De l’électricitié à revendre

De l’électricitié à revendre

Le Cameroun exportateur net d’énergie électrique en 2020 ? L’échéance se rapproche et c’est l’objectif que veut atteindre le gouvernement en menant de front plusieurs grands projets d’infrastructures dans la production énergétique. Au total, cela devrait coûter quelque 5 800 milliards de FCFA, et consister pour l’essentiel en la mise en valeur de l’impressionnant potentiel hydroélectrique du pays (12 000 MW, troisième du continent derrière la République démocratique du Congo), aujourd’hui valorisé seulement à moins de 800 MW. Le plus important de ces projets en cours est assurément le barrage de Lom Pangar, dans l’est du pays. En visite de travail au Cameroun, en juillet dernier, le vice-président de la Banque mondiale pour l’Afrique subsaharienne, Makhtar Diop, n’a pas résisté à l’envie de se rendre sur le site pour admirer cet ouvrage gigantesque (6 milliards de mètres cubes d’eau, près de 600 km2 de superficie), auquel son institution contribue à hauteur de 63,7 milliards de FCFA, soit environ 26 %. Au regard de l’évolution du projet, Makhtar Diop n’a pas caché sa satisfaction : « C’est fantastique ! Avec ce barrage, a-t-il fait observer, nous avons une solution qui permettra d’améliorer la carte énergétique du Cameroun, voire de l’Afrique. » Il exagère à peine. Car c’est ici que bat le coeur de l’ensemble des acteurs du secteur énergétique camerounais. Le 4 août 2012, en inaugurant ce chantier, le président Paul Biya avait souligné que la construction du barrage ouvrait « l’ère d’une énergie à moindre coût, abondante, stable, compétitive, renouvelable et moins polluante. Car, en posant la première pierre d’un barrage de retenue d’une capacité de 6 milliards de mètres cubes d’eau, nous allons permettre de régulariser le débit de la Sanaga, d’augmenter la capacité de production des centrales existantes comme Edéa et Song Loulou et de compléter l’aménagement hydroélectrique de ce grand fleuve. Je pense à la construction de plusieurs ouvrages sur le bassin versant en aval de la Sanaga, comme Nachtigal, Song Mbengue et bien d’autres. La pénurie d’électricité ne sera plus alors qu’un mauvais souvenir. » Pendant la période où le débit est faible, les centrales ne tournent pas à plein régime, et la production électrique n’est plus garantie. C’est pour cette raison que l’État avait déjà mis en place des barrages de retenue à Mape, Bamendji, et Mbakou. Le rôle du barrage de Lom Pangar est donc d’assurer une bonne alimentation de la Sanaga pendant la période d’étiage et de permettre le développement d’autres projets hydroélectriques le long de ce fleuve.


DÉVELOPPEMENT D’AUTRES PROJETS

Outre l’apport du Cameroun et de la Banque mondiale, ce projet est financé par des bailleurs de fonds tels que la Banque africaine de développement (33 milliards de FCFA), la BDEAC (20 milliards), l’Agence française de développement (39,3 milliards) et la Banque européenne d’investissements (19,7 milliards). Au vu de l’avancée du chantier qui devrait aboutir à une mise en eau en 2015, les investisseurs ont déjà signé des accords avec le gouvernement pour le développement des autres programmes hydroélectriques dépendant du débit de la Sanaga. Électricité de France (EDF) a ainsi acquis, en juillet, les droits pour développer un projet de 420 MW, en partenariat avec l’industriel de l’aluminium Alucam. Ce dernier, opérant dans un secteur gourmand en électricité, entend tripler sa production grâce à ce surcroît d’énergie. Selon Édouard Dahomé, directeur du développement chez EDF, ce chantier de 410 milliards de FCFA, dont les études sont suffisamment avancées, pourrait démarrer début 2016 pour produire, dès 2020, 20 % de l’énergie consommée au Cameroun.

En attendant l’aboutissement de ce chantier, l’année 2015 devrait voir l’entrée en service de l’un des plus grands barrages hydroélectriques du pays, celui de Memve’ele, d’une capacité de 201 MW, implanté sur le fleuve Ntem, près du village de Nyabizan, dans la région du Sud, et comprenant une ligne d’évacuation d’énergie à 225 kV, d’une longueur d’environ 300 km entre Nyabizan et Yaoundé. Le projet global coûte environ 365 milliards de FCFA, financés à hauteur de 15 % par l’État du Cameroun, qui a contracté un emprunt auprès de China Exim Bank pour couvrir les 85 % restants. Cette centrale hydroélectrique devrait durablement résorber le déficit actuel et alimenter certains pays voisins tels que le Gabon et la Guinée équatoriale. Ainsi, explique le gouvernement, « le projet stratégique de Memve’ele sur la rivière Ntem contribuera à satisfaire la demande énergétique industrielle et domestique, tout en maintenant les prix de l’électricité à un niveau suffisamment bas pour permettre un renforcement de notre tissu industriel. Ce développement repose en partie sur la capacité du Cameroun à proposer aux industriels des ressources en électricité qui leur permettent de développer leurs activités sur le territoire national. »

Une vocation qui est également celle du barrage de Mékin, toujours dans la région du Sud et également cofinancé par la Chine (85 %) et le Cameroun (15 %). Cet investissement de 25 milliards de FCFA a permis la construction d’un barrage réservoir d’une capacité de 105 millions de mètres cubes d’eau, d’une centrale de 15 MW et d’une ligne de transport haute tension de 63 kV reliée au Réseau interconnecté sud (RIS). Cette unité de production installée sur le fleuve Dja sera intégralement dédiée à l’alimentation de la région du Sud, soumise à de fréquentes ruptures d’approvisionnement.

Outre ces projets déjà lancés, le plan de développement du secteur de l’énergie au Cameroun comporte plusieurs autres infrastructures pour lesquelles des accords de financement sont en cours de finalisation auprès de divers bailleurs de fonds pour partenaires privés : un barrage hydroélectrique de 900 MW à Song Mbengé ; un autre de 12 MW à Colomines, puis de 75 MW sur la Birni, à Warak, dans le nord du pays. Une quinzaine d’autres projets permettront de produire à l’horizon 2035 quelque 3 500 MW supplémentaires.

La mise en oeuvre de ces projets hydroélectrique étant longue (la planification, les études, les montages financiers la levée des fonds et la construction prennent en moyenne dix ans), il a fallu oeuvrer dans l’urgence pour réduire le déficit énergétique. Seule solution : les centrales thermiques dont l’acquisition et l’installation sont plus rapides. La centrale thermique à gaz de Kribi, livrée début 2013, est l’une des plus importantes de ces installations. Il s’agit d’un investissement de 173,2 milliards de FCFA, dont 42,7 apportés par l’État et le concessionnaire (AESSonel à l’époque), le reste (130 milliards) étant levé auprès d’organismes financiers étrangers ou locaux. La centrale de Kribi a une capacité de 216 MW, injectée sur réseau électrique national à travers une ligne de transport de 225 kilovolts sur 100 kilomètres. De quoi alimenter quelque 163 000 familles, et générer une réserve d’énergie de 50 MW pour Alucam. Cette centrale complète un parc récent composé de deux groupes à fuel lourd à Limbé et à Yassa, près de Douala. En 2013, l’État a lui-même acheté quatre groupes géants pour renforcer l’offre à Ebolowa, Mbalmayo, Bamenda et Yaoundé.

INTERVENTION FORTE DE L’ÉTAT

Ce retour visible de l’État tient au fait que, après la privatisation de la Sonel en 2001, il s’est avéré que le repreneur ne pouvait pas, seul, entreprendre les grands projets d’infrastructures pour accroître les capacités énergétiques. D’où la création d’Electricity Development Corporation en novembre 2006, un instrument d’intervention qui, en plus d’assurer la conservation du patrimoine public dans le secteur de l’électricité, peut prendre des participations dans les entreprises du secteur, la construction et l’exploitation des ouvrages de régularisation des eaux de bassin et intervenir directement à titre transitoire comme opérateur afin d’assurer la continuité du service en cas de défaillance d’un opérateur. Cette intervention forte de l’État s’est également traduite par l’élaboration de nouveaux textes législatifs et réglementaires pour introduire la concurrence.

Afin de structurer celle-ci, le gouvernement a mis en place des entreprises étatiques pour construire les barrages de Lom Pangar, Mekin et Memve’ele et a créé une société publique d’exploitation du réseau de transport d’électricité, dont la mise en service est attendue. Cette réforme, qui introduit également la notion de
producteur indépendant, prévoit le transfert de la gestion des barrages de retenue à Electricity Development Corporation, qui devra bientôt faire payer des droits d’eau aux exploitants de barrages. Ce cash-flow doit permettre le remboursement des emprunts contractés pour la construction des barrages. Il est donc possible, en vertu de cette réforme, qu’il existe désormais une concurrence plus visible dans la production de l’énergie électrique. Les barrages et centrales en cours de construction pourraient ainsi être des entités autonomes, vendant leur production aux firmes de distribution tandis que les unités industrielles bénéficieraient de concessions pour produire à concurrence de leurs besoins. Tout ce monde ayant affaire à un gestionnaire neutre étatique des réseaux de transport.

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