CHINE Les doutes du dragon

LE MODÈLE DE DÉVELOPPEMENT de l’« atelier du monde » a fait son temps. Après avoir surfé pendant trente-cinq ans sur des coûts du travail très faibles et une monnaie sous-évaluée, après avoir misé sur l’industrie lourde et l’exportation de produits à faible valeur ajoutée, Pékin est en train de changer radicalement de stratégie. La Chine mise désormais sur l’essor des services et de la haute technologie. Elle veut consacrer 2,5 % de son produit intérieur brut (PIB) à la recherche et développement. Place aussi à la consommation des ménages et aux investissements extérieurs. Dans les infrastructures, le géant étend sa nouvelle route de la soie destinée à transformer le coeur économique de l’Eurasie. Une mutation délicate qui s’opère alors que la croissance s’essouffle. Dans la province manufacturière du Guangdong (sudest du pays), les ouvriers n’hésitent plus à faire grève pour obtenir une meilleure rémunération. Dans le textile, la fabrication de chaussures ou l’assemblage électronique, la compétitivité n’atteint plus les niveaux d’antan. Un signe ne trompe pas : la contribution de l’industrie au PIB s’est réduite de 46,9 % à 42,7 % entre 2005 et 2014, quand celle des services est passée de 41,4 % à 48,1 % du PIB, selon la Banque mondiale. Une partie de ce ralentissement s’explique par la mise en oeuvre de réformes destinées à accompagner la transformation du pays. Adopté en mars dernier par le Parlement, le 13e plan quinquennal vise une croissance moyenne de 6,5 % par an sur la période 2016-2020. En comparaison, entre 2003 et 2010, la performance était supérieure à 10 %. Le Premier ministre Li Keqiang a promis d’intensifier les réformes structurelles. Certaines « seront douloureuses mais inévitables », a-t-il prévenu. Payant le prix d’une folle expansion dopée par le crédit, nombre d’entreprises, le plus souvent des groupes étatiques, sont en surcapacité, lourdement endettées et peu rentables. Elles doivent être restructurées. Ce qui n’est guère du goût de leurs dirigeants ni de leurs amis politiques. Dans les services, même combat puisque les structures publiques dominent aussi la finance, les télécommunications, la logistique. Pour augmenter la productivité, des privatisations partielles et une plus grande concurrence sont attendues. Motif d’espoir, la Chine peut compter sur une classe moyenne émergente, plus de 300 millions de personnes avides de consommer. Avec la hausse du pouvoir d’achat, les dépenses de tourisme, de loisirs, d’e-commerce (voir le succès d’Alibaba), d’éducation et de santé s’envolent. Mais, en parallèle, il faudra compenser les millions d’emplois appelés à disparaître dans l’industrie, absorber les cohortes grandissantes de jeunes diplômés et gérer un exode rural massif. Si l’on ajoute à cela l’évolution défavorable de la démographie, la hausse de la dette publique et la contraction des réserves de change, il y a de quoi nourrir de sérieuses inquiétudes. Selon le Centre d’études sur la démographie et le développement de l’université Renmin, la part des actifs dans la population totale devrait passer de 66,3 % en 2015 à 57 % en 2030, une entrave à l’essor économique. À ce contexte social tendu, il faut ajouter les tensions politiques. Le pouvoir semble vouloir serrer la vis pour contrôler la transition. Mais, même au sein du Parti communiste, la contestation est grandissante à l’égard du président Xi Jinping, qui se voit reprocher son autoritarisme. Si la campagne anticorruption lancée en 2015 rencontre les faveurs de la population, la « purge » opérée dans les rangs du Parti et au sein de l’armée suscite du ressentiment et pourrait « réveiller » des officiels jusqu’alors plutôt serviles. Le président a aussi renforcé le contrôle sur les médias, Internet et les réseaux sociaux, alors que la société aspire à davantage de liberté. Autre maladresse, l’annonce de la forte dévaluation du yuan à l’été 2015, qui a provoqué une panique des marchés. À l’aube d’une transition économique difficile, les calculs politiques de Xi Jinping pourraient pousser le dragon chinois vers la crise.

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