Luc Rigouzzo « L’Afrique s’invente très bien elle-même »

A 51 ans, cet ingénieur de formation ayant travaillé en Amérique latine a déjà plusieurs vies derrière lui. De 2006 à 2010, il a été le directeur général de Proparco (Promotion et participation pour la coopération économique), filiale de l’Agence française de développement (AFD) en charge du secteur privé. Ensuite, il a été nommé directeur de cabinet d’Henri de Raincourt, le ministre de la Coopération. En 2012, il a fondé Amethis Finance avec son associé Laurent Demey, ancien directeur général adjoint de Proparco, en partenariat avec la Compagnie Benjamin de Rothschild (CBR), du groupe Rothschild, un acteur mondial du capital-risque. En moins de deux ans, cette société installée à deux pas de la place de l’Étoile, à Paris, a atteint son objectif : plus de 500 millions de dollars de fonds levés auprès de cinquantecinq investisseurs privés, dont trente-huit groupes familiaux français, belges, espagnols, italiens et américains. Une filiale baptisée Awa (Amethis West Africa) a par ailleurs été lancée en 2014, pour permettre à des assureurs ouest-africains d’investir dans un fonds de private equity local.

AMB : En quoi Amethis Finance est-il différent d’Investisseurs & Partenaires (I&P), la société gérée depuis 2011 par Jean-Michel Severino, l’ancien directeur de l’Agence française de développement (AFD), avec lequel vous avez travaillé ?
Je participe au comité d’investissement d’I&P, qui fait un travail unique à destination de la petite entreprise en Afrique, avec des investissements qui vont de 300 000 à 1 million d’euros. Amethis Finance cible de son côté des sociétés de taille moyenne, avec des investissements de 8 à 15 millions d’euros. Nous prêtons et prenons des participations minoritaires dans des groupes existants, non cotés en Bourse, qui ont besoin de financer leur croissance. Une part importante de notre valeur ajoutée consiste à mettre en contact nos partenaires africains entre eux et avec nos investisseurs européens et américains. L’Afrique se révèle paradoxale de ce point de vue : on y trouve beaucoup d’entrepreneurs extrêmement sophistiqués, avertis et en plein succès, mais qui ne se connaissent pas forcément. Nous essayons donc de créer une communauté d’entrepreneurs Sud-Sud et Nord-Sud qui travaillent ensemble.

Dans quels secteurs opérez-vous ?
Tous ceux qui répondent aux besoins du consommateur africain. Aujourd’hui, les moins développés sont aussi les plus rentables. Nous visons tous les goulets d’étranglement de la croissance actuelle en Afrique : la finance, l’énergie, la distribution, l’alimentation et les services.

N’est-il pas risqué de miser sur le consommateur africain ?
Au contraire, une révolution est en cours. En 1980, le continent était vide et rural, avec 300 millions de personnes dont moins de 100 millions en ville et 30 millions d’entre eux ayant un pouvoir d’achat moyen de 7 dollars par jour. Le marché était étroit et concentré sur deux activités principales : l’exportation de matières premières et l’importation de biens de consommation dans des comptoirs urbains situés pour la plupart sur les côtes. Tout a changé : dans vingt-cinq ans, le continent comptera près de 2 milliards d’habitants dont plus de la moitié en ville, avec 300 millions de personnes solvables qui consommeront entre 10 et 20 dollars par jour. De 1980 à 2040, ce seul marché de la classe moyenne urbaine aura été multiplié par trente. Il représentera plus de 2 000 milliards de dollars par an. D’un modèle extraverti, l’Afrique est passée à un modèle de croissance endogène, tirée par la consommation et les services, notamment financiers. Le taux de bancarisation ne dépasse pas 20 % du PIB dans bien des pays, avec 70 % de la population qui n’a pas encore de compte en banque. Le secteur financier représente donc un vrai marché et capture beaucoup de croissance. Il devrait représenter 35 % à 40 % de nos investissements à long terme.

Votre équipe est composée de personnes venant d’horizons très divers. D’où viennent les profils africains que vous avez recrutés ?
Nous sommes tous Africains et Européens ! Laurent Demey et moi-même avons passé l’essentiel de notre vie en Afrique. Aurélie Pujo, notre directrice juridique, travaillait pour l’un des principaux grands fonds africains. Éric Ouedraogo, notre directeur financier, est Burkinabé et un ancien de chez Rothschild. L’un de nos directeurs d’investissement, Jean-Thomas Lopez, a été directeur général adjoint pendant huit ans d’un grand groupe industriel camerounais, présent dans cinq pays d’Afrique centrale. Laureen Astrid Kouassi-Olsson, qui gère les pays anglophones, était chargée d’affaires à la division banques et marchés financiers de Proparco, mais elle a commencé sa carrière chez Lehmann Brothers à Londres. La qualité de l’équipe, c’est la première chose que regardent les investisseurs. Elle explique largement le succès de nos opérations de fund-raising.

Quelle est votre originalité ?
Dans notre vie professionnelle antérieure, nous avons pris part à la première génération des fonds africains. Ces derniers ont été financés de manière quasi exclusive par des institutions financières de développement, en raison du manque de confiance du secteur privé. C’était logique il y a quinze ans, mais partout dans le monde, le private equity est, par définition, privé… Amethis représente un signal très positif de changement : c’est le premier fonds de cette taille qui soit privé à 90 %. Nous avons des investisseurs institutionnels, mais aussi beaucoup d’entrepreneurs privés et de groupes familiaux issus du réseau que nous a ouvert notre partenariat avec le groupe Rothschild. Notre succès démontre que de nombreuses grandes familles sont prêtes à s’engager sur le continent, d’abord par notre biais puis à travers des projets qu’elles porteront directement. Nous leur servons souvent de porte d’entrée en Afrique.

Quel est le retour sur investissement que vous pouvez promettre ?
Nous espérons entre 20 % et 25 % de retour sur investissement. La certitude, c’est qu’il faut être présent en Afrique aujourd’hui ! C’est la dernière frontière de la croissance mondiale. Nous avons financé deux banques, au Kenya et au Ghana, qui ont connu des taux de croissance annuelle de 45 % à 50 % ces dernières années. Cela étant, le continent reste volatil. Il y a des crises en Afrique, qu’elles soient de change ou politiques. Il faut donc avoir un portefeuille assez diversifié, pour être capable de maîtriser le calendrier des opérations de sortie futures. Il faut avoir suffisamment de participations pour en garder une dix-huit mois de plus s’il le faut. La maîtrise du temps reste l’une des clés de l’Afrique. Beaucoup d’acteurs du secteur réalisent une dizaine d’opérations par génération. Nous en ferons une vingtaine en capital-investissement et une dizaine en prêt. D’ici à 2019, nous aurons trente opérations. Notre risque le plus important ne dépassera pas 5 % de notre bilan. Notre modèle est assez conservateur : nous choisissons des sociétés existantes et en forte croissance dans des pays dynamiques qui nous sont familiers. Nous ne finançons pas de créations pures. Ainsi, même en cas de mauvaise surprise, nous devrions pouvoir servir de bons rendements à nos investisseurs – des rendements à deux chiffres dans des secteurs qui connaissent eux aussi des croissances à deux chiffres.

En restant aussi prudents, inventez-vous quelque chose de nouveau ?
Le continent est suffisamment porteur à la fois de croissance et de volatilité pour ne pas ajouter du risque au risque, en ayant recours à l’endettement par exemple. Des investisseurs plus agressifs que nous existent, notamment dans les secteurs minier ou agricole. Ils se disent : « Je vais faire 50 % et si je perds tout, ce n’est pas grave. » C’est une logique de Far West, d’aventurier, que nous refusons d’adopter. Par ailleurs, je pense qu’il n’y a rien à inventer. L’Afrique s’invente très bien elle-même. Elle fait même des sauts technologiques, du leapfrogging comme disent les Anglo- Saxons. Il y a plus de gens qui règlent leurs achats et font leurs virements avec un téléphone portable au Kenya qu’en France ! Enfin, je ne suis pas sûr qu’il faille à tout prix « inventer » quelque chose. Dans notre activité, il n’y a pas de spécificité africaine. La situation ressemble au segment midcap du private equity européen des années 1970, avec des sociétés familiales de taille moyenne qui s’ouvrent à des fonds d’investissement pour mieux capter de nouvelles opportunités.

L’image de l’Afrique change. Quel est votre sentiment à ce sujet ?
Beaucoup d’investisseurs ont compris qu’une nouvelle dynamique de croissance était en marche. Mais l’image du continent reste très artificielle. Celui-ci passe pour dépendant des matières premières. Or nous intervenons dans des pays en transition, dont les économies sont diversifiées – Kenya, Côte d’Ivoire, Ghana, Sénégal, Mozambique et Tanzanie… Beaucoup de ces pays voient déjà 70 % de leur économie reposer sur l’industrie et les services. Les matières premières représentent moins de 25 % de la croissance africaine. Les fluctuations de leurs cours sur les marchés mondiaux comptent encore, mais elles ne sont plus vitales !

Pour autant, il y a toujours un déficit d’industrialisation et de transformation sur place des matières premières. Sans compter que, dans beaucoup de pays, l’activité économique reste informelle…
Oui, mais ce qui change radicalement la donne, c’est l’urbanisation. Un moment unique de transition démographique existe pour chaque continent, lorsque les actifs deviennent plus nombreux que les dépendants (enfants et personnes âgées). Ce phénomène s’est produit au XIXe siècle en Europe. Il a démarré dans les années 1970 en Chine et explique l’explosion économique de ce pays. Il se produit en Inde et vient de commencer en Afrique. Il va entraîner une croissance structurelle, qui va probablement rester supérieure à 5 % pendant quarante ans. Ensuite, ne pas figurer dans les statistiques n’empêche pas les gens d’exister ! Ils se lèvent le matin, mangent, cherchent un toit… Les briques et le mortier, autrement dit le bâtiment et les infrastructures, représentent 80 % de la formation brute de capital fixe en Afrique. Les grandes fortunes africaines ne sont plus seulement des pétroliers ou des miniers, mais des industriels qui servent le consommateur. Aliko Dangote, au Nigeria, fait du ciment, de la farine, de la bière, etc. La croissance est endogène et tirée par les villes.

Peut-on continuer à parler de l’Afrique en général comme si c’était un seul et même pays ?
Non, le continent n’est pas homogène. Avec cinquante-quatre pays, on peut parler des Afrique au pluriel. Il existe des régions, comme l’Afrique de l’Est ou de l’Ouest, au sein desquelles des disparités existent. Les industries du Kenya, par exemple, sont les plus sophistiquées d’Afrique de l’Est. Un très bon graphique du bureau d’études McKinsey montre l’existence de quatre groupes de pays, en fonction de leur degré d’extraversion (exportations par habitant) et de diversification. Vous avez d’un côté les pays pétroliers, peu diversifiés avec des économies étroites, de l’autre, les lions historiques que sont l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Maroc et la Tunisie, dont trois sont confrontés à des défis politiques et sociaux très importants. Un groupe de pays pauvres et non diversifiés se trouve malheureusement en situation de conflit armé. L’essentiel de notre action porte sur le dernier groupe, des pays de taille intermédiaire avec des économies diversifiées, ayant pour la plupart connu des transitions démocratiques.

Pour mener à bien vos projets, vous avez besoin d’un secteur privé fort et indépendant. Or, dans beaucoup de pays, il reste tributaire du politique ou il est si étroit que la relation avec l’État est obligatoire…
C’est exact, mais c’est de moins en moins vrai. Ces États omniprésents sont typiques des pays producteurs de matières premières sans économie diversifiée. Dans tous les pays du monde, certains chefs d’entreprise se servent du politique et d’autres se méfient du mélange des genres. Dans les économies non diversifiées, les quelques privés qui se retrouvent face à l’État ont forcément des relations avec le politique. Le nombre de ces pays se réduit comme peau de chagrin, avec la multiplication de ceux qui reposent sur l’industrie et les services, formels ou informels. Dans ces pays diversifiés, le secteur privé fonctionne sans actionnaire étatique et sans passe-droit. Je ne suis pas un afro-optimiste béat, mais plus je vieillis et plus je suis choqué par les préjugés sur l’Afrique et l’indulgence à l’égard d’autres régions du monde. Quand des responsables français afro-optimistes disent : « Il y en a marre de traiter les Africains de corrompus », ils passent pour les suppôts des oligarchies locales ! L’image que l’on a de l’Afrique s’est figée au temps colonial. On pense toujours à l’Afrique des comptoirs, avec une seule ressource à vendre et sur laquelle les États d’après les indépendances prélevaient leur dîme. Il existe certes des pays où la corruption est endémique, sans que ce phénomène soit spécifique à l’Afrique. Tellement d’autres pays en Asie et en Amérique latine sont confrontés aux mêmes problèmes… Sans parler des scandales récurrents qui émaillent l’histoire des pays de l’OCDE. Cet acharnement sur l’Afrique ne permet-il pas, bien souvent, de masquer nos propres faiblesses ?

Diriez-vous que le secteur privé africain répond aux normes éthiques internationales ?
La majorité des grands patrons africains, contrairement à ce qu’on raconte, ont une éthique ! L’image des chefs d’État de quelques pays pétroliers pollue tous nos journaux et déteint sur l’ensemble du continent. Les patrons africains ne sont pas fous. Ils savent que leur société ne survivra, et qu’ils ne pourront la léguer à leurs enfants, que s’ils paient leurs salariés correctement, se comportent bien sur le plan social et ne provoquent pas de scandales environnementaux. Ce que je peux vous garantir, c’est que les projets dans lesquels nous investissons présentent les meilleures garanties environnementales et sociales. Au risque de vous surprendre, tout manquement dans ce domaine est une clause de « divorce », qui figure dans tous nos pactes d’actionnaires avec des conséquences pécuniaires non négligeables. Toutes les familles d’entrepreneurs africains avec qui nous travaillons – elles subissent d’ailleurs une plus forte pression sociale qu’ailleurs – sont parfaitement intègres. C’est évidemment un défi dans des univers économiques où l’informel prédomine. Ils n’en ont que plus de mérite.

Êtes-vous en concurrence avec les Chinois, qui ont racheté la Standard Bank en Afrique du Sud par exemple ?
L’Afrique du Sud reste un cas à part. Les grands groupes chinois investissent beaucoup dans les mines et les infrastructures, des secteurs fortement régulés par l’État et dans lesquels nous n’investissons pas. Il faut se féliciter de l’explosion des échanges entre l’Afrique et la Chine. En 2050, il y aura un Chinois, un Indien et un Africain sur cinq actifs sur cette planète. En vertu de quelle logique devrait-on redouter qu’ils travaillent ensemble ? L’avenir et la croissance de la planète dépendront, au contraire, de la qualité de leurs échanges !

Avez-vous pensé à investir ailleurs, dans la mesure où l’Afrique le fait aussi et s’insère de plus en plus dans l’économie globale ?
Nous nous sommes posé la question à notre création. Laurent Demey a créé notre bureau de Proparco en Asie, j’ai commencé ma carrière au Mexique puis j’ai travaillé avec la Société financière internationale (SFI) en Amérique latine. Il existe déjà beaucoup de fonds d’investissement en Asie et en Amérique latine. Peu d’équipes en revanche ont travaillé, comme nous, vingt ans sur l’Afrique. Au total, nous avons suivi cent quarante opérations dans trente-cinq pays avant de lancer Amethis. Le continent que nous connaissons vraiment bien et sur lequel nous disposons d’avantages comparatifs, c’est l’Afrique. C’est donc pour nous un choix du coeur et de la raison.

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