Partenariat et complexités

Mars 2016 : à la Foire internationale d’Abidjan, le Maroc est à l’honneur. Des dizaines d’entreprises du royaume mettent en avant leurs produits et services, dans les secteurs de la construction, de l’électricité, de l’agroalimentaire, de la pharmacie, de la chimie, du textile… Pour Maroc Export, c’est devenu un rendez-vous incontournable. L’organisme en charge de la promotion des produits marocains était déjà présent l’an dernier, lors de la première édition. Il avait précédé de quelques semaines la venue du roi Mohammed VI, accompagné d’une importante délégation d’hommes d’affaires. Il s’agissait de la troisième visite officielle en trois ans, toutes à la tonalité très économique. En juin 2015, le souverain marocain et son homologue ivoirien, le président Alassane Ouattara, avaient dévoilé un immense projet de sauvegarde et de valorisation de la baie de Cocody : un investissement de 137 milliards de francs CFA (plus de 200 millions d’euros), dont les travaux ont été lancés début 2016. Présenté comme un exemple de coopération Sud-Sud, ce chantier est aussi une concrétisation de la politique volontariste de Rabat vis-à-vis du reste du continent. Il associe en effet le gouvernement ivoirien, qui a déboursé les 37 milliards de la première phase, à des acteurs marocains des secteurs public et privé : Marchica, l’agence publique chargée de l’aménagement du site lagunaire éponyme (près de Nador, dans le nord du Maroc), la banque du holding royal Attijariwafa Bank et le bureau d’études Conseil, ingénierie et développement (CID). Ce mégaprojet, au-delà de répondre à un besoin local, donne la mesure des ambitions marocaines.

Au début du règne de Mohammed VI, les proches du sérail avaient théorisé une formule : « Taza avant Gaza ». Une manière de justifier une certaine réserve du nouveau roi en matière de politique étrangère, en rupture avec le style plus flamboyant de Hassan II. Une façon aussi d’expliquer la priorité donnée au développement intérieur. Désormais, sans toutefois délaisser les problématiques nationales, la diplomatie royale est résolument tournée vers le sud, ne parlant que de coopération, business et codéveloppement avec les pays de la zone subsaharienne. Certes le royaume chérifien n’a pas la puissance de frappe de la Chine, de la France ou d’autres pays européens, mais il n’hésite plus à affirmer ses velléités sur la région. Le virage africain de la compagnie aérienne nationale, la Royal Air Maroc (RAM), pourrait donner lieu à un nouveau slogan : « Dakar, en passant par Casa ». La capitale sénégalaise est desservie trois fois par jour par la RAM depuis son hub de Casablanca. Et les nombreux adeptes de la confrérie Tidjane sont ravis de la mise en service récente d’une ligne directe entre Dakar et Fès, capitale spirituelle du royaume et lieu de pèlerinage abritant le tombeau du fondateur du mouvement, Cheikh Ahmed Tidjane Chérif. Le lien entre spiritualité et commerce ne se dément pas pour les nombreux marchands des deux pays, qui trouvent autour des rapports historiques entre le Maroc et le Sénégal des opportunités pour faire des affaires. Depuis 1964, les deux États ont noué un « accord d’établissement » qui facilite la circulation, le séjour, le travail – et théoriquement l’accès aux emplois publics – entre les deux territoires. S’il n’est pas question qu’elle soit généralisée, cette coopération maroco-sénégalaise peut servir de référence à une meilleure intégration entre le Maroc et l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Rabat frappe aussi depuis quelques années à la porte de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), région qui offre le plus de potentialités aux exportations et aux investissements marocains.

SOLIDES PILIERS
L’offensive du royaume sur le continent s’appuie sur des piliers solides. Dans le secteur bancaire, les trois plus grands établissements du pays (Attijariwafa Bank, BMCE Bank of Africa, Banque populaire) livrent une compétition féroce avec les acteurs français, notamment en Afrique de l’Ouest et centrale. Saham, premier assureur du continent hors Afrique du Sud (avec trente-sept filiales dans vingt pays), vient de s’associer avec le numéro un sud-africain Sanlam. Le groupe fondé par l’actuel ministre de l’Industrie et du Commerce, Moulay Hafid Elalamy, veut ainsi sécuriser son environnement concurrentiel, comme il l’a déjà fait en nouant un partenariat avec Finance.com, le holding d’Othman Benjelloun, qui contrôle BMCE Bank of Africa et sa filiale d’assurance RMA Watanya. Maroc Telecom, opérateur national historique, est désormais présent dans dix pays du continent après avoir été racheté par l’émirati Etisalat. La présence économique en Afrique subsaharienne repose largement sur les liens hérités de l’histoire plus ou moins lointaine (islamisation, commerce transsaharien, mouvement des indépendances, francophonie), d’où une plus grande proximité avec les États francophones. Mais les opérateurs marocains les plus structurés (BMCE Bank of Africa, Saham, Office chérifien des phosphates notamment) investissent aussi de nouvelles frontières : Afrique du Sud, Angola, Rwanda, Kenya, Éthiopie, entre autres. À coups d’acquisitions audacieuses, les acteurs du royaume se sont taillé une réputation de raiders, qui ne plaît pas à tous.

LEADERSHIP
Vue du Sud, l’arrivée des Marocains est parfois jugée trop envahissante. En zone francophone, les trois banques Attijariwafa, BMCE et BCP détiennent près du tiers des agences, contre 15 % pour BNP Paribas et Société générale, selon une étude du cabinet Nouvelles Donnes publiée fin 20151. « Entre 2007 et 2014, on est passé d’une présence de témoignage des acteurs marocains à une présence de leadership », avait souligné Jean-Marc Velasque, associé en charge de l’international, lors de la présentation des résultats. Dans certains pays ou certains secteurs, le Maroc détient même des positions oligopolistiques : 60 % de l’activité bancaire au Sénégal, autour de 50 % des parts de marché des télécoms en Mauritanie, au Mali et au Burkina Faso, leader du domaine des assurances dans la zone de la Conférence interafricaine des marchés d’assurance (Cima), qui comprend notamment le Bénin, le Cameroun et la Côte d’Ivoire2. À cela s’ajoute une autre donnée : la faiblesse des flux en provenance des pays subsahariens et à destination du royaume. « La réalité commerciale du Maroc avec l’Afrique subsaharienne comprend deux visages. D’un côté, des exportations en forte hausse de produits faiblement transformés. De l’autre, une croissance plus timide des flux d’IDE sur des produits à forte valeur ajoutée (banque, assurance, télécommunications, etc.) », analyse l’institut Amadeus, un think tank marocain proche des milieux de décision3. Entre 2004 et 2014, les exportations marocaines vers le reste du continent ont augmenté de 15 % en moyenne annuelle, selon les données de l’Office des changes4. Sur la même période, la hausse des importations africaines n’a été que de 12 % en moyenne, représentant seulement 5,2 % du total des achats effectués par le royaume en 2014. Surtout, la majorité des échanges commerciaux avec le continent s’effectue avec les autres pays d’Afrique du Nord (Algérie, Tunisie, Libye et Égypte), à hauteur de 58 % en 2014, contre 42 % pour la zone subsaharienne. Explication : les flux africains sont dominés par les importations d’hydrocarbures en provenance de l’Algérie voisine, qui ont représenté plus de 10 milliards de dirhams en 2014 (916 millions d’euros, soit 53 % de l’ensemble des importations africaines). Une constante ces dernières années, qui conduit nombre d’acteurs du Sud à dénoncer une relation déséquilibrée voire, pour les plus virulents, une forme de « néocolonialisme ».

L’ÉCONOMIE AVANT TOUT
Ces critiques sont battues en brèche par le discours officiel du royaume. C’est en 2014, depuis la capitale économique ivoirienne, que Mohammed VI a énoncé sa doctrine africaine. Cet « appel d’Abidjan », demandant de rompre avec l’« afropessimisme », est, depuis, enseigné à tous les aspirants africanistes. « Auparavant, la diplomatie était au service de la consolidation des relations politiques, avait alors souligné le roi. Aujourd’hui, c’est la dimension économique qui prime. » Le souverain en avait aussi profité pour faire résonner une corde anticolonialiste, très sensible en Côte d’Ivoire, et ailleurs : « Il n’y a plus de terrain acquis, pas plus qu’il n’y a de chasse gardée. Ce serait une illusion de croire le contraire. […] L’Afrique est un grand continent, par ses forces vives, ses ressources et ses potentialités. Elle doit se prendre en charge, ce n’est plus un continent colonisé. C’est pourquoi l’Afrique doit faire confiance à l’Afrique. » Dans la droite ligne du discours royal, le ministre des Affaires étrangères, issu du secteur privé et ancien titulaire du portefeuille de l’Économie et des Finances, vante l’approche de long terme du business marocain en Afrique : « Nous investissons sur la longue durée pour le bénéfice des populations, plutôt que de privilégier le profit immédiat. Faire du one shot n’est pas la bonne stratégie », affirme Salaheddine Mezouar. À l’appui de ces déclarations, les autorités mettent en avant la croissance constante des échanges entre le Maroc et l’Afrique subsaharienne : ils ont augmenté de 10 % en moyenne sur la dernière décennie, passant de 6 milliards de dirhams (549,7 millions d’euros) en 2004 à 15,8 milliards (1,3 milliard d’euros) en 20144. Dans un récent article, le newsmagazine marocain TelQuel évoquait l’« eldorado ivoirien », estimant la communauté marocaine des affaires à 4 000 entrepreneurs, pour la quasi-totalité basés à Abidjan. Un chiffre encore largement inférieur au nombre de Libanais (estimés à 130 000 personnes) et de Français (13 000, après de nombreux départs lors de la dernière décennie). L’article soulignait que « les Marocains pourraient bien faire la différence en refusant d’adopter le comportement de l’investisseur étranger qui allonge les devises sans s’associer au développement du pays. Celui-là même qu’ils honnissent au Maroc ».

Reste que les Marocains sont loin d’être les seuls à vouloir pousser leurs pions sur le continent. Ils font face à une concurrence multiforme : celle des émergents comme la Chine, l’Inde, le Brésil ou la Turquie ; celle des pays du Golfe, Arabie saoudite et Qatar en tête ; celle aussi des anciens colonisateurs, notamment la France, qui pourrait effectuer un retour en force en Afrique de l’Ouest. Dans un contexte aussi compétitif, l’argument de la proximité géographique et culturelle ne suffira pas. Il faudra faire la démonstration de sa volonté de transférer les compétences, de coopérer et d’échanger, en produisant des résultats concrets et en instaurant de réels partenariats gagnant-gagnant. Le tout dans un environnement des affaires en mutation, mais encore difficile en raison de nombreuses contraintes : maintien de droits de douane élevés (20 % supérieurs à la moyenne mondiale), pratique de mesures non tarifaires (certificats d’importation, contrôles qualité), multiplicité des régimes fiscaux, carences des infrastructures de transport… Le potentiel est énorme, autant que les obstacles à lever.

1. « Banking Survey-Emerging Markets », Nouvelles Donnes, décembre 2015.
2. Les pays membres de la Cima : Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Congo, Côte d’Ivoire, Gabon, Guinée-Bissau, Guinée équatoriale, Mali, Niger, République centrafricaine, Sénégal, Tchad, Togo.
3. « Le Maroc en Afrique : la voie royale », institut Amadeus, 2015.
4. « Relations Maroc-Afrique : l’ambition d’une “nouvelle frontière” », Office des changes, juillet 2015.

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