Rwanda demain, à marche forcée

Vingt ans après le génocide, le pays s’est relevé. Et veut s’imposer comme un modèle de développement et de diversification économique. Avec des résultats contrastés et des méthodes souvent autoritaires.

Une tour en verre rutilante de vingt étages, la Kigali City Tower, est devenue la vitrine du nouveau Rwanda. On y voit les enseignes du supermarché kényan Nakumatt, des magasins sud-africains Mr Price, des salles de cinéma et des restaurants… Le Rwanda d’aujourd’hui est un modèle envié, à cause de ses 8 % de croissance moyenne entre 2000 et 2010. Un essor qui a bénéficié à la population, pour la première fois de manière aussi flagrante en Afrique. L’objectif du pouvoir est clair et fait consensus : il s’agit de prévenir toute résurgence de tensions politiques en élevant le niveau de vie de tous. Le programme « Vision 2020 », élaboré en 2000 avec des objectifs précis et des étapes, prévoit de transformer un pays rural en économie de services basée sur le savoir.

Ce petit pays enclavé, densément peuplé et dépendant de l’agriculture (36 % du PIB) a d’ores et déjà prouvé qu’un changement rapide est possible. La part des 12 millions de Rwandais vivant sous le seuil de pauvreté nationale (197 dollars par adulte et par an) est ainsi passée de 57 % à 45 % entre 2005 et 2010, souligne la Banque africaine de développement (BAD). Le revenu annuel par habitant a triplé entre 1994 et 2013, passant de 233 à 724 dollars, relève la Banque mondiale. Sorti dévasté du génocide de 1994, le pays des Mille Collines est devenu, vingt ans plus tard, le second d’Afrique après Maurice à afficher le meilleur climat des affaires. Il occupe la 32e place, sur une liste de 189 pays, dans le rapport « Doing Business 2014 » de la Banque mondiale. Il suffit de quelques heures pour créer une entreprise et les infrastructures sont de bonne qualité – à commencer par le réseau routier, impeccable. La fibre optique a été installée, en 2011, pour desservir toutes les régions en accès Internet à haut débit.

« Le Rwanda est devenu un endroit d’où il est très facile d’opérer pour une firme globale », note Elizabeth Buse, responsable du réseau de paiement international Visa pour l’Afrique, l’Asie et le Moyen-Orient, citée par The Economist. Avec sa discipline, sa farouche volonté politique et sa bonne gestion de l’aide extérieure, cette puissance montante des Grands Lacs dispose désormais d’une longueur d’avance. Le Rwanda a su se débarrasser de l’insécurité qui marque la vie à Nairobi ou Johannesburg, mais aussi des sacs en plastique, interdits depuis 2006. Le français a été remplacé dans les écoles en 2010 par l’anglais, la langue des affaires internationales, plaçant le pays dans un entre-deux linguistique – les aînés maîtrisant mieux le français et les cadets l’anglais, et certains n’ayant plus le niveau dans aucune langue. Les autorités tentent aussi de venir à bout du secteur informel (voir encadré ci-dessous) et du désordre qui peut marquer les grandes villes africaines. Pas question, sous peine d’amende, de se mettre à vendre des salades sur les trottoirs, ou de poser des étals à sa guise sur les marchés. Acheter les faveurs de la police, en faisant discrètement passer de petits billets, s’avère par ailleurs impossible… Les pratiques de corruption ne sont pas tolérées.

LE QUATRIÈME PAYS LE MOINS CORROMPU D’AFRIQUE

Une prouesse supplémentaire, qui permet au Rwanda d’arriver en 51e position sur 175 pays, dans l’indice de perception de la corruption publié en 2013 par Transparency International. Après le Botswana, le Cap-Vert et les Seychelles, c’est le quatrième pays le moins corrompu d’Afrique. Tourné vers l’avenir, le Rwanda se rêve en « Singapour de l’Afrique », et il a l’ambition de devenir un hub sous-régional de services en tout genre – finances, informatique, tourisme, distribution, etc. Il commerce surtout avec ses voisins, la Tanzanie, le Kenya, la République démocratique du Congo (RDC) et l’Ouganda. Même s’il ne s’entend pas forcément avec eux, au niveau des relations politiques bilatérales. Le Rwanda est entré en 2004 dans le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (Comesa) et en 2007 au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE), dont le secrétaire général, Richard Sezibera, est rwandais. Ce dernier pousse au projet d’adoption d’une monnaie commune au Burundi, au Kenya, au Rwanda, à l’Ouganda et à la Tanzanie. Le marché de la CAE – 120 millions de personnes – absorbe 35 % des exportations du Rwanda (contre 32 % en Europe). Trop petit pour sa population, le Rwanda veut se tailler une place régionale – et s’ouvre aussi aux apports extérieurs, accueillant sur son sol nombre de petits entrepreneurs kényans notamment.

Enfin, le Rwanda est redevenu fréquentable – y compris pour sa diaspora. Bien des Rwandais partis avant, pendant ou après le génocide, sont de retour. Les autorités, conscientes du manque de compétences, incitent les jeunes formés à l’étranger à revenir au pays. Des postes de responsabilité sont confiés dans l’administration à des trentenaires, et tout est fait pour que les « cerveaux » participent au décollage.

Le pays compte par ailleurs 1 million de visiteurs par an, contre seulement 24 000 en 2004, selon le magazine Géo, qui a consacré à cette destination un élogieux reportage en mars. Parmi les étrangers de passage, beaucoup de délégués venus pour des conférences, mais aussi des touristes, Américains notamment, attirés par la beauté des sites naturels et la présence de gorilles des montagnes. Cette espèce rare et menacée de primates sert d’argument au Rwanda pour se vendre comme destination touristique, sur les plaquettes de présentation que diffusent ses ambassades.

La façade a beau être reluisante, un tableau plus sombre persiste à l’arrière-plan. Presque tous les enfants vont à l’école primaire, mais 35 % des moins de 14 ans doivent travailler pour survivre, relève le CIA World Factbook. Le Rwanda, malgré ses progrès, reste parmi les derniers dans l’Indice de développement humain (IDH) publié par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Il occupe la 167e position en 2013 sur une liste de 186 pays. La dépendance vis-à-vis de l’aide extérieure reste importante (45 % des ressources budgétaires en 2012 contre 86 % en 2000), même si la volonté politique affichée est de tout faire pour s’en passer dès que possible.

Plus grave, le Rwanda est accusé d’avoir en partie financé son développement en pillant les minerais des provinces voisines du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, en République démocratique du Congo (RDC). De grandes ONG comme Global Witness accusent le pays d’exporter des ressources minérales dont il ne dispose pas. L’étain et le coltan représentent 28 % des exportations du Rwanda, alors que le secteur minier ne participe qu’à hauteur de 1 % du PIB en 2012, selon le rapport « Perspectives économiques de l’Afrique » de l’OCDE. Le ministère rwandais des Mines l’assure avec aplomb : ce sont bien les mines du Rwanda qui ont permis de réaliser 137 millions de dollars de recettes à l’exportation en 2012, avec des volumes exportés de 7 000 tonnes de minerais, entre janvier et septembre 2013… Cette anomalie visible dans les chiffres est régulièrement dénoncée par le groupe d’experts des Nations unies sur la RDC, formé après la fin de la seconde guerre du Congo en 2001 et basé à Goma. Dans ses rapports, il accuse le Rwanda d’exploiter les minerais du Nord-Kivu par l’intermédiaire de groupes armés. Les autorités rwandaises nient tout en bloc et traitent le groupe d’experts « d’amateurs », lui reprochant de se baser sur de simples témoignages, sans apporter de preuves formelles.

SANCTIONS INTERNATIONALES

Depuis l’élection de Barack Obama fin 2008, les États-Unis, grand allié du Rwanda après le génocide, ne ferment plus les yeux comme avant sur les « minerais du sang ». Une loi dénommée « Dodd-Frank » a été adoptée en 2010 par le Congrès américain, qui demande aux entreprises américaines un « processus de diligence raisonnable » sur leur approvisionnement dans les zones de conflit. Elle s’est soldée par la fin des achats de minerais par les grandes firmes américaines dans la région. Un énième rapport du groupe d’experts sur la RDC, en juin 2012, a été suivi pour la première fois de sanctions internationales. Washington a suspendu un programme de coopération militaire symbolique de 200 000 dollars – mais pas son aide. La Suède, les Pays-Bas, l’Allemagne et la Grande-Bretagne ont en revanche interrompu leur appui budgétaire pour 2013, soit quelque 60 millions d’euros en moins pour le Rwanda (12 % du budget). Fin octobre 2013, les rebelles du M23 opérant dans le Nord-Kivu, héritiers d’autres rébellions semblables et soupçonnés de faciliter le trafic massif de minerais, ont été lâchés par leurs soutiens ougandais et rwandais. Ils ont été mis pour la première fois en déroute par l’armée congolaise…

Autre revers de la médaille : les méthodes coercitives utilisées pour obtenir de bons résultats. Les politiques sont pensées de manière unilatérale, au sommet, quitte à être imposées à la base. Ainsi, dans le cadre de leur programme « Vision 2020 », les autorités veulent faire passer la part de la population rurale de 73 % à 50 %, grâce à l’essor des services. Une révolution qui sera menée à la baguette, dans un pays peuplé de petits fermiers.

De manière moins spectaculaire, la cotisation à la mutuelle de santé, obligatoire, est passée de 1,7 à 5 dollars par an et par personne pour les pauvres en 2011, excluant des familles entières du système car elles ne peuvent s’acquitter d’une telle somme. Autre exemple : les taxis motos se sont vu assigner des axes de circulation à Kigali – et arrêter par la police anti-émeute quand ils ont protesté contre cette décision. La faible tolérance des autorités face à la critique se solde par une diffusion réduite de ce type d’information, ainsi que par des formes de résistance passive.

Dans les campagnes, notamment, les petits exploitants résistent à la régionalisation des cultures, imposée par le programme « Révolution verte » mené depuis 2007. L’État veut développer des cultures de rente, là où l’agriculture vivrière est répandue. L’idée est de cultiver la pomme de terre au nord, la banane à l’est, le manioc à l’ouest et l’ananas et autres fruits au sud, par le biais de structures coopératives. La méthode choisie : la réforme du cadastre, informatisé, qui permet de sécuriser les titres de propriété foncière. Quand ils viennent déclarer leurs terres, les petits exploitants se voient assigner telle ou telle culture par l’administration. Seul problème, les ménages ruraux ont l’habitude de consommer ce qu’ils produisent, sur des lopins de taille réduite qui ne dépassent pas le demi-hectare. Du coup, les petits fermiers trouvent des astuces pour éviter d’aller au marché acheter les haricots, riches en protéines, qui leur servent de base alimentaire, en alternant par exemple un plant de la culture imposée et un plant d’une culture de subsistance. « On essaie d’engager le débat avec les responsables, explique François Munyentwari, de l’association Acord Rwanda, qui veille à la sécurité alimentaire. Ce n’est pas évident, mais les choses évoluent. Dans certaines régions, les fermiers ont repris le droit d’associer les cultures. » Fort de son leadership, le Rwanda poursuit donc son grand bond en avant. Même si c’est à marche forcée…

Déjà Membre ?

Email : Mot de passe :