particulier des économies émergentes. Et acquérir une légitimité à l’international.

Pédagogue mais aussi homme de marketing et de médias (il est le fondateur de la radio Aswat en 2007), Thami Ghorfi fait partie de ces Marocains diplômés hors de leurs frontières qui ont décidé de rentrer au pays au début des années 1990, quand se mettaient en place les premières réformes économiques. En 1992, il y a créé l’Esca, l’une des principales écoles de commerce du royaume. Concerné par la modernisation de la société, il évoque l’apport fondamental de l’enseignement commercial et explique pourquoi l’étude des modèles économiques en vigueur en Afrique et dans les pays émergents est prioritaire.

AMB : À quand remonte la naissance de l’Esca et pourquoi l’avoir créée ?

Nous avons démarré notre activité en 1992 avec soixante-dix étudiants. À l’époque, l’objectif était de créer une institution qui puisse accompagner l’ouverture de l’économie marocaine et aider les entreprises dans leur dynamique de changement. Il fallait former des cadres de haut niveau capables de créer de la richesse dans leur structure. C’est-à-dire des compétences qui ne soient pas engoncées dans une culture bureaucratique ou exclusivement intellectuelle mais qui soient concrètes pour développer des activités rentables, pour mesurer des performances, pour prendre des décisions stratégiques et pour déployer les ressources humaines et financières qui seraient mises à leur disposition.

Vous étiez disposé à faire ce métier ?

Avant de rentrer au Maroc, j’avais eu une longue expérience en France, notamment dans l’enseignement. Ma conviction était, et demeure, que le changement passe par l’éducation. C’est grâce à cela qu’on peut modifier les comportements et réformer un pays. Une business school, c’est un engagement à long terme destiné à faire partager un certain nombre de valeurs et à transformer les mentalités. Dans nos environnements, je parle du Maghreb mais aussi de toute l’Afrique, c’est absolument fondamental. Si on veut favoriser l’émergence, il faut, entre autres, former des managers responsables, capables de gérer une entité économique dans un contexte complexe. Quand on me demande à quoi nous servons, je réponds souvent qu’une école de commerce doit permettre d’enrichir les connaissances en gestion et faire évoluer les pratiques managériales dans les sociétés en transition. C’est une activité dont la rentabilité s’établit à long terme et qui exige des investissements en permanence.

Le développement rapide des cours gratuits en ligne (Mooc) n’est-il pas une menace pour la rentabilité des écoles de commerce ?

Les Massive Open Online Courses constituent un outil fantastique de démocratisation des apprentissages. C’est certes une solution pour éduquer autrement en Afrique, pour aller plus vite, pour faire acquérir des méthodes au plus grand nombre. Les Mooc favorisent l’accès au savoir et à l’acquisition des savoir-faire. Des universités mondialement reconnues travaillent actuellement à créer des Mooc pour diverses régions du monde, et pour l’Afrique en particulier. La limite de leurs modèles va résider dans la capacité à adapter leurs contenus aux réalités des régions et des différentes zones. Ils ne présentent à mon sens aucun danger pour la rentabilité des business schools, même à fonds perdu, la production de Mooc est un moyen d’impacter nos sociétés, et de favoriser l’entrepreneuriat, la gestion moderne et le développement commercial et marketing… autant de compétences à partager.

Le Maroc est connu pour abriter un nombre important d’écoles de commerce. En quoi vous différenciez-vous de la concurrence ?

Au début des années 2000, nous avons opté pour une orientation stratégique des plus importantes en décidant que notre institution n’ouvrirait jamais aucun campus dans une autre ville du Maroc que Casablanca. Il y avait pourtant une forte demande pour que nous nous installions ailleurs mais, par cette décision, nous entendions nous donner la capacité de bâtir une école de commerce à dimension réellement internationale. Nous avons donc renoncé à un développement horizontal pour nous concentrer sur la recherche d’une excellence académique reconnue au Maroc mais aussi à l’international. Pour les business schools, la vraie bataille, qui se mène année après année, est celle des talents. Il faut avoir des enseignants compétents et capables de mener des activités de recherche pour alimenter et renouveler régulièrement leurs contenus pédagogiques. C’est ce genre de profils que les écoles de commerce s’arrachent et il faut donc être capable de les attirer. Cela passe par un emploi optimal des ressources dont on dispose. En nous concentrant sur Casablanca, nous nous sommes donné la possibilité de faire venir les meilleures compétences possibles et de renforcer ainsi notre audience sur le plan international.

Justement, comment existez-vous en dehors du Maroc ?

Nous avons une soixantaine de partenaires dans le monde, ce qui permet à nos étudiants de vivre une expérience à l’étranger et même d’y faire carrière. Mais j’insiste sur un point : nous sommes basés à Casablanca, en terre africaine et maghrébine. Nous ne bénéficions pas de l’équivalent d’un programme Erasmus, qui offre aux étudiants européens la possibilité d’étudier dans un autre pays de l’Union européenne. C’est le réseau international de business schools que nous avons patiemment bâti et où chaque partenaire a été choisi avec soin qui nous offre une présence reconnue hors du Maroc.

Avez-vous une politique de bourses ?

C’est un point fondamental. Nous démarchons un certain nombre d’entreprises pour qu’elles accordent des bourses à des étudiants. Il y a, par exemple, des groupes internationaux, marocains ou non, qui nous permettent d’accueillir des étudiants subsahariens. Il s’agit d’entreprises qui ont compris que leur développement en Afrique passe par un tel investissement sur le capital humain. D’autres acteurs accordent des bourses tout simplement parce qu’ils estiment que cela relève de leur responsabilité sociale. Nous nous adressons aussi à des fondations étrangères qui financent à la fois les frais de scolarité mais aussi les frais de vie à Casablanca. Enfin, nous accordons nous-mêmes des bourses, notamment quand nous détectons des talents d’exception ou des étudiants atypiques, à l’image d’une jeune sportive de haut niveau malgache que nous aidons à bâtir un projet professionnel.

Votre ouverture à l’international concerne-t-elle l’Afrique ?

Bien sûr ! C’est même un élément essentiel de notre stratégie. Le constat de départ est le suivant : de façon générale, nous considérons que le développement et la croissance dans les pays d’Afrique du Nord ne peuvent plus venir seulement de nos échanges avec l’Europe, l’Asie et l’Amérique. L’Afrique subsaharienne est en pleine croissance et il est important de s’ouvrir sur ce marché. En ce qui nous concerne, nous accueillons près de quatrevingts étudiants subsahariens mais notre dimension africaine ne s’arrête pas là. Avec Grenoble École de management, qui est un partenaire avec lequel nous avons développé une alliance spécifique, nous avons créé, à Casablanca, l’Inseam (Institut euro-africain de management). Il a pour vocation de permettre à des talents africains d’acquérir les meilleures compétences et de pouvoir rejoindre des groupes qui se développent à l’échel le africaine. Enf in, nous fédérons au sein de l’Inseam un certain nombre d’institutions de plusieurs pays africains afin de partager notre savoir-faire.

Est-ce que la demande pour des compétences africaines existe vraiment ?

Oui, bien sûr. Il y a deux points essentiels qu’i l faut avoir en tête en ce qui concerne la demande en matière de compétences africaines managériales. D’abord, i l faut savoir que nombre de grands groupes s’interrogent sur la meilleure manière de fonctionner en Afrique. Le recours à des expatriés n’est plus la norme et il leur faut de plus affronter la concurrence d’entreprises venues de pays émergents comme la Chine, la Turquie, le Brésil ou l’Inde. En clair, ils ont besoin de plus d’ancrage sur le continent et cela passe par des ressources humaines habituées à évoluer dans un tel environnement. Ensuite, nous avons fondé notre réflexion sur une étude du Boston Consulting Group (BCG) qui estime qu’il y a en Afrique une cinquantaine d’acteurs globaux, c’est-à-dire des entreprises qui sont totalement arrimées à la mondialisation. À cela s’ajoutent deux cents groupes qui sont en train de se développer et de devenir des multinationales à l’échelon africain. Enfin, et c’est le plus important, il y a, toujours selon le BCG, quatre cents entreprises qui ont le potentiel pour devenir des players globaux. Concrètement, cela veut dire d’énormes besoins en matière de recrutement et donc de formation et de recherche.

Pourquoi donnez-vous autant d’importance aux travaux de recherche ?

Parce que c’est ce qui fonde la légitimité d’une école de commerce dans son environnement. C’est grâce à cela, entre autres, que vous pouvez bâtir des partenariats et mettre en place des programmes de codiplômation, d’échanges d’élèves ou d’enseignants. Nous nous sommes vite rendu compte que si nous voulions que nos travaux de recherche aient un impact sur le plan international, il fallait que nous choisissions un positionnement qui ait du sens. Donc, notre recherche s’articule sur deux axes. Le premier est qu’elle doit être utile aux entreprises et répondre à leurs préoccupations. Le second est que nos travaux soient spécifiques à des réalités d’émergence. Pour donner un exemple concret, on ne va pas s’intéresser à ce qui se passe dans les entreprises en Allemagne ou en Californie. Certes, cela nous intéresse mais nous n’allons pas investir nos efforts de recherche dans ces contextes. En revanche, un pays comme l’Inde va constituer pour nous une vraie source d’enseignements puisqu’en tant que Marocains nous pourrons croiser notre regard avec des collègues indiens sur des problématiques similaires en matière d’émergence.

Le terme « émergence » revient souvent dans vos travaux…

C’est vrai. Nous nous intéressons à l’entrepreneuriat dans des contextes « hostiles ». De façon générale, dans les pays développés, l’environnement des entreprises est réglementé et cela facilite la démarche de l’entrepreneur. L’hostilité vient plutôt de la concurrence. À l’inverse, dans les pays émergents, la compétition est moindre mais l’hostilité de l’environnement est énorme. Administration bureaucratique, appareil législatif défaillant, fiscalité mal adaptée, manque de compétences, banques réticentes : c’est tout cela qu’un entrepreneur doit affronter dans un contexte émergent. Les pays émergents nous disent quels seront les modèles économiques d’avenir. Pour schématiser, nos étudiants seront plus encouragés à étudier le modèle du constructeur automobile chinois Dongfeng que celui de Peugeot [les deux entreprises sont liées par un partenariat, NDLR]. Dans le cadre de la réunion annuelle des institutions fédérées par l’Inseam, nos enseignants-chercheurs ont la possibilité de présenter leurs travaux sur les situations d’entrepreneuriat dans leur propre environnement. Cela permet de détecter les dimensions novatrices de ces cas. Il y a des modèles économiques nouveaux qui viennent d’Afrique et qui méritent d’être examinés de près. On ne se rend pas compte de leur richesse. Il est nécessaire d’écouter les entreprises africaines pour prendre la mesure des pistes possibles en matière de nouveaux modèles économiques et d’entrepreneuriat.

Une école de commerce, c’est souvent des méthodes de raisonnement « importées » des pays développés. Comment protège-t-on son identité ?

On importe surtout des techniques et du savoir-faire. On s’inspire d’un extérieur qui doit nous parler. C’est notre identité marocaine qui doit nous pousser à choisir ce que l’on veut utiliser. L’enracinement local et la vue globale sont les deux faces d’une même pièce.

Vous parlez beaucoup de changement mais on reproche souvent au Maroc son immobilisme sur le plan des disparités sociales…

L’essentiel du travail est en train d’être accompl i. On ne retourne pas des situations dif f ici les en quelques années. Il faut des fonds, de la volonté et la mobilisation des individus. L’Initiative nationale pour le développement humain (INDH) a été lancée en 2005 et il faut du temps pour résorber la pauvreté. Mais les résultats et les progrès sont bien réels, notamment dans les zones reculées.

On a tout de même la sensation d’une certaine désinvolture des élites marocaines par rapport à cette question…

C’est la même problématique dans tous les pays émergents ! Je suis très critique à l’égard des élites de mon pays. J’attends qu’elles prennent leurs responsabilités mais je ne pense pas qu’il s’agisse de désinvolture. Elles n’ont tout simplement pas conscience du rôle qu’elles devraient assumer, de ce qu’elles doivent faire pour tirer tout le monde vers le haut…

PARCOURS

1963

Naissance à Fès (Maroc). Il suit ses études au lycée militaire de Kenitra, où il obtient le baccalauréat en série mathématiques.

1986

Mars : plus jeune membre du CJD en France.

1992

Mai : lancement de la première émission économique du paysage audiovisuel marocain produite par un privé sur la chaîne publique.
Octobre : accueil de la première promotion d’Esca École de management.

2011

Février : nommé membre expert du Conseil économique, social et environnemental du royaume du Maroc.

Déjà Membre ?

Email : Mot de passe :