Issad Rebrab, une fortune algérienne

À 77 ans, patron du premier groupe privé du pays, il reste aussi entreprenant qu’à ses débuts, dans les années 1970. Nouvel objectif de cet homme secret et discret, s’investir et réussir à l’étranger.

Palais de l’Élysée à Paris, le 17 février 2014. Le président François Hollande et onze de ses ministres reçoivent en grande pompe trentequatre patrons et grands investisseurs étrangers afin de leur vanter l’attractivité économique de la France. Parmi les PDG présents, dont ceux de Volvo, Nestlé ou Bosch, on ne compte qu’un seul Africain. C’est Issad Rebrab, 77 ans, dirigeant de Cevital, créé en 1998 après un regroupement de toutes les activités de l’homme d’affaires, et devenu depuis le premier groupe privé algérien (troisième sur le plan national derrière les entreprises publiques Sonatrach et Sonelgaz). Un conglomérat présent dans une dizaine d’activités dont l’électronique, l’électroménager, l’agroalimentaire, la sidérurgie et le BTP avec un chiffre d’affaires global de 3,5 milliards de dollars en 2012 et 13 000 employés répartis sur vingt-cinq filiales. L’homme, dont la fortune est estimée à 3,2 milliards de dollars par le magazine Forbes qui l’a classée, en novembre 2013, huitième fortune africaine (et première maghrébine), est alors particulièrement choyé par les autorités françaises, notamment Arnaud Montebourg, le ministre du Redressement productif. La raison en est simple. Dans un contexte social des plus tendus – « l’inversion de la courbe du chômage » promise par Hollande ne s’est toujours pas concrétisée et les liquidations d’entreprises ont atteint un niveau historique en 2013 –, Cevital est régulièrement candidat à la reprise de sociétés françaises en difficulté, et vise entre autres les actifs hexagonaux de l’entreprise espagnole Fagor, en faillite depuis l’automne 2013. En jeu dans ce cas précis, près de 1 400 emplois et la survie des deux sites industriels vendéens d’Aizenay et de La Roche-sur-Yon. « Nous souhaitons que la France at tire plusieurs partenaires de la trempe d’Issad Rebrab », déclare à ce sujet Arnaud Montebourg, totalement séduit par les projets que lui a présentés son interlocuteur algérien, lequel, pour enfoncer le clou, a répété à plusieurs reprises que son entreprise « a plusieurs centaines de millions de dollars à investir hors d’Algérie ».

Deux mois plus tard, le 15 avri l, le tribunal de commerce de Nanterre valide le rachat de FagorBrandt France par Cevital. Coût de la reprise : 200 millions d’euros apportés par le groupe algérien, un pool bancaire et l’État français, qui a accordé un prêt de 45 millions d’euros. Montebourg tient sa victoire symbolisant l’engagement du gouvernement pour la lut te contre le chômage et la désindustrial isation. Pour Issad Rebrab, c’est un succès majeur d’autant qu’il a pu aussi racheter, pour un montant de 25 millions d’euros, les marques Brandt, Vedette, Sauter et De Dietrich jusque-là détenues par la maison mère Fagor (en charge de la liquidation du groupe espagnol, le tribunal de commerce de San Sebastian s’était d’abord opposé à cette acquisition, estimant que les marques en question valaient le double, avant de se raviser et de donner son feu vert). « Rebrab vient de frapper un gros coup en réalisant l’acquisition la plus importante réalisée à l’étranger par un groupe algérien. C’est historique ! » s’enthousiasme à ce moment-là un banquier algérois.

UNE REVANCHE À BIEN DES ÉGARDS

Face aux médias, et alors qu’il se mure habituellement dans une retenue presque timide, Issad Rebrab ne cache pas sa satisfaction. Ce Kabyle natif de Beni Douala dans la  wilaya (département) de Tizi Ouzou mais dont les racines familiales, qu’il aime souvent invoquer, se trouvent dans le village montagnard de   Taguemount Azouz, tient là une revanche à bien des égards. Lui qui, en 2013, a déjà acquis le groupe espagnol Atlas Aluminium (8,5 millions d’euros) et Oxxo, le leader français de la fabrication de portes et fenêtres en PVC (400 emplois sauvés, 12 millions d’euros d’investissements prévus), n’a pas vraiment digéré son échec dans la reprise, toujours en 2013, du volailler Doux, une opportunité qui aurait pu ouvrir à sa société le marché hautement rentable de l’exportation de viande de poulet à destination des pays du Golfe.

Plus important encore, le sauvetage de FagorBrandt, baptisé depuis Brandt France, offre à ce travailleur acharné, dont la devise est « voir grand, commencer petit et aller vite », l’occasion de prouver la réalité et le sérieux de ses ambitions. « En Algérie, beaucoup de patrons privés ont tendance à ironiser sur les annonces de projets à plusieurs centaines de millions de dollars que fait régulièrement Rebrab depuis le début des années 2000. Cette fois, avec Fagor, c’est du concret. Il a montré que ce n’était pas du vent ou de la com destinée à dissuader des concurrents de piétiner ses plates-bandes », témoigne un chef d’entreprise de l’Ouest algérien en requérant, comme nombre de ses pairs, l’anonymat. Il est vrai que le patron de Cevital est sans cesse en mouvement. Un jour, c’est de son souhait d’acheter ou de louer des terres agricoles en Éthiopie ou au Soudan qu’il s’agit. Un autre, il évoque un projet industriel au Rwanda, en Côte d’Ivoire, en Espagne ou en Italie. « Il faut toujours avoir des projets en tête. L’ambition, c’est l’essence des affaires », se défend l’intéressé, qui rappelle volontiers qu’il pensait déjà à ce que pourrait être une expansion à l’international alors que son navire amiral Cevital ne réalisait que 50 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2002. Une ambition que l’archaïsme de l’environnement des affaires en Algérie n’a pas réussi à contrecarrer. L’itinéraire d’Issad Rebrab « est un succès inhabituel dans un pays aux pol itiques difficiles pour les entrepreneurs », note même à ce sujet le magazine Forbes.

De fait, l’acquisition de FagorBrandt est aussi une initiative qui met la pression sur un pouvoir algérien avec lequel le milliardaire entretient une relation plutôt ambiguë (lire encadré ci-dessous). En premier lieu, l’opération démontre à l’opinion publique algérienne qu’un privé algérien peut réaliser à l’étranger ce que l’État lui-même et ses entreprises publiques sont incapables de faire alors qu’ils disposent de moyens financiers colossaux, à l’image des 200 milliards de dollars de réserves de change placés en bons du Trésor américain. Un magot qu’Alger, contrairement à ce que font par exemple les pays du Golfe, refuse de faire fructifier via un fonds souverain destiné à préparer l’après-pétrole. En Algérie, où l’idée selon laquelle l’État doit jouer un rôle de locomotive est très répandue, y compris chez les patrons privés, nombreux sont ceux qui regrettent cette passivité. Issad Rebrab, comme la plupart de ses homologues membres du Forum des chefs d’entreprises (FCE), a ainsi publiquement regretté que son pays ne cherche pas à acquérir une partie du capital du constructeur Peugeot, dont les modèles sont très appréciés sur le marché algérien. « On a laissé faire les Chinois de Dongfeng alors que l’Algérie avait tout intérêt à se positionner sur ce dossier », déplore celui qui estime que sa stratégie à l’étranger pourrait inspirer le gouvernement algérien : « C’est une question de synergies industrielles. Je rachète des unités en France dont les activités sont complémentaires de celles de Cevital, je préserve une partie des emplois et, pour en créer d’autres en Algérie, j’y transfère le savoir-faire et j’y localise la production non compétitive jusque-là établie dans d’autres pays à faible coût du travail mais vis-à-vis desquels l’Algérie est compétitive. » Ainsi, dans le cas de FagorBrandt, un volet stratégique moins médiatisé que l’aspect franco-français prévoit un investissement de 200 millions d’euros pour la construction, dans la région de Sétif (est de l’Algérie), de l’une des plus grandes usines d’électroménager du monde. Prévu pour fin 2015, ce site emploiera 7 500 personnes et bénéficiera du transfert d’activités aujourd’hui installées en Europe de l’Est et en Chine. Relevant le fait que Cevital a récupéré 1 300 brevets et quatre marques prestigieuses, le quotidien francophone El Watan a du coup salué celui qui « a compris que le transfert de technologies et de savoir-faire peut aussi se faire via des acquisitions d’entreprises » européennes. Une pique directe à l’encontre d’un pouvoir algérien qui peine à convaincre les entreprises étrangères à s’installer sur son sol.

En second lieu, le patron de Cevital a démontré avec le dossier Fagor qu’il est capable de concrétiser des projets pour peu que les autorités politiques ne lui créent pas trop d’entraves. « Si Cevital a pu conclure l’affaire, c’est parce qu’il a eu le soutien des autorités françaises mais aussi espagnoles », poursuit le banquier algérois interrogé par AMB. Ce dernier rappelle ainsi que, dans les faits, la Banque centrale d’Algérie s’oppose à tout investissement direct à l’étranger d’un montant supérieur à 15 millions d’euros. Une réalité qui a obligé Cevital à mobiliser ses ressources financières déposées hors d’Algérie – et provenant de ses activités à l’étranger – et à solliciter des crédits auprès des banques françaises. « Nous sommes obligés de trouver des solutions de financement à l’étranger alors que nous sommes en situation de surliquidités en Algérie. Nous espérons que nos autorités finiront par comprendre l’importance de cet investissement. Notre pays est le seul au monde où l’on doit demander l’autorisation  [de l’administrat ion] pour créer des emplois et de la richesse. Nous autres entrepreneurs sommes plus ou moins acceptés mais jamais encouragés », relève à ce sujet un Issad Rebrab quelque peu désabusé. Interrogé par nos confrères de Jeune Afrique, Slim Othmani, patron de NCA Rouiba qui est aussi l’une des rares voix transgressives dans le panorama patronal algérien, clame de son côté que « le patron de Cevital devrait être encensé pour ce qu’il vient de réaliser ». 

DES ACTIVITÉS ENTRAVÉES

Enfin, et comme le reconnaît un cadre de Cevital, le rachat de FagorBrandt permet surtout à Issad Rebrab de rappeler au passage à quel point nombre de ses activités sont entravées en Algérie même. Et cela pour deux raisons : la première est que les autorités politiques rechignent à trop lâcher la bride au secteur privé, estimant que le salut économique doit venir des entreprises publiques même si, officiellement, le pays a abandonné les principes socialistes. La seconde explication est liée à la nature complexe du régime algérien. S’il tolère des groupes privés – nombre de ses piliers font d’ailleurs des affaires – « el-pouvoir », comme on le désigne, refuse l’émergence de tout patron privé qui possèderait trop d’influence et qui, demain peut-être, pourrait être tenté par une carrière politique. Du coup, Rebrab est souvent condamné à l’attente et au bon vouloir d’une administration des plus tatillonne. C’est le cas pour son ambitieux projet de quartier d’affaires sur le front de mer de la capitale. Cinq tours de verre et d’acier, des centres commerciaux, des bureaux : là aussi le milliardaire voit grand mais nombre d’observateurs sont persuadés que ces constructions ne verront jamais le jour en raison d’un manque patent de soutien de la part des autorités. Autre exemple, bien plus important et emblématique, le surplace que connaît l’immense projet de pôle industriel dans la région de Cap Djinet, à 60 kilomètres à l’est d’Alger. Hub portuaire, complexe sidérurgique et pétrochimique, chantier de construction navale, usine de montage automobile, ville nouvelle de 250 000 habitants, 100 000 emplois directs et dix fois plus indirects, tout cela pour un investissement de 20 milliards de dollars. C’est « le » dossier d’Issad Rebrad qu’il tente de défendre vaille que vaille depuis des années face à des décideurs politiques qui, pour l’instant, y ont opposé désinvolture voire franche hostilité, cela d’autant qu’un projet concurrent est dans les tuyaux, associant, à 200 kilomètres plus à l’est des entreprises publiques algériennes et des intérêts économiques du Qatar. « C’est l’obsession d’Issad Rebrab, confirme un diplomate français longtemps en poste à Alger. Il nous en parlait tout le temps et espérait même que les partenaires étrangers de l’Algérie, parmi lesquels la France et les États-Unis, le soutiennent activement auprès des autorités algériennes. Son leitmotiv, c’était, et c’est encore : “Aidez-moi à leur [les dirigeants] faire comprendre.” » Mais, pour l’heure, le projet reste dans les cartons. Qu’à cela ne tienne, le patron de Cevital est en train de faire sienne la devise selon laquelle le monde est son horizon. Un élargissement nécessaire pour celui qui ambitionne de porter le chiffre d’affaires de son groupe à 25 milliards de dollars en 2025 pour un total de 100 000 col laborateurs. Et les sceptiques sont priés de ne pas sourire…

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