Mor Talla Kane « Ne pas subir la percée marocaine »

DIRECTEUR EXÉCUTIF DE LA CONFÉDÉRATION NATIONALE DES EMPLOYEURS DU SÉNÉGAL (CNES)

AM B : Comment les acteurs économiques sénégalais perçoivent-ils les investissements du Maroc ?
Nos patrons expriment des inquiétudes. Aujourd’hui, plus de 60 % de notre secteur bancaire est aux mains des Marocains. C’est problématique en un sens. Car les opérateurs nationaux ont peur d’être désavantagés sur leur propre territoire par rapport à ces concurrents. Après la banque, ces derniers ont commencé à investir dans les assurances. Beaucoup de nos membres ont alors craint une « aspiration des ressources sénégalaises ». Dans le secteur du BTP, nos entrepreneurs ont parfois le sentiment que les investisseurs étrangers sont privilégiés. La dernière réserve exprimée, c’est l’absence de réciprocité. Il est diffi cile pour un Sénégalais de réaliser un projet ou d’entrer sur un marché au Maroc sans s’allier avec un partenaire du royaume.

Êtes-vous soutenus par la puissance publique face à cette offensive venue du Nord ?
Non, les patrons locaux se sentent un peu seuls. L’État n’affi che pas de fortes ambitions. En cela, j’admire la position marocaine. Le roi Mohammed VI a une vision claire, une ambition bien défi nie : conquérir le marché africain. Et il se donne les moyens de le faire. Il multiplie les déplacements. Il soutient ses entreprises. J’admire cette pugnacité. Au lieu de nous plaindre, nous devons nous donner les moyens de transformer un état de fait en partenariat gagnant-gagnant. À nous de résister quand c’est inéquitable. À nous de développer une dynamique conquérante. Nous n’avons certes pas les mêmes moyens ni les mêmes ressources fi nancières. Mais, en modifi ant la réglementation, nous pouvons exiger que, pour chaque marché obtenu par des investisseurs marocains, des Sénégalais soient impliqués en sous-traitance par exemple. Si nous devons bâtir une relation privilégiée, nous aimons autant que ce soit avec le Maroc qu’avec la Chine, car les acteurs du royaume mettent en oeuvre des transferts de technologies et de compétences. Si le Maroc doit être le premier investisseur au Sénégal, il faut le faire en parfaite intelligence.

Comment se passent les relations d’affaires au quotidien ?
Malgré ce que je viens de dire, bien. Les relations entre le Maroc et le Sénégal sont anciennes. Nous avons une histoire spirituelle commune, Cheikh Ahmed Tidjane Chérif, le fondateur de la confrérie Tidjane (majoritaire au Sénégal), ayant vécu au Maroc. Nous nous comprenons, nous avons le même tempérament. Si les choses sont comme elles sont aujourd’hui, c’est la démonstration de la puissance marocaine autant que celle de notre propre faiblesse. La percée du royaume a été un électrochoc qui a réveillé les opérateurs sénégalais. Ils ont vu le Maroc se développer. Ils ont senti qu’ils ne pouvaient plus rester là sans prendre d’initiatives. Ils ont pris conscience que nous vivons dans un monde de compétition. Maintenant, je le répète, nous devons nous donner les moyens de ne pas subir la stratégie de conquête marocaine.

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