Le port a besoin d’air

Le port a besoin d’air

Zone portuaire de Douala, fin novembre. C’est un vendredi après-midi, dernier jour de travail dans la plupart des administrations, et tout le monde est pressé. À l’entrée du port autonome de Douala (PAD), un immense embouteillage a immobilisé plus d’une centaine de voitures, pour une bonne moitié des camions porte-conteneurs. La rue, déjà bien étroite pour un tel volume de trafic, est défoncée. La circulation n’est pas régulée par la police et, pis encore, l’embouteillage est par moments aggravé par le passage d’un train de marchandises qui quitte l’enceinte du port. Pour les hommes d’affaires, ce foisonnement se justifie par la stature régionale de la plateforme de Douala, le plus grand port de l’Afrique centrale. Comme le fait remarquer le Groupement interpatronal du Cameroun (Gicam), « il occupe une place centrale et stratégique dans l’économie du Cameroun et de certains pays voisins enclavés. Grâce à son positionnement au coeur du golfe de Guinée, cette infrastructure est une plateforme logistique sous-régionale. Il y transite environ deux tiers des échanges des pays de l’hinterland [République centrafricaine et Tchad] et une partie de ceux avec certains autres pays [Congo, Guinée équatoriale, Gabon, Nigéria, République démocratique du Congo]. Le port de Douala bénéficie également du statut économique de sa ville de rattachement où se regroupent la plupart des entreprises. Autre atout : le raccordement aux réseaux de transports terrestres. »

CAPACITÉS DE STOCKAGE SATURÉES

C’est ici que transite plus de 95 % du trafic des marchandises entre le Cameroun et le reste du monde. Un trafic qui a connu une hausse soutenue ces dernières années, au point de saturer totalement les capacités de stockage du port. « Le trafic a évolué de façon constante pendant les dix dernières années, pour dépasser la barre des dix millions de tonnes en 2013, et se situer précisément à 10 564 280 tonnes, en augmentation de près de 10 % par rapport à 2012. Cette croissance devrait se maintenir en 2014, où sont attendues plus de 11 millions de tonnes de marchandises. Le trafic de bateaux au long cours enregistre une variation notable entre 2012 et 2013, passant de 1 163 à 1 226 navires d’une année à l’autre », confirme Emmanuel Etoundi Oyono, le directeur général du port autonome de Douala. Dans ce trafic, les importations au long cours progressent de plus de 12 %, passant de 6,9 millions de tonnes à 7,8 millions dans la même période. Quant aux exportations, elles ont augmenté de 1,61 %, s’élevant à 2,6 millions de tonnes contre 2,5 millions en 2012. Le seul bémol concerne le trafic avec le Tchad, la République centrafricaine (RCA) et le Congo, qui passe de près de 1 million de tonnes à 944 000 tonnes, en raison de troubles sociopolitiques en RCA.

La saturation du trafic a défrayé la chronique ces deniers mois, notamment en ce qui concerne la sortie des conteneurs et l’exportation du bois. De ce concert de récriminations, Mathieu Ekambi, expert en logistique, a pu tirer une liste quasi exhaustive des difficultés de cette place portuaire : « Engorgement du terminal à conteneurs et des quais, pannes de portiques, ensablement du chenal, absence d’espaces dédiés au traitement des marchandises en transit, stationnement abusif de camions, fourmillement d’acteurs dans l’enceinte portuaire, manutention et allotissement poussifs d’essences forestières au parc à bois, vétusté des voies d’accès et de circulation, longue file d’attente de dizaines de navires, stationnant des semaines, voire des mois à la bouée de base. » Un tableau peu reluisant, donc, comme le souligne le logisticien dans une tribune publiée récemment.

Pour Édouard Fochivé, directeur général de Marine Magistrale, l’engorgement du port de Douala est davantage dû aux acteurs qu’à l’étroitesse de l’espace : « C’est souvent lié à un entreposage de longue durée, dont les causes sont multiples. Principalement, je peux dire que les chargeurs camerounais, les importateurs, utilisent l’espace portuaire comme un magasin, parce que c’est moins cher. En simplifiant, on peut considérer que l’une des solutions consisterait à multiplier par deux le coût de stockage au port pour décourager cette catégorie d’hommes d’affaires. Il faut surtout que les chargeurs camerounais s’adaptent à la mouvance du commerce international, et c’est aussi un peu la responsabilité du Conseil national des chargeurs du Cameroun (CNCC). Beaucoup d’importateurs négocient les marchandises à l’étranger, sans tenir compte de coûts portuaires locaux dans leur analyse. Plus de 20 % de chargeurs camerounais ne maîtrisent pas les données du commerce international. Et ces chargeurs et usagers ont tendance à croire que les formalités administratives sont longues ou harassantes. Alors que, pour un professionnel, les choses sont vraiment expéditives à la douane, grâce à la dématérialisation et à certaines facilitations. » Plusieurs réunions de haut niveau regroupant l’ensemble des acteurs portuaires ont permis de résorber la situation au moyen de solutions d’urgence. Mioctobre, un pointage montrait que les taux d’occupation des parcs export et import (au terminal à conteneurs) étaient respectivement de l’ordre de 67 % et 89 %, contre 147 % en mai 2014.

DES SOMMES COLOSSALES INVESTIES

Cette situation est d’autant plus paradoxale que les pouvoirs publics ont investi des sommes colossales dans la modernisation de cette plateforme. Outre ses pilotines et ses portiques de quai ultramodernes, le plus grand port de la sous-région dispose de quatre remorqueurs de port et de haute mer, de deux remorqueurs de port, d’une vedette de lamanage et d’un baliseur. Ce port fluvial situé à 50 km de sa bouée de base en mer, et donc exposé à un ensablement régulier, bénéficie d’un dragage régulier de son chenal, pour un coût de 10 milliards investis par la direction générale du port autonome afin de permettre aux grands bateaux d’accoster.

Dans la même veine, la réforme, la mise en concession du terminal à conteneur en 2005 au profit d’un consortium constitué par Maersk et Bolloré, baptisé Douala International terminal (DIT), a permis de dynamiser l’activité du port. Depuis, le volume des conteneurs traités a pratiquement doublé, passant de 190 000 conteneurs EVP (équivalent vingt pieds) à 350 000 EVP aujourd’hui. Les jours de pointe, plus de 1 000 conteneurs peuvent être chargés sur les camions en 24 heures grâce à une totale automatisation des procédures d’enlèvement. « Ces cadences nous classent comme l’un des meilleurs ports de la sous-région et nous placent aux standards des ports européens », se réjouit un responsable de DIT.

Fin 2014, ces financements représentent une enveloppe globale de 30 milliards de FCFA. Au total donc, ce sont un peu plus de 100 milliards de FCFA qui ont été mis en jeu ces dernières années, tant par l’État que par les concessionnaires, pour doter le port de Douala d’infrastructures modernes.

L’un des derniers investissements du genre est celui, d’une valeur de 4 milliards de FCFA, consenti par DIT pour acquérir des portiques de parc de dernière génération. « Ces équipements rentrent dans le cadre des mesures prises par DIT pour décongestionner le port. Ces portiques de parc vont accélérer la vitesse de livraison des camions et navires. Ils vont rendre DIT plus compétitif, et permettre ainsi au port de Douala de continuer à jouer un rôle de premier plan dans le développement socio-économique du Cameroun, du Tchad et de la RCA. Avec le soutien du gouvernement, de l’autorité portuaire nationale, de la direction générale du port de Douala, de la douane et des acteurs du secteur portuaire, la décongestion est en marche », se réjouissait Hamadou Sali, le président du conseil d’administration de DIT, au moment de réceptionner ces portiques en septembre dernier. « Le conseil d’administration d’avril 2014 a confirmé l’achat d’un troisième portique, mais en attendant, deux grues mobiles de quai seront livrées avant la fin 2014 pour substituer le temps de livraison du troisième portique », a poursuivi le dirigeant.

MODERNISER DE FOND EN COMBLE

Du côté de l’État, d’autres efforts sont également en cours. Outre l’installation d’un nouveau système de balisage, Emmanuel Etoundi Oyono entend lancer un programme d’investissements lourds au port pour le moderniser et le rendre plus compétitif, l’oeil rivé sur l’ouverture prochaine du port ultramoderne de Kribi. « Il est nécessaire de se pencher sérieusement sur l’amélioration du potentiel physique du port, afin de le porter à un autre palier, suivant une démarche cohérente et maîtrisée, à travers un plan directeur de développement », soutient le manager, qui a préparé une liste d’actions à mettre en oeuvre dans l’urgence. Côté sécurité, il s’agit de la construction de la clôture extérieure du port et du renforcement des moyens de surveillance et de contrôle qui s’appuient sur les technologies de pointe (vidéosurveillance, caméras thermiques et infrarouges, radars, etc.) et la poursuite du projet de système d’information portuaire (SIP). Le directeur général du port de Douala annonce également l’acquisition d’un navire multifonctionnel faisant office de baliseur, de pilotine, de lance-flammes et de faucardeur pour ramasser les jacinthes d’eau, de trois engins de surveillance des plans d’eau type Zodiac en plus d’une drague à grand puits qui permettra au PAD d’entretenir désormais le chenal en régie.

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