Banques Toujours à la conquête

Profitant du faible taux de bancarisation, de l’essor des classes moyennes et du désintérêt des grands acteurs mondiaux, les établissements du royaume étendent leur réseau pour s’assurer une solide source de croissance.

Installée sur la rive droite du Bouregreg à Rabat, elle sera « la plus haute tour d’Afrique ». Un complexe immobilier de quarante-cinq étages dont la construction a été lancée en mars. Le projet, d’un montant de près de 3 milliards de dirhams (274,6 millions d’euros), est celui du groupe d’Othman Benjelloun, la BMCE Bank of Africa (Banque marocaine du commerce extérieur). Pour certains, il représente l’« émergence » du Maroc. Pour d’autres, il incarne la puissance d’une banque qui regarde toujours plus vers le sud. L’annonce des derniers résultats du groupe n’a fait que le confirmer : 31 % de ses revenus sont générés par ses activités sur le continent (hors Maroc), contre 9 % seulement en Europe. Une contribution qui a augmenté de 17 % en un an. Cette ambition continentale est aussi celle des deux autres poids lourds bancaires marocains, Attijariwafa Bank et le groupe Banque populaire (Banque centrale populaire), dont respectivement 21 % et 27 % des crédits viennent d’Afrique.

S’ils visent un même objectif, leur stratégie diverge toutefois. « L’expansion d’Attijariwafa s’effectue surtout par le biais de rachats de réseaux bancaires. C’est une croissance par acquisition d’agences », explique Anaïs Ozyavuz, analyste crédit pour le secteur bancaire chez Standard & Poor’s. Le groupe possède ainsi un réseau de 629 agences en Afrique (hors Maroc) dans treize pays. On compte 201 agences et 785 000 clients en Tunisie, 160 agences au Sénégal pour 240 000 clients, cinquante agences pour 242 000 clients en Côte d’Ivoire ou encore cinquante agences et 180 000 clients au Cameroun. En comptant le Maroc, Attijariwafa devient le premier réseau bancaire du continent avec 3 300 agences, 16 700 collaborateurs et plus de 7 millions de clients. Et ce n’est pas fini : « À présent, nous abordons la deuxième phase de notre plan stratégique […], déployer notre présence en Afrique anglophone et lusophone, et poursuivre ainsi notre développement international », a ainsi annoncé son président, Mohamed el-Kettani, en mars.

Ses deux concurrentes, la BMCE et la BCP, se sont, quant à elles, développées par le biais de la prise de participation. La première est progressivement entrée au capital de Bank of Africa, avant d’en détenir 73 % aujourd’hui. En parallèle, elle a également fait son entrée dans la Banque de développement du Mali (BDM), La Congolaise de banque (LCB), sans oublier des implantations au Togo et en Éthiopie. Fin 2015, elle a aussi acquis 90 % d’Agaseke Bank, un opérateur de microfinance au Rwanda. Résultat, le groupe est désormais présent dans dixsept pays subsahariens, principalement dans l’ouest et dans l’est du continent. Dernière à se lancer dans la course, la BCP a investi 1 milliard de dirhams (91,5 millions d’euros) en 2012 pour acquérir 50 % du groupe ABI (Atlantic Business International), bénéficiant ainsi de ses succursales en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Bénin, au Togo, au Burkina Faso, au Mali et au Niger. Preuve de son appétit, elle a augmenté sa participation dans ABI en 2014 et 2015, jusqu’à atteindre 75 %. Conséquence, la BCP a présenté un produit net bancaire 2015 en hausse de 4 %, une « performance liée à la contribution de l’ensemble des filiales et particulièrement celles opérant en Afrique subsaharienne », souligne le groupe.  

« UNE LOGIQUE INDUSTRIELLE »
« Cette expansion est le résultat d’une logique industrielle et non politique, affirme Anaïs Ozyavuz, de Standard & Poor’s. Au Maroc, le marché bancaire est proche de la saturation. Le taux de pénétration est en effet déjà supérieur à 60 %. Comme le potentiel de croissance domestique est limité, les banques marocaines cherchent à se diversifier géographiquement. » À l’opposé, dans la zone subsaharienne, la bancarisation est encore faible, en moyenne 20 %. L’urbanisation, l’essor de classes moyennes et le maintien d’un bon rythme de croissance ces prochaines années sont autant de facteurs faisant espérer un boom du secteur bancaire. Dans une étude publiée fin 2015, le cabinet de conseil Nouvelles Donnes prévoyait ainsi une hausse de 42 % du nombre d’agences sur la région d’ici à 2020, bien loin devant les autres pays émergents.

Reste que les Marocains doivent faire face à une rude concurrence. Certes, ils ont su tirer profit de la perte de vitesse, voire du retrait, des groupes internationaux et notamment français. Mais ils sont forcés de composer avec des acteurs locaux forts et offensifs, en particulier le géant Ecobank. Ce dernier domine, et de très loin, dans la zone UEMOA, avec environ 252,7 milliards de francs CFA (385,2 millions d’euros) de revenus en 2015, soit 1,7 fois le produit net bancaire cumulé de BMCE Bank of Africa dans la région, selon des calculs effectués par Jeune Afrique. Au Gabon, en Guinée équatoriale, au Congo et au Cameroun, ce sont BGFI Bank et Afriland qui s’imposent. Quant à l’entrée dans la Cemac, elle semble compliquée : Bank of Africa attend en effet depuis plusieurs années son agrément pour débarquer au Cameroun. Attijariwafa, qui y est présent, a réussi à pénétrer au Gabon et au Congo, mais pas dans les autres pays de la zone. En outre, la conquête du continent n’est pas sans risque. Les acteurs s’exposent notamment à des taux de créances douteuses plus importants alors que les coûts d’implantation et de fonctionnement des agences demeurent élevés. Un risque élevé va de pair avec une rentabilité maximale, répliquent les banquiers. « La perception du risque africain par les organisations internationales reste vraiment assez restrictive par rapport à la réalité, déplorait ainsi Mohamed el-Kettani en 2015. Les évaluateurs des directions de management du risque au sein d’un certain nombre d’organismes n’ont pas suivi les évolutions qui caractérisent l’Afrique. » Le Fonds monétaire international (FMI) lui-même se veut rassurant. Les résultats de ses « stress tests » menés début 2016 suggèrent qu’en moyenne, « le risque qu’une sévère défaillance des filiales subsahariennes affecte les banques marocaines via des canaux de crédit et de financement est très limité ». Dans ce contexte, la Banque centrale marocaine (Bank Al-Maghrib) entend bien garder le contrôle de la situation. D’année en année, elle étend son droit de regard sur les opérations africaines des groupes du royaume. « Elle est en train de mettre en place des cellules de monitoring afin de mieux maîtriser cette progression, note l’analyste Anaïs Ozyavuz. Elle a également l’intention d’édicter de nouvelles réglementations plus strictes, et enfin, elle a toujours le pouvoir d’invalider une nouvelle acquisition à l’étranger. »

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