Small is beautiful !

Le Cameroun compte entre 1 et 2 millions d’exploitations familiales agropastorales (EFA) qui contribuent à l’essentiel de l’alimentation de sa population et en particulier de ses grandes villes. Or, paradoxalement, ces exploitations sont souvent perçues par les citadins comme des entités économiques obsolètes, figées dans des modes de vie et de production traditionnels dont il faut, en premier lieu, les extraire. Ainsi émergent les idées et ambitions de modernisation accélérée de cette forme d’agriculture, que l’on conçoit par la distribution de nouveaux outils de production, de nouvelles technologies, à l’image de ceux utilisés dans d’autres parties du monde (le tracteur, les races et variétés améliorées, les nouvelles générations d’intrants, etc.). Quand on n’envisage pas de progressivement renouveler ces exploitations agricoles par de nouvelles entités, dirigées par des entrepreneurs, plus ou moins citadins et financiers, dont on espère qu’ils feront mieux que les générations d’agriculteurs qui se sont succédé dans les terroirs agricoles du pays.

Or, le Cameroun ne fait pas exception à une réalité plus générale qui est que l’agriculture familiale issue de son territoire, dès lors qu’elle est correctement accompagnée et sécurisée (notamment dans son accès au foncier), est la forme la plus efficace de production agricole. Avant même de penser à distribuer des tracteurs, la mise en place d’un dispositif crédible et professionnel d’accompagnement et de conseil auprès des agriculteurs permet de multiplier par deux ou trois les rendements par culture de petites et moyennes exploitations familiales. Un tel dispositif consiste en la mise à disposition de conseillers qui se rendent périodiquement dans les exploitations agricoles, analysent les systèmes de production, émettent des avis, orientent l’agriculteur dans ses choix.

Le programme « Amélioration de la compétitivité des exploitations familiales agropastorales » (Acefa), sous tutelle du ministère de l’Agriculture et du Développement rural et de celui de l’Élevage, de la Pêche et des Industries animales (Minader-Minepia), a permis la mise en place d’un dispositif national de conseil en gestion et un guichet de financement pour les petits projets productifs. De son côté, le programme d’appui à la réforme du dispositif de formation professionnelle agropastorale (Afop) donne des effets positifs sur le terrain, en montrant que les agriculteurs produisent mieux et plus grâce à une meilleure compréhension des coûts et des bénéfices de leur activité. « Depuis que je travaille avec l’Acefa, j’ai de grands rendements. Comme j’ai un carnet d’analyses, ça me permet de savoir ce que je produis en une année. Avant, je récoltais beaucoup de choses mais je ne savais pas ce qui était rentable », déclare Mariama Mvele, agricultrice dans la région du Sud. Même constat chez Baudel Kenfack, agriculteur de la région de l’Ouest : « J’ai connu les itinéraires techniques au centre de formation et chez le référent. Grâce à la formation, j’ai la capacité de planifier des activités et de réussir. On nous a appris beaucoup de choses, la gestion de l’exploitation, comment tenir les documents comptables. Ça me permet d’assurer la sécurité des enfants, la scolarité, l’alimentation, la santé. »

ÉCHEC DES GROSSES SOCIÉTÉS

Par ailleurs, les ressources publiques employées pour stimuler cette production sont mieux utilisées. Des agriculteurs davantage formés et conseillés formulent de meilleurs projets d’installation ou d’investissement. Ainsi, le coordonnateur régional d’Acefa de la région Sud précise : « Nous sommes aujourd’hui convaincus de l’intérêt de cette agriculture familiale qui occupe 97 % de tous ceux qui sont agriculteurs. C’est de l’emploi stabilisé ! L’État a beau jeu d’encourager cette forme d’agriculture qui a fait ses preuves. Les grosses sociétés, pour leur part, ont donné de l’espoir, ont fonctionné à un moment donné, mais ont échoué. »

Les agriculteurs sont mis aussi en confiance pour avoir accès à d’autres sources de financement (par exemple bancaire). À partir du moment où l’activité agricole gagne en rentabilité et que de nouveaux besoins en financement apparaissent, le conseiller a un rôle majeur à jouer dans l’instauration d’un climat de confiance entre les agriculteurs et les banques pour ainsi atténuer l’aversion au risque agricole des institutions financières.

Ainsi, Rosalie Mamesa, agricultrice dans la région de l’Ouest, confie : « Pour ma ferme, nous avons des cahiers pour noter la production, la vente. On ne peut pas aller au hasard. On sait dorénavant combien on a investi dans les 2 000 pondeuses. Et les banques nous accordent du crédit pour le suivi. Je me sens bien dans l’agriculture. Je fais ma propre gestion, et mène mes projets moi-même. Ça me réconforte. Avec mon activité, je paye la scolarité des enfants sans problème et j’aide aussi d’autres mamans en difficulté. »

DES RENDEMENTS AMÉLIORÉS

Dans les campagnes camerounaises, cette révolution silencieuse du déploiement d’un dispositif de conseil en gestion et de formation pour et avec les exploitations agricoles familiales a des effets spectaculaires sur les rendements, qui sont souvent multipliés par deux ou trois, sur la productivité du travail et sur la valorisation du métier d’agriculteur, enfin considéré comme un acteur économique et non plus comme un indigent. Ainsi, Eyamo Ateba, qui souhaitait devenir fonctionnaire, mais qui a choisi d’être agriculteur justifie son choix : « Beaucoup de mes frères ont abandonné l’agriculture, ils sont partis dans les villes pour être fonctionnaires. Les revenus d’un agriculteur bien préparé, formé, et qui suit exploitations, dépassent 1 000 fois ceux du fonctionnaire. »

En effet, il est souvent question, dans les sphères des administrations agricoles au sud, d’amener les agricultures familiales à la modernité. Mais la première chose à mettre en oeuvre est de moderniser le dispositif public d’accompagnement des paysans exploitants agricoles en abolissant les dispositifs de vulgarisation basés sur l’offre technique et en les remplaçant par un appui-conseil fondé sur une analyse de la demande des agriculteurs, en tant qu’acteurs économiques qui évoluent comme le ferait une entreprise. Ce changement de point de vue concernant les exploitations agricoles familiales et le rôle qu’elles ont à jouer dans l’atteinte des objectifs de production des pays d’Afrique devrait également être adopté par le secteur privé. Celui-ci devrait passer d’une logique de substitution à l’agriculture familiale (en implantant par exemple de grands domaines là où il se pratique traditionnellement d’autres formes d’agriculture) à une logique d’association, avec des investissements dirigés prioritairement vers la transformation et la valorisation des produits agricoles. La négociation de contrats équitables, établis dans la concertation avec la profession agricole (la Plateforme nationale des organisations de producteurs agricoles du Cameroun, Planopac), alliant le secteur privé investisseur avec une base productive constituée d’exploitations agricoles familiales est un pilier fondamental de la relance agricole du Cameroun et de sa capacité à jouer durablement son rôle de grenier à l’échelle régionale. Une telle dynamique, si elle nécessite un cadre légal adapté et un accompagnement de l’État, relève avant tout de la volonté et de l’engagement solidaire du secteur privé camerounais vis-à-vis des agriculteurs de leur pays.

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