LA DIFFICILE OPÉRATION SÉDUCTION DE LA TURQUIE

La récente tournée africaine (28 février-3 mars) du président turc Recep Tayyip Erdogan a rappelé que le continent, en dépit de ses difficultés, demeure une priorité pour Ankara. Sur les quarante-huit destinations desservies par Turkish Airlines en 2016, pas moins de trente et une se trouvent en Afrique, soit la plus large empreinte continentale. Les prix très attractifs des billets et la facilité d’obtention des visas ont, en retour, fait d’Istanbul un point de passage incontournable pour les Africains. Depuis 2009, le nombre d’ambassades turques sur le continent s’est envolé, passant de douze à trente-neuf aujourd’hui. Et trente-deux États africains disposent d’une représentation à Ankara.

Porté par le développement des relations commerciales, ce rapprochement résulte aussi de la volonté turque de regarder au-delà du Moyen-Orient. Après l’adoption en 1998 d’un programme d’ouverture à l’Afrique, la Turquie a consacré l’année 2005 au continent, avant qu’Erdogan, alors Premier ministre, ne s’y rende en personne. C’était en 2011, en Somalie, un pays ravagé par la famine et pour lequel il a appelé à une mobilisation internationale afin de débloquer une aide humanitaire. Sa venue a débouché sur l’ouverture d’une liaison aérienne régulière vers Mogadiscio, puis sur la construction de l’hôpital Digfer, une infrastructure de 200 lits inaugurée en janvier 2015 lors d’une nouvelle visite.

Le cas somalien ne peut toutefois pas être considéré comme le modèle de l’engagement turc en Afrique. De fait, les intérêts d’Ankara sont aussi divers que les opportunités et les États de la région. Il n’existe donc pas une politique gouvernementale unique. En revanche, la Turquie se démarque des autres économies émergentes par l’implication de la société civile et des organisations non gouvernementales. Un héritage des réseaux et écoles mis en place par la puissante confrérie Gülen, un mouvement religieux engagé dans l’éducation et l’action humanitaire.

Toute la question consiste à savoir si Ankara a les moyens de ses ambitions. Jusqu’à présent, les déclarations d’intention ont du mal à se concrétiser : son commerce avec le continent a atteint 17,5 milliards de dollars en 2015, un chiffre qui a triplé depuis 2003 mais qui ne représente que 2 % de l’ensemble de ses échanges. Selon le Financial Times, ces investissements ont cependant créé le plus grand nombre d’emplois en Afrique (16 593 en 2014) par rapport à tous les autres fournisseurs d’IDE. Mais le tassement de la croissance, le contexte politique incertain et l’instabilité chronique de la région risquent fort de compliquer la donne. Sans oublier que le gouvernement a récemment rompu avec la confrérie Gülen, accusée de vouloir supplanter le pouvoir, une évolution dont on mesure encore mal les conséquences sur le continent.

Lors de l’ouverture du sommet Turquie-Afrique en 2014, la présidente de la commission de l’Union africaine, Nkosazana Dlamini-Zuma, n’avait pas manqué de souligner que « nombre des engagements pris lors du premier sommet [en 2008] devaient encore être réalisés ». Une lenteur que la Turquie a payé cher : alors qu’elle avait reçu le soutien de tous les États africains – sauf deux – pour l’élection au siège de membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU en 2009-2010, elle a échoué lors de sa nouvelle candidature pour 2015-2016. Cela n’empêche pas Ankara de continuer à se poser comme promoteur de la voix du continent sur la scène internationale, notamment avec l’organisation du Congrès mondial de l’énergie en octobre prochain. Il imite en cela nombre d’économies émergentes, au risque parfois de se voir taxer de cynisme par certains dirigeants africains. Même si elle ne s’impose pas comme un partenaire bilatéral de premier plan, il est certain que la Turquie continuera à jouer un rôle clé de passerelle vers l’Europe et le Moyen-Orient tout en nouant de fructueux partenariats commerciaux.

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