Pour commencer AMB N°14

DEMAIN L’AFRIQUE
Même les grands cabinets de conseil1 nous le disent. L’Afrique reste le continent des « lions », le continent de demain, une terre d’opportunités, une nouvelle frontière de la globalisation, un vaste potentiel de consommateurs. Les aléas de la conjoncture sont là, mais justement, il s’agit de conjoncture. Tous les pays ne sont pas producteurs de pétrole ou de cuivre… Et sur le long terme, les avantages comparatifs sont réels. Matières premières, transformation, infrastructures, durabilité, écodéveloppement, agrobusiness, énergie, etc. Les potentialités sont immenses et multiples. L’Afrique change, elle croit en elle. Les nouvelles générations sont ambitieuses, désireuses de s’engager. Mais le scénario « tout rose » n’existe pas. Le continent est fragile, instable et pauvre. L’avenir est ouvert, mais pour cela, il faut aussi libérer la pensée, le dialogue, sur la face sombre, sur ce qui ne fonctionne pas, sur les défis. D’où, si vous me le permettez, les deux textes suivants.

QUESTION VITALE
C’est l’un des tabous de la discussion sur l’émergence : le contrôle de la natalité. Longtemps, l’Afrique fut sous-peuplée, ce qui a privé l’économie d’une dynamique essentielle. L’essor rapide de la population et la baisse relative des taux de mortalité ont été l’un des facteurs du rebond de la croissance depuis la fin des années 1990, avec l’apparition de vrais marchés locaux et la création de classes moyennes. Mais, en maintenant des taux de natalité élevés, le continent prend un risque dramatique. Le nombre de ses habitants s’accroît de 3 % à 4 % par an. Il va doubler en une génération. Les taux de croissance ne suivent pas et ne suivront pas. Les ressources ne sont pas illimitées. Il y aura 2 milliards d’habitants en 2050. Probablement 4 en 2100. Aujourd’hui, deux Africains sur trois ont moins de 30 ans. Cette multitude fait peser un poids considérable et, pour tout dire, ingérable sur les faibles structures publiques : il faut nourrir, soigner, éduquer, fournir des emplois… Comment faire des citoyens du XXIe siècle si l’école et la formation sont absentes ou misérables ? Chômage, précarité, urbanisation galopante, développement des mouvements sectaires ou terroristes sont l’envers du décor d’une démographie hors de contrôle. Le défi global est stupéfiant et il faut peut-être rappeler certains chiffres. On parle d’un Nigeria à 400 millions d’habitants dans vingt-cinq ans. On pourrait aussi évoquer, à la même échéance, le Niger (plus de 50 millions d’habitants), l’Éthiopie (180 millions), l’Égypte (150), la Tanzanie (135)… L’une des clés de l’Afrique de demain, c’est de mettre le contrôle des naissances au coeur de l’action stratégique (et non pas dans un ministère de seconde zone). De placer l’exigence de la transition démographique tout en haut de la liste des priorités. Cela supposera une véritable révolution sociale et culturelle, avec une émancipation rapide des femmes. Et une contraception très largement disponible, au-delà des petites élites privilégiées urbaines. Et probablement à un moment ou un autre des mesures fortement incitatives ou autoritaires.

GOOD JOB
Pour l’année 2016, une fois encore, et malheureusement, il n’y aura pas de lauréat pour le prix Mo Ibrahim. La fondation du milliardaire anglo-soudanais n’est pas parvenue à identifier une seule personnalité. Les critères sont certes stricts : les candidats doivent avoir quitté le pouvoir au cours des trois dernières années, au terme des limites constitutionnelles. Ils doivent avoir été élus démocratiquement et avoir « fait preuve d’un leadership exceptionnel ». Pour mémoire, le prix n’aura eu que quatre récipiendaires2 en dix ans. Évidemment, on peut discuter des orientations prises par la fondation (distinguer une seule personne), comme on peut d’ailleurs discuter les critères qui fondent l’étude annuelle accompagnant le prix. Mais, ces orientations ont l’immense mérite de poser clairement une question inéluctablement liée à celle du développement. La bonne gouvernance est au coeur de la bataille contre la pauvreté, au coeur de l’émergence. La qualité du chef, et de ceux qui l’entourent, est essentielle. Personne n’est parfait. Chaque situation est particulière. Mais regardez une carte du continent. Regardez là où les choses avancent, évoluent, se concrétisent. Et voyez comment se comporte le leadership. Combien de pays sont « bien gouvernés » ? Le concept n’est pas propre à notre continent. Regardez le Brésil, qui s’effondre sous le poids de la corruption. Ou le Venezuela en faillite. Regardez a contrario l’émergence d’une nation pourtant complexe comme l’Indonésie. Ou d’une cité-État comme Singapour. Même les pays riches sont soumis à cette exigence de la compétence au plus haut niveau. Comparons l’Allemagne et la France depuis les années 1980. Et regardons la qualité de leurs dirigeants respectifs depuis trente ans…

1. McKinsey et Boston Consulting Group.
2. Joachim Chissano (2007), Festus Mogae (2008), Pedro Pires (2011) et Hifikepunye Pohamba (2014). Prix d’honneur pour Nelson Mandela en 2007.

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