Le pari sur l’or noir

Le pari sur l’or noir

La production pétrolière camerounaise pourra-t-elle doubler d’ici deux ans ? C’est en tout cas le pari de la Banque mondiale dans une étude publiée en mai dernier : « La production de pétrole et de gaz au Cameroun devrait augmenter sensiblement au cours des années à venir. À moyen terme, la production pétrolière pourrait plus que doubler grâce à l’exploitation de nouveaux gisements. Selon les projections de la Société nationale des hydrocarbures (SNH), elle pourrait atteindre les 57 millions de barils en 2016, à comparer aux 24,4 millions de barils de 2013. » Les conjoncturistes du gouvernement sont tout aussi optimistes, qui observent un net regain d‘activité dans le secteur extractif surdominé par le pétrole : « Les perspectives pour les années 2014 et 2015 sont favorables, indique-t-on à la direction des affaires économiques au ministère des Finances. En effet, les industries extractives (principalement le pétrole et le gaz) devraient maintenir la tendance haussière des activités amorcée en 2012-2013. Ces perspectives résulteraient de l’amélioration escomptée des rendements des puits existants (champ de Rio del Rey), de l’entrée en activité de nouveaux gisements (M’via, Dissoni), de la production du gaz (Sanaga sud), principalement destinée à la centrale à gaz de Kribi ainsi que de l’intensification de l’exploitation du champ gazier de Logbaba. » En somme, tous les sites de production d’hydrocarbure verraient leurs activités progresser.

DES ANNÉES D’EFFORTS RÉCOMPENSÉES

Si cette projection se concrétisait, elle viendrait ainsi récompenser les années d’efforts de la Société nationale des hydrocarbures pour rendre plus compétitifs les champs pétroliers marginaux en fin de vie, et les dispositions avantageuses introduites dans le Code pétrolier pour encourager les multinationales à intensifier les recherches. Plusieurs contrats de partage de production ont ainsi été signés ces dernières années entre la Société nationale des hydrocarbures et les multinationales pétrolières. Cette démarche permet à la SNH, entreprise créée en 1980 pour gérer les intérêts de l’État dans le secteur pétrolier, de partager les coûts de la prospection et d’optimiser ses gains dans la commercialisation du pétrole. Fin novembre, un appel d’offres a été lancé par la SNH pour recruter une firme en vue de la quantification de gisements de pétrole découverts dans le nord (Logone Birni) et dans les régions de Mamfé et de Bakassi.

Dans une sous-région de l’Afrique centrale richement dotée en gisements d’hydrocarbures et qui compte de gros producteurs tels que la Guinée équatoriale, le Congo, le Tchad et le Gabon, le Cameroun, bon dernier, est un tout petit producteur. Paradoxalement, les recettes publiques restent largement tributaires de la contribution du secteur des hydrocarbures. Pour cette année 2014, le Cameroun table sur une production d’un peu plus 30 millions de barils, en hausse de 24 %, pour des recettes estimées à 718 milliards de FCFA dont 546 milliards de redevances attendues de la SNH.

UN PÉTROLE PAUVRE EN PRODUITS LÉGERS

Cette contribution de la SNH au budget de l’État est calculée sur la base d’une production de 30,1 millions de barils projetée, un cours du baril de Brent projeté par le FMI à 101,30 dollars, desquels on enlève 3 dollars constituant la décote du pétrole camerounais sur le marché mondial et 3,30 dollars de prudence, soit en définitive un prix du baril camerounais à 95 dollars. De fait, les gains du Cameroun pourraient être supérieurs à ceux indiqués si la conjoncture était plus favorable et la production de meilleure qualité. Car le pétrole camerounais, souvent pauvre en produits légers, subit de ce fait une décote. Ces derniers mois, les cours du pétrole ont baissé d’un peu moins de 10 dollars, remettant en cause ces hypothèses du cadrage budgétaire. Si la production ne connaît pas de hausse quantitative soutenue pendant la période, il y a fort à craindre que les gains du Cameroun s’inscrivent en-deça des prévisions du gouvernement. L’impôt sur les sociétés pétrolières, calculé sur la base des bénéfices de 2013 des entreprises du secteur, est prévu à 172 milliards. Plus grave encore, les ventes d’hydrocarbures à l’étranger (pétrole brut à 70 % et produits raffinés à environ 30 %) génèrent bon an mal an environ 45 % des recettes d’exportation. Le groupe Perenco, leader de l’exploitation pétrolière au Cameroun à travers ses filiales Perenco Cameroon et Perenco Rio del Rey, a une production globale de 45 000 barils par jour, soit environ 75 % de la production journalière nationale totale actuelle estimée à environ 60 000 barils.

L’époque faste de 1986 est donc bien loin, quand le Cameroun débitait 182 000 barils par jour. Cette baisse tendancielle de la production a contraint quelques majors telles Total ou Shell à laisser place à quelques juniors pétrolières conquérantes comme Perenco (qui a racheté les actifs de Total), Euroil (filiale de la britannique Bowleven), Addax (repreneur de Pecten) ou Glencore. Cette recomposition de l’amont pétrolier camerounais a également vu arriver de nouvelles enseignes telles que Petronas (Malaisie), Yan Chan (Chine), Noble (États-Unis), Rodeo Development Ltd (Victoria Oil & Gas, Grande-Bretagne et même la SNH qui, ayant capitalisé son expérience dans ses contrats de partage de production, agit déjà comme opérateur plein, en exploitant le champ de M’via.

En plus d’investir dans l’ensemble de la chaîne pétrolière, la SNH s’est quelque peu diversifiée en prenant des participations dans le capital de sociétés industrielles des secteurs parapétrolier et connexe. Cette présence forte de la société nationale des hydrocarbures dans le secteur se reflète aussi dans sa participation au sein de la Société nationale de raffinage, unique raffineur du pays.

HAUSSE SOUTENUE DE LA DEMANDE

La mission originelle de cette entreprise industrielle consiste à optimiser l’exploitation de la raffinerie nationale de pétrole brut pour satisfaire les besoins du marché camerounais en produits finis. Une mission qui n’est pas de tout repos car, au-delà d’une hausse soutenue de la demande, les enjeux de modernisation et de gouvernance au sein de l’entreprise sont cruciaux, comme le souligne Ibrahim Talba Malla, directeur général de la Sonara : « Les pouvoirs publics ont pris des mesures pour la réalisation en deux phases du programme de modernisation de la Sonara. La première est achevée, qui comprend une salle de contrôle modernisée et automatisée ainsi qu’un nouveau système de pompage pour charger les camions-citernes. La deuxième phase portera sur l’installation d’un système d’hydrocraquage qui nous permettra de traiter notre pétrole brut et d’en tirer le maximum de produits légers. » Car, du fait d’une incompatibilité technologique, la Sonara demeure incapable de transformer le brut camerounais, réputé lourd, et se voit obligée d’importer un brut plus adapté à ses usines. Ce projet, que pilote Ibrahim Talba Malla, vise un triple objectif : stratégique, économique et marketing. Selon un cadre de la maison, « au niveau stratégique, il est question de maximiser l’utilisation du pétrole brut produit au Cameroun. Au plan économique, ce projet a pour but d’atteindre une taille critique permettant d’améliorer le taux d’utilisation de toutes les unités de la raffinerie. Et, enfin, côté marketing, il s’agit de maximiser les produits dont le marché camerounais et régional est demandeur, à savoir le gazole et le kérosène. »

La construction de nouvelles unités, annexées aux installations actuelles, devrait permettre d’augmenter la capacité de production, qui passera de 2,1 millions de tonnes par an à 3,5 millions, voire 4 millions. Ce dopage de la capacité de traitement de la firme entraînera, selon son directeur général, un surplus de production substantiel. « La réussite de ce programme va assurer une pérennité à la Sonara et garantir l’indépendance énergétique du pays. La compétitivité de l’entreprise s’en trouvera nettement améliorée dans la sous-région où la Sonara est déjà un partenaire qui compte et sur qui il faut compter. C’est pourquoi, afin d’optimiser l’utilisation de la capacité de raffinage, la Sonara se tourne vers le marché d’exportation. Ainsi, elle consolide sa présence et sa bonne réputation sur les pays de la Cemac (Communauté économique et monétaire des États de l’Afrique centrale) et ceux de la côte ouest-africaine, du Sénégal à la Namibie. La mise en service du nouveau port lui permet d’exporter vers l’Europe, les États-Unis et l’Amérique du Sud. » Le deuxième volet va porter sur l’agrandissement des installations, avec des bacs supplémentaires, tant de bruts que de produits raffinés, mais surtout des équipements d’hydrocraqueurs. Cette phase vise la modernisation de la raffinerie pour l’adapter au type de bruts lourds produits par le Cameroun. « Nous pourrons traiter le brut camerounais et obtenir un rendement meilleur que celui du brut léger importé, explique-t-on à la Sonara. Au-delà de l’intérêt de la raffinerie en tant qu’industrie pétrolière nationale, ce sera important pour notre pays en termes d’équilibre des balances des paiements et commerciale. » L’enjeu pour la Sonara est de parvenir à répondre à la demande sousrégionale, qui n’est satisfaite qu’à 40 % malgré la construction par les Chinois d’une raffinerie au Tchad tandis qu’au Nigeria, géant pétrolier, première puissance économique du continent et grand consommateur d’énergie, la capacité limitée des quatre raffineries opérationnelles ne comble pas les besoins de son marché intérieur fort de près de 200 millions d’habitants.

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