Saïd Ibrahimi « Casa, capitale du continent »

DIRECTEUR GÉNÉRAL DE CASABLANCA FINANCE CITY (CFC)

Il entend faire de la « Maison blanche » un hub financier de premier plan. Ancien banquier, ce haut fonctionnaire chevronné affirme que la ville n’a rien à envier à Johannesburg. Ni à d’autres, d’ailleurs…

La presse internationale (La Tribune) le qualifie de « mousquetaire du roi ». Il est en effet chargé depuis des années, d’abord par Hassan II puis par Mohammed VI, de mettre en oeuvre les orientations stratégiques des souverains chérifiens. Pourtant, ce fils de fonctionnaires, né à Rabat en 1956, s’est mis au service de l’État sur le tard. Diplômé de l’École centrale de Paris en 1981, Saïd Ibrahimi débute sa carrière dans le privé, chez Renault. En 1984, il rejoint BNP Paribas et passe quelque temps en région parisienne avant d’être envoyé au Maroc au sein de la filiale locale du groupe, la BMCI. En 1992, il en devient le directeur central. Les années suivantes, il se pose en gestionnaire de haut vol, redressant la Banque marocaine pour l’Afrique et l’Orient (BMAO) puis, à la demande du roi Hassan II, la Caisse nationale du Crédit agricole (CNCA). Ces succès lui valent une belle récompense : en 2003, il est nommé trésorier général du royaume, une fonction prestigieuse à travers laquelle il mène un plan de modernisation visant à améliorer la qualité et l’efficacité des services de l’institution. C’est tout naturellement que le successeur de Hassan II, Mohammed VI, le choisit en 2010 pour concrétiser ses ambitions africaines. Il lui confie la direction de la Casablanca Finance City (CFC), une institution qui doit faire de la capitale économique du Maroc un hub financier continental. Sous sa direction, la « CFC » multiplie les partenariats avec les places mondiales (Paris, Singapour, Londres) et attire de nombreux groupes internationaux dont l’assureur américain AIG, les français AccorHotels et Société générale, le néerlandais Shell ou encore les géants chinois Bank of China et Huawei. Pour Saïd Ibrahimi, le dynamisme créé à Casablanca sera un moteur de développement de l’ensemble du continent.

AMB : Quel est votre bilan après plus de cinq ans à la tête de la CFC ?
En quelques années seulement, nous avons réussi à attirer beaucoup de grands groupes qui trouvent ici un écosystème pour se développer. Une véritable communauté d’affaires s’est constituée avec tout ce qu’il faut : des institutions financières, des sièges d’entreprises et holdings, des services professionnels, à savoir des cabinets d’avocats, de consultants, d’experts et d’auditeurs. En 2012, nous avons commencé à délivrer les premiers labels CFC, ce statut qui offre de nombreuses facilités fiscales, juridiques et administratives aux sociétés internationales installant leur siège à Casablanca. Aujourd’hui, nous avons dépassé le cap des 100 entreprises. Résultat, dans l’édition de septembre 2015 du Global Financial Centres Index (GFCI 18), Casablanca figure à la 44e place mondiale et au second rang au niveau continental, pas très loin de Johannesburg, en 33e position (GFCI 19, avril 2016)*. Vous avez déjà déclaré que votre ambition était de détrôner cette dernière. Est-ce réaliste ? Je ne me souviens pas d’avoir déclaré cela, mais je n’ai aucun doute sur notre capacité à la concurrencer. Nous n’avons aucun complexe d’infériorité à avoir. La place sud-africaine a émergé grâce à la taille de son marché intérieur. Nous avons d’autres atouts à faire valoir. Le premier est notre positionnement géographique, au carrefour de l’Afrique et du Moyen-Orient, ainsi qu’aux portes de l’Europe. Combiné à la solide desserte aérienne de la Royal Air Maroc (RAM), cela nous pose comme la plateforme idéale pour des investisseurs intéressés par la zone francophone et, plus globalement, subsaharienne. En outre, le pays affiche une stabilité politique et de bons fondamentaux macroéconomiques, deux facteurs cruciaux. Sur les dix dernières années, notre inflation a été inférieure à 2 % en moyenne, ce qui est assez rare sur le continent. En plus d’une croissance stable et des infrastructures de qualité, nous bénéficions aussi d’accords de libre-échange signés avec de nombreux gouvernements, dont les États-Unis, la Turquie et plusieurs pays arabes, ainsi que du statut avancé négocié avec l’Union européenne. Pour tous ces acteurs, nous constituons la porte d’entrée incontournable donnant accès à un marché de 1 milliard de consommateurs. Dernier point et non des moindres, nous sommes aussi un investisseur important sur le continent, le deuxième après l’Afrique du Sud, particulièrement actif dans le secteur de la banque et de la finance. Notre secteur financier a une réelle connaissance des marchés et peut accompagner les opérateurs internationaux qui ont choisi Casablanca comme base pour leur développement régional. Cela dit, sur un ensemble aussi vaste que le nôtre, il y a de la place pour plusieurs centres financiers.

Reste que la Bourse de Casablanca est bien loin de pouvoir rivaliser avec celle de Johannesburg…
Certes, cette dernière est très liquide et s’impose comme le leader sur le continent. Mais la Bourse n’est qu’une des composantes d’une place financière. Le climat général des affaires compte bien davantage. La preuve, Dubai a émergé alors même que sa Bourse est quasi inexistante. Autrement dit, cela n’est pas indispensable pour s’imposer et la taille varie largement. Il y a les hubs dédiés à un marché local, type Milan ; les centres régionaux comme Johannesburg, sur la zone australe, ou Dubai, au Moyen-Orient ; et enfin, les centres internationaux comme Londres, New York ou Singapour. S’il y avait d’ailleurs un modèle à suivre pour nous, ce serait ce dernier. Celui d’une ville-État qui s’est développée grâce à son positionnement comme point d’entrée en Asie du Sud-Est, la qualité de son environnement des affaires, de ses infrastructures et services, le tout générant des prouesses économiques. C’est notre objectif à long terme.

Que faire pour dynamiser la place de Casablanca ?
Notre Bourse n’est pas assez liquide et elle ne fait pas assez de transactions. Bref, elle n’assure pas son rôle, qui consiste normalement à financer les acteurs économiques. Il y a plusieurs mesures à prendre, de différents ordres. D’abord, il convient d’agir sur l’offre en accueillant plus d’entreprises donc en facilitant la cotation. Ensuite, sur la demande, en élargissant la base des investisseurs, qui sont trop majoritairement institutionnels avec une vocation à garder leurs titres sur le long terme. Il faudrait attirer davantage d’acteurs privés. Enfin, il y a un effort à faire sur le plan de la gouvernance. Une instance de régulation indépendante, l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC), a été mise en place pour assurer notamment la transparence et l’intégrité du marché des capitaux ainsi que l’accès à l’information des investisseurs. Beaucoup de réformes ciblant ces différents volets sont en cours de mise en oeuvre mais elles vont prendre du temps. Je pense qu’à l’horizon de trois à cinq ans elles auront produit leur effet et que nous aurons une Bourse moderne, plus liquide et d’envergure régionale.

L’institution que vous dirigez est née pour porter la politique africaine définie par le roi Mohammed VI. Quelle est-elle concrètement ?
Depuis son intronisation, le roi Mohammed VI n’a eu de cesse de faire de la coopération avec les pays africains un axe majeur de la politique étrangère du Maroc. C’est une vision stratégique de l’appartenance africaine du royaume qui veut continuellement renforcer et rénover nos liens historiques avec la région tant au niveau politique, économique, social que culturel. Notre pays est engagé dans une action de codéveloppement et de coémergence avec le continent. Cela veut dire que nous mettons en valeur le potentiel africain avant tout, avant même celui du Maroc. La preuve, pour obtenir notre label, les entreprises doivent réaliser la majorité de leurs investissements en dehors de notre pays. Sur la centaine de sociétés ayant le statut CFC, plus de 10 % sont présentes dans toutes les économies du continent moins deux (le Swaziland et le Lesotho). C’est considérable. Ces entreprises viennent majoritairement d’Europe, d’Amérique du Nord et d’autres pays anglo-saxons. Nous souhaitons accueillir davantage d’acteurs asiatiques, notamment chinois, comme Huawei, qui a installé son siège Afrique francophone à Casablanca en juin 2015. Plus récemment, le 14 mars 2016, Bank of China lui a emboîté le pas en implantant également un bureau à vocation régionale.

Le statut CFC offre de nombreux avantages, notamment financiers. Certains parlent même de paradis fiscal…
Nous proposons une fiscalité intéressante mais nous ne sommes pas un paradis fiscal. Le taux de l’impôt sur les sociétés est réduit à 8,75 % pour les activités réalisées hors Maroc, contre 30 % pour tout ce qui est fait à l’intérieur de nos frontières. Il y a aussi un forfait pour l’impôt sur le revenu avec un taux à 20 % et une exonération des droits d’enregistrement. Mais ce n’est pas ce qui parle le plus aux entreprises. Lorsqu’on les interroge, elles mettent d’abord en avant l’environnement des affaires : la rapidité des procédures administratives, les facilités de recrutement avec aucune limitation sur le nombre d’expatriés par exemple, le fait de pouvoir obtenir un permis de travail, un titre de séjour ou un visa en quelques jours, et les facilités au niveau du contrôle de change. Sur ce plan, nous avons fait de grands progrès mais il faut encore nous améliorer. Dans le classement « Doing Business » de la Banque mondiale, le Maroc figure à la 75e place. Si le modèle de calcul de ce même classement prenait comme donnée l’environnement des affaires mis en place par Casablanca Finance City, dont bénéficient déjà et de manière effective les entreprises ayant le statut CFC, nous serions probablement classés à la 30e place mondiale !

Qu’est-ce que le Maroc peut apporter au continent ?
Mieux qu’un grand discours, je vous donne un exemple, celui de la bancarisation, un des défis que l’Afrique doit relever. En France, ce processus a eu lieu il y a des décennies, quasiment un siècle. Nous, au Maroc, avons vécu ce développement récemment, puisqu’en dix ans nous sommes passés d’un taux de bancarisation de 25 % à 67 %. Nos banques, qui ont dû répondre très vite à une forte demande, ont développé une expertise et un modèle. C’est ce savoir-faire que nous pouvons apporter en créant dans d’autres pays un réseau de petites agences et boutiques, un système aux frais généraux limités et donc adapté au continent. Cela explique en partie le succès de nos groupes bancaires en Afrique. L’autre raison de la réussite, c’est le fait que nos banques soient à la taille des marchés qu’elles visent. En cela, elles se différencient largement de grands opérateurs occidentaux dont l’activité de la filiale africaine compte pour peu dans le bilan global.

Le secteur bancaire connaît une autre évolution, le développement de la finance islamique, ce qui provoque un débat dans le royaume…
Nous n’avons aucun problème avec ce que l’on appelle la finance participative, nous travaillons avec tout le monde. Le pays a mis en place un cadre juridique et administratif pour la développer. De notre côté, nous ne sommes pas encore actifs sur ce terrain mais nous allons le devenir. Et comme le Maroc bénéficie d’un certain rayonnement culturel sur une partie du continent, il aura un rôle à jouer sur ce plan. Mais encore une fois, cela va prendre du temps. Il faut établir une bonne pratique de ce genre d’activités en interne avant de vouloir exporter un quelconque modèle. Cela signifie recruter des talents pour faire émerger concrètement ce secteur, une évolution qui ne se fera pas du jour au lendemain.

Quelle importance peut prendre ce type de finance ?
C’est difficile à dire. Dans les pays africains où elle existe déjà, elle n’occupe pas une position dominante et représente quelques pourcents de l’activité bancaire totale. Cela devrait évoluer vers la même chose au Maroc. Les deux sphères, conventionnelle et alternative, vont cohabiter mais la dernière ne supplantera pas la première. La banque classique restera largement majoritaire.

* Classement GFCI 19 : www.longfinance.net/global-financialcentre-index-19/985-middle-east-and-africa.html.
www.longfinance.net/global-financial-centre-index-19/992-gfci-19.html.

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