Jean William Sollo « Les files d’attente vont disparaître très rapidement »

Jean William Sollo « Les files d’attente vont disparaître très rapidement »

Cet ingénieur des eaux et forêts, diplômé de l’École des eaux et forêts et du génie rural de Nancy, est à la tête de Camwater depuis 2012. Il a occupé auparavant le poste de directeur général de l’Office national de développement de forêts (Onadef) et fut, entre 1999 et 2002, président du Conseil international des bois tropicaux. Lors de sa nomination, Jean-William Sollo a déclaré vouloir faire le maximum pour que les populations du Cameroun aient accès à l’eau potable.

AMB : Les longues files d’attente devant les points d’eau dans les grandes villes sont toujours là. La pénurie d’eau potable est-elle finalement une question insoluble ?
Cette image nous choque, évidement, mais le Cameroun a connu une forte crise économique qui a duré près de vingt-cinq ans. Il a été impossible à l’État, dans ce contexte et face à la contrainte des plans d’ajustement structurels, de réaliser les investissements requis pour adapter la production de l’eau à la demande. Heureusement, et grâce à la pugnacité du chef de l’État, le pays a pu redresser son économie et obtenir un allégement substantiel de sa dette, dégageant ainsi les marges de manoeuvre budgétaires nécessaires pour investir. Nous avons donc pu de nouveau accéder aux guichets des institutions de financement d’infrastructures aussi importantes que celles de production ou de transport d’eau potable. De ce fait, depuis une demi-douzaine d’années, nous sommes en train de résorber sensiblement ce déficit de production en eau potable. Ces files d’attente vont donc disparaître très rapidement.

Quelle est l’ampleur du problème dans les grands centres urbains et dans l’arrière-pays ?
Camwater s’occupe des zones urbaines et périurbaines. Pour ce qui concerne les villes, la capacité de production actuelle ne permet de satisfaire que 30 % de la population. Nous nous sommes donné l’objectif atteignable de la porter à 60 % d’ici à 2018. Des investissements importants, aux niveaux techniques, humains et financiers sont en train d’être effectués.

Justement, où en est la concrétisation de ce programme d’investissements visant à accroître la production ?
Dans un premier temps, le gouvernement avait demandé à Camwater de rechercher des financements d’un volume de 400 milliards de FCFA sur dix ans. En moins de dix ans, nous avons largement dépassé cet objectif. C’est pourquoi le gouvernement nous encourage à aller encore plus vite dans la mesure où nous avons mis en place des structures de recherche de financement assez efficaces, qui nous permettent d’avoir accès à des ressources concessionnelles, c’est-à-dire peu coûteuses. Ces dernières permettent donc de résoudre structurellement la question de la rareté de l’eau potable dans nos villes.

Pour Yaoundé, il existait un projet de captation de l’eau du fleuve Mefou. Quel est l’impact attendu de ce chantier ?
Il est terminé et nous sommes désormais en phase d’essai industriel. Cette usine réhabilitée produit pour la capitale 50 000 mètres cubes d’eau supplémentaires par jour, nous sommes donc au maximum de sa capacité de production. Ainsi 100 000 personnes supplémentaires auront accès à l’eau à Yaoundé.

Cela couvre-t-il les besoins ?
Non, mais nous avançons. En vingt ans, nous sommes passés d’à peine un million d’habitants dans la capitale à près de 2,5 millions. Les infrastructures n’ont pas pu suivre du fait de la crise économique que j’ai évoquée tout à l’heure. Mais aussi parce que le développement anarchique de la ville fait en sorte que ce sont les infrastructures qui rattrapent les populations là où elles se sont installées. D’ailleurs, ce n’est pas seulement propre au secteur de l’eau, cela concerne la plupart des secteurs d’infrastructures et d’aménagement. Et beaucoup de grandes villes africaines sont confrontées à ce phénomène de naissance spontanée de nouveaux quartiers.

Pensez-vous parvenir un jour à renverser la tendance et être en mesure d’anticiper ?
Absolument. Nous y travaillons et nous sommes même sur le point de réussir. Nous travaillons actuellement avec une compagnie américaine sur financements, Exim Bank USA, pour produire à partir du fleuve Nyong environ 305 000 mètres cubes d’eau par jour d’ici à 2018. Nous serons alors à l’aise, pour ce qui est de Yaoundé, jusqu’en 2050. C’est un chantier colossal qui va couvrir les besoins en eau de la capitale pendant une longue période.

Concernant Douala, quel aura finalement été l’impact de la mise en service de l’usine d’eau de Yato, et quels sont les autres projets pour accroître l’approvisionnement en eau de la capitale économique ?
À ce sujet, je dirais que Yato comporte deux phases. La première a apporté environ 50 000 mètres cubes d’eau supplémentaires à la ville de Douala. La seconde est en cours de finition avec le pont-tuyau, ce bel ouvrage d’art que nous venons de réaliser sur le fleuve Wouri. Lorsque ce pont-tuyau sera connecté au cours de décembre, nous apporterons 100 000 mètres cubes d’eau supplémentaires à la ville de Douala. Donc, fin 2014, ses habitants ressentiront une très nette amélioration de la fourniture en eau potable. Mais pour ne pas être en retard par rapport à la croissance de la ville, nous devons être en mesure de fournir 500 000 mètres cubes d’eau par jour d’ici à 2018-2020.

Comment y parviendrez-vous ?
Nous jouons de notre capacité à emprunter avec l’appui de l’État. Nous allons par exemple réhabiliter la station de traitement d’eau de l’exusine de Cellucam. C’est une unité qui peut produire environ 200 000 mètres cubes d’eau par jour. Nous sommes en phase d’étude pour identifier les équipements à réhabiliter, et concevoir une solution de transport de l’eau depuis le site de l’ex-Cellucam à Bonepoupa, jusqu’à Douala.

Comment se financent ces activités ? Quels sont vos partenaires ?
Ils sont assez diversifiés. Ce sont des bailleurs de fonds, des multilatéraux, bilatéraux ou gouvernementaux. Nous travaillons par exemple tout à l’heure pour Yaoundé. Nous sommes en train de finaliser avec elle l’ensemble des dossiers pour les villes d’Edéa, Ngaoundéré et Bertoua. Les travaux dans ces trois villes seront terminés d’ici à 2016, pour améliorer la capacité de production d’eau. Comme autres partenaires de référence, nous pouvons citer la China Exim Bank et d’autres entreprises chinoises. Avec la Chine, nous avons réalisé les travaux impressionnants de Yato, et nous travaillons actuellement sur neuf villes dites de moyenne importance, comme Bamenda, Kribi, Sangmelima ou Bafoussam, où les chantiers vont démarrer incessamment. Dans un an, d’autres villes de la même importance vont être concernées. En tout cas, tous les chefs-lieux de région, de département ou d’arrondissement sont couverts par les programmes que nous mettons en place, et d’ailleurs pas seulement ceux financés par la Chine. Nous développons un partenariat très important avec la coopération belge, à travers la banque Dexia, qui soutient un programme sur 52 villes secondaires couvrant l’ensemble du territoire. La Banque mondiale finance des projets de réhabilitation ou de densification des réseaux. Je peux également citer la coopération américaine avec Exim Bank USA, la banque américaine d’import-export. Avec ce partenaire, nous avons en mesure d’urgence un programme de 55 000 mètres cubes d’eau par jour qui a démarré en novembre 2013 à Akomnyada pour alimenter la ville de Yaoundé. Dans un an, ce programme nous mènera dans les villes de Tiko, Limbé, Mutengene, puis Yaoundé encore avec une infrastructure colossale de production de 250 000 mètres cubes par jour, toujours sur financement américain. La Banque africaine de développement nous soutient également dans les travaux d’approvisionnement et d’accroissement des capacités dans 52 autres villes, tandis que la Banque européenne d’investissement nous apporte un appui important.

Depuis la restructuration du secteur de l’eau, deux entreprises opèrent dans ce domaine. Qui fait quoi, et, selon vous, chaque acteur remplit-il convenablement son rôle ?
Depuis 2008, le gouvernement a mis en place un partenariat public-privé, avec une autorité affermante, le ministère de l’Eau et de l’Énergie, Camwater qui est une société de patrimoine en charge du développement des infrastructures de production d’eau potable et de leur transport, et la Camerounaise des Eaux (CDE), une entreprise purement privée à capitaux marocains, qui s’occupe de la production de l’eau, de son transport et de sa commercialisation. Camwater, en tant que société de patrimoine, doit s’assurer que les infrastructures sont bien utilisées et que l’eau est de bonne qualité. Il est donc normal que Camwater exprime de temps en temps quelques réclamations vis-àvis de l’autre partenaire. Mais, globalement, les relations sont bonnes et il n’y a pas de tension. Pour l’instant, nous travaillons à améliorer les performances des deux entreprises, car elles sont encore jeunes. Nous essayons aussi de renforcer la relation qui nous lie, car nous sommes complémentaires.

En attendant que la production et la distribution de l’eau s’ajustent à la hauteur des besoins, plusieurs ménages construisent des systèmes privatifs d’alimentation, forages ou puits aménagés. À votre avis, est-ce une solution ? Ou plutôt un problème ?
Je pense qu’il n’est pas souhaitable que les consommateurs installent leurs unités de production à titre privé. D’abord parce que l’eau est un bien commun, et qu’il est bon qu’on mutualise les efforts. Mais, surtout, je souligne que l’eau produite à travers des systèmes privés peut ne pas être de bonne qualité. Ce n’est pas parce qu’une eau est claire et limpide qu’elle est potable. Il existe donc des risques réels de toxicité, notamment à Douala où il y a beaucoup de sulfure d’hydrogène. Il est possible que des maladies se déclarent et que les gens ignorent que cela est dû à la qualité de l’eau qu’ils consomment. Camwater met tout en oeuvre pour éviter cela, conformément aux orientations du gouvernement, afin que les populations aient une meilleure accessibilité à l’eau potable dont la qualité est sous la responsabilité d’une institution reconnue.

On voit des camions-citernes apporter de l’eau pendant les saisons sèches dans certains quartiers défavorisés. Quel est l’impact de ce type de programme ?
Ces camions nous permettent de transporter de l’eau vers les endroits où les canalisations n’existent pas. À Yaoundé, par exemple, nous n’avons pas encore de production suffisante pour les 2,5 millions d’habitants. À cause de la pénurie, les châteaux d’eau ne peuvent plus se remplir complètement et, de ce fait, les consommateurs en bout de circuit ne sont pas alimentés. C’est pourquoi nous leur apportons l’eau au moyen de citernes. Nous distribuons en moyenne 60 000 litres par jour avec ce procédé. Mais ce n’est pas une solution pérenne. Les programmes d’investissement que nous développons nous permettront d’être en mesure de stopper ces actions dès 2016 parce que les consommateurs pourront s’approvisionner normalement.

Existe-t-il une synergie entre Camwater et certaines communes pour prendre en main la question de l’assainissement ?
Cette question fait partie des tâches qui incombent à Camwater. Pour l’instant, les villes qui bénéficient de programmes d‘assainissement les exécutent directement en tant que maîtres d’ouvrage avec la coopération internationale. Par exemple, à Douala, c’est le délégué du gouvernement qui s’en charge, ce qui n’est pas plus mal. Lorsque nous serons à 80-90 % de la mise à disposition d’eau potable sur l’ensemble de nos villes, il y aura encore beaucoup de choses à faire sur le plan de l’assainissement, et nous nous y attellerons avec les collectivités pour améliorer leurs capacités en la matière.

Vous êtes à la tête de Camwater depuis deux ans. Quelles sont les actions dont vous êtes le plus fier ?
S’il y a une fierté, elle sera collective. Camwater a le mérite d’avoir un personnel de qualité au plan technique avec de très bons ingénieurs, et notre organisation administrative et financière soutient convenablement leur action. Nous mettons à disposition depuis deux ans beaucoup plus d’eau, aussi bien à Yaoundé avec la Mefou, que dans d’autres villes secondaires. Oui, je suis finalement un directeur général plutôt satisfait...

PARCOURS :

1982
Il obtient un diplôme d’ingénieur civil des forêts à l’École nationale du génie rural et des eaux et forêts de Nancy.

1983
Il entre à l’Office national de régénération des forêts, dont il devient directeur de production en 1988.

1991
Il est appelé au ministère de l’Agriculture en tant que conseiller technique, puis au ministère de l’Environnement et des forêts, à un poste similaire, en 1992.

1994
Il est nommé directeur généralde l’Office national de développement des forêts.

2012
Il devient directeur général de Cameroon Water Utilities Corporation.

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