Akinwumi Adesina «Il faut adopter une culture de la performance»

Akinwumi Adesina «Il faut adopter une culture de la performance»

Mi-avril, Abidjan. Il arrive à peine d’Afrique du Sud et repart dans quarantehuit heures aux États- Unis pour les assemblées annuelles de la Banque mondiale (BM) et du Fonds monétaire international (FMI) à Washington. Akinwumi Adesina, huitième président de la Banque africaine de développement (BAD), élu en mai dernier, est un homme très occupé, en voyage permanent. Et en mission. Entre ces deux vols, nous avons rendezvous pour une grande interview. Le bureau du boss est encore, pour quelques jours, dans les hauteurs de la tour CCIA, au coeur du Plateau, alors qu’une grande partie du personnel s’est déjà réinstallée dans le siège historique rénové, boulevard Anoma. « Ne vous fiez pas à son allure cool, british, à son noeud papillon, à ses grands sourires. Le patron est tough, il sait ce qu’il veut et il ne manque pas d’ego », me dit un familier de la maison.

Et il faudra certainement du caractère pour réussir. Pour Akinwumi Adesina, le chemin s’annonce complexe. Il n’est pas membre du sérail, ni financier, ni banquier, ni ex-ministre des Finances, ni ex-gouverneur de banque centrale. Sa méthode proactive et son discours volontariste bousculent un monde feutré, habitué à la prudence, aux silences et aux déclarations sans risque. Même s’il a bénéficié de l’appui décisif des membres régionaux de la banque, il n’était pas le candidat idéal d’un certain nombre de non-régionaux (à l’exception notable de la France) qui lui préféraient le profil plus orthodoxe de la ministre cap-verdienne Christina Duarte. Son tropisme marqué, à savoir sa passion pour l’agriculture, ne soulève pas l’enthousiasme d’une partie de la communauté du développement, du secteur privé et des institutions de financement, qui jugent « le terrain » bien trop difficile et trop peu rentable. Sur le plan interne, le président ne cache pas sa volonté de changement, de faire bouger les habitudes d’une organisation souvent lente et parfois bardée de certitudes. Pour le staff, le message du nouveau patron est sans ambiguïté : efficacité, performance et action sur le terrain. Autant dire une révolution qui suscite autant de curiosité que d’inquiétude. Résultat, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’institution, son dirigeant semble sous observation, plus ou moins bienveillante.

Akinwumi Adesina, lui, avance. À ceux qui lui parlent rentabilité, il répond oui, bien sûr, mais développement aussi. Et conviction. L’homme, issu d’une famille rurale et modeste installée dans l’État d’Ogun au Nigeria, n’est pas né avec une cuillère en argent dans la bouche. Il sait ce qu’est la pauvreté. Et ceux qui le connaissent décrivent un homme d’action, un vrai travailleur, organisé, au fait des dossiers, parfois dans les détails. Qui n’hésite pas à interpeller tel ou tel par un e-mail parfois directif. Il a un projet et des priorités, les fameux « High Five ». Il a sa méthode et la volonté d’aboutir. Pour réussir, il faudra entamer la nécessaire réforme de la BAD, l’adapter aux exigences de son temps, réorganiser pour plus d’efficacité et de rapidité. Et de proximité. Ce ne sera pas le plus simple des défis qu’Akinwumi Adesina doit relever.

AMB : Vous avez été élu il y a un an aux assemblées générales à Abidjan et avez pris vos fonctions en septembre dernier. Comment vous sentez-vous désormais en tant que président de la BAD ?
Je me sens, comme vous dites, aussi bien que possible. Déterminé à remplir ma mission. Et à faire évoluer cette institution essentielle pour le développement du continent. Nous avons déjà beaucoup travaillé. Le rating triple A de la banque a été confirmé, ce qui assure une grande stabilité dans nos levées de capitaux et dans nos opérations financières. Par ailleurs, nous avons définitivement déménagé. La grande majorité du staff a réinvesti les bureaux de l’immeuble « historique », au coeur du Plateau à Abidjan. Ce n’était pas une mince affaire. Et tout cela s’est déroulé sans perturber nos opérations. Je tiens d’ailleurs à remercier tout particulièrement le président Ouattara et le gouvernement ivoirien pour leur appui déterminant dans l’ensemble du processus. L’année 2015 a vu également la banque assurer pour près de 9 milliards de dollars de financement de projets sur le continent [+24 % par rapport à 2014, NDLR]. Et surtout, nous avons redéfini notre stratégie globale. Lorsque j’ai été élu huitième président de l’institution, j’ai annoncé clairement que nous allions travailler sur cinq grandes priorités, les « High Five » : éclairer l’Afrique et l’alimenter en énergie ; intégrer l’Afrique ; nourrir l’Afrique ; industrialiser l’Afrique ; améliorer la qualité de vie des Africains. Ce ne sont pas des slogans creux. Nous ne pouvons plus continuer à avancer avec un continent plongé dans l’obscurité et qui ne parvient pas à se nourrir lui-même…

Au départ, vous n’aviez pas le profil classique du job : ni banquier, ni financier, ni ex-ministre des Finances…
Je sais que mon image d’« agriculteur » est tenace. Mais j’ai beau ne pas faire partie du « club », une grande majorité des actionnaires m’ont soutenu. Ce qui compte, c’est ma capacité à agir. De ce point de vue, mon parcours parle pour moi. J’ai réussi à faire changer les choses sur le terrain. J’ai obtenu des résultats dans chacune des organisations où j’ai exercé, en m’appuyant sur les partenariats et les richesses humaines. À la fondation Rockefeller, à l’Agra (Alliance for a Green Revolution in Africa), et surtout au Nigeria, où nous avons transformé en profondeur les conditions de travail des agriculteurs et leur productivité en seulement quelques années. C’est cela la priorité : la lutte pour le développement rapide. Pas pour un demain lointain où nous serons tous morts, mais pour l’Afrique d’aujourd’hui. Celle des vivants ! Voilà notre urgence.

Vous dirigez une machine assez impressionnante, que certains qualifient pourtant de bureaucratique. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris, positivement et négativement ?
Je ne parlerais pas de positif ou de négatif. La banque est un formidable instrument, au service du continent, qui s’est construit tout au long des années, avec des gens formidables, dedicated to the job. Comme toutes les grandes organisations, elle est, disons, parfois un peu « lente ». Elle a donc besoin de changement. D’échapper aux lourdeurs. D’être plus rapide. D’être plus proche de ses clients. Il faut la réorienter pour mettre davantage l’accent sur les résultats concrets, grâce à un personnel compétent et des procédures plus fluides. Nous devons, si vous me permettez l’image, nous inspirer de la souplesse du lion, plus que de la lenteur de l’éléphant…

Le changement n’est jamais facile à imposer, à mettre en place…
Je sais. Il est toujours difficile. Mais il est nécessaire, je dirais même impératif, pour répondre aux défis. Et pour que l’institution elle-même puisse se projeter dans l’avenir. Proximité et performance doivent devenir notre clé de fonctionnement. Nous voulons être la banque de référence, de premier choix pour nos partenaires régionaux.

Qu’est-ce qui fait qu’un jeune cadre nigérian qui aurait pu faire fortune dans les affaires ou une grande carrière en politique se soit intéressé à l’agriculture, éternel parent pauvre du développement ?
Justement parce que j’y ai vu une nécessité et une opportunité. L’Afrique peut et doit être une grande puissance agricole. L’agriculture est un puissant facteur de développement et de cohésion sociale. Elle permet de lutter contre l’inflation, la désertification et l’exode rural. Elle constitue le coeur de notre sécurité alimentaire et donc de notre sécurité tout court. Aujourd’hui encore, trois Africains sur quatre espèrent en vivre. Nous devons en faire une priorité.

Pourtant, aux yeux de nombreux observateurs, ce secteur ne fait pas figure de « business » à part entière. Trop de difficultés, que ce soit en termes de financement, d’aléas climatiques, de droit foncier, de concurrence internationale…
Je ne minimise pas les problèmes. Il faut les affronter ensemble. C’était d’ailleurs le principe de la Conférence de haut niveau sur l’agriculture organisée par la BAD à Dakar en octobre 2015. Ministres des Finances, banquiers et partenaires du développement ont été invités à regarder l’agriculture comme une activité commerciale comme une autre. Comme une source d’emplois solide pour les jeunes – en particulier en milieu rural –, et une voie permettant d’accéder à la sécurité alimentaire. Je vous parle là d’un vrai business. L’Afrique dispose de 65 % des terres arables de la planète et d’un marché intérieur, aujourd’hui, de plus de 1 milliard d’habitants. Or nous importons une très grande partie de ce que nous consommons. Chaque année, le continent dépense près de 35 milliards de dollars en importations de produits alimentaires alors qu’il devrait être exportateur net. Pourquoi ne pas viser ce marché immense ? Et pourquoi ne pas s’inscrire dans une « mondialisation positive » ? L’agriculture a un rôle immense à jouer parce qu’elle entraîne une diversification de l’économie. Nous devons nous positionner en tête de la chaîne de valeur. Il faut exporter des textiles plutôt que du coton. Ne plus participer pour seulement 2 % du chiffre d’affaires du marché du chocolat alors que nous produisons 75 % du cacao de la planète. Chaque paysan peut devenir un entrepreneur. Pour y parvenir, il faut investir massivement dans le secteur rural en termes d’infrastructures, de mécanisation, d’accès aux intrants, etc. Et inciter le privé à agir, lui montrer qu’il y a de la rentabilité, de l’argent à gagner. Pourquoi de grandes entreprises comme le groupe marocain OCP (Office chérifien des phosphates) ou le Nigérian Aliko Dangote investissent dans ce secteur ? Ces gens n’ont pas l’habitude de dépenser sans retour…

Autre point essentiel des « High Five », d’ailleurs lié à l’agriculture, l’accès à l’énergie…
Évidemment, c’est le coeur du problème, la clé de tout. Près de 650 millions d’Africains vivent encore dans l’obscurité. La moitié du continent ! La question ne concerne pas que les grandes infrastructures. Chaque année, faute d’énergies propres pour faire la cuisine, des centaines de milliers de personnes souffrent et meurent de maladies respiratoires. Éclairer l’Afrique, c’est enclencher le cycle du développement. L’énergie est le sang d’une économie. Sans le sang, pas de vie. Sans électricité, pas de croissance. Là aussi, ce n’est pas qu’un simple discours. Nous possédons les ressources nécessaires. Si l’on exploitait toute la puissance du site d’Inga en République démocratique du Congo, on résoudrait déjà une partie du problème. En termes d’énergies renouvelables, notre marge est immense. Solaire, géothermie, hydroélectricité, etc. Lors de la COP21 fin 2015 à Paris, la BAD et ses partenaires (l’Union africaine, le G7 et le G20) ont lancé l’Initiative pour les énergies renouvelables en Afrique (Arei), dont l’objectif est de générer 10 gigawatts (GW) d’énergies renouvelables supplémentaires d’ici à 2020, et 300 GW d’électricité sur l’ensemble du continent d’ici à 2030. Cette fabuleuse initiative sera, par la volonté même des chefs d’État africains, mise en oeuvre au sein de la BAD. Notre institution y jouera un rôle moteur. Aux ressources apportées par d’autres, nous ajouterons les nôtres afin de créer des effets de levier. Parallèlement, nous cherchons à impliquer davantage les gouvernements afin qu’ils augmentent encore leurs investissements dans le secteur. Actuellement, les pays africains n’engagent en moyenne que 0,1 % de leur PIB dans l’énergie. Si ce chiffre passait à 3,5 %, cela fournirait 54 milliards de dollars supplémentaires chaque année, soit très exactement le montant dont le secteur aurait besoin.

Comment les exécutifs du continent reçoivent-ils vos prescriptions ?
Je rencontre beaucoup de chefs d’État et je peux vous dire qu’ils sont très enthousiastes à l’idée que la BAD gagne en leadership et qu’elle fasse concrètement aboutir ce type de grands projets pour l’Afrique. Et regardez la volonté de pays comme la Côte d’Ivoire ou l’Éthiopie de doubler leur capacité énergétique en quelques années !

Mais comment faire pour que ces grandes ambitions aboutissent réellement ?
En mobilisant partenaires et capitaux puis en poussant ensemble des projets démultiplicateurs. C’est ce que nous avons accompli par exemple en début d’année au Forum économique mondial de Davos. La BAD y a lancé un « partenariat transformateur pour l’énergie en Afrique », avec la participation de PDG de grands groupes mondiaux et le soutien de pays partenaires, comme les États-Unis, le Royaume-Uni, mais aussi des Nations unies. Notre objectif est de mobiliser des financements aussi bien en provenance du secteur public que privé.

Quel rôle peut jouer concrètement la banque dans cette course à l’énergie ?
Nous pouvons rassurer le secteur privé et lui donner des garanties lorsqu’un gouvernement investit à ses côtés. Nous pouvons également participer aux côtés des États à réduire les risques auxquels ils font face. La BAD va aussi pousser à l’amélioration de l’efficacité des services publics. Leur mauvaise gestion est l’une des causes principales des pertes sèches, en argent, dans le domaine énergétique. Non seulement le secteur ne réussit pas à récupérer l’intégralité des revenus qu’il devrait percevoir, mais en plus, il gaspille de l’énergie à cause de problèmes de transmission et de la vétusté des infrastructures.

Bénéficiez-vous réellement du soutien de tous vos actionnaires sur ces projets ?
Il se dit que certains de vos partenaires non africains les estiment trop ambitieux ou trop chers. En tant qu’enfant qui a grandi dans une région rurale, qui est allé à l’école dans un endroit où il n’y avait pas d’électricité, qui devait marcher 3 kilomètres par jour lorsqu’il était étudiant pour chercher l’eau dont il avait besoin pour se laver, je peux vous assurer que je comprends ce qu’est la pauvreté. Je sais combien elle n’est pas belle à voir. Nous ne devons pas avoir de petites aspirations pour l’Afrique. Sur notre continent, plus de 550 millions d’habitants vivent avec moins de 1 dollar par jour. Ces personnes-là, c’est maintenant qu’elles veulent du changement. Pas dans le futur. Nous devons relever le niveau de nos ambitions. Évidemment, la banque doit gagner de l’argent. Elle doit couvrir le coût de son fonctionnement, de ses emprunts et dégager un surplus. Mais il ne faut pas oublier non plus que notre institution est au service du développement, au service de ceux qui en ont besoin, ici et maintenant. Et je peux vous dire qu’à ce titre, nous bénéficions d’un fort soutien de la part de nos actionnaires pour mener à bien nos objectifs.

On entend beaucoup de critiques sur les coûts induits par le déménagement de la BAD à Abidjan, que ce soit en termes de transport, de technologie digitale ou de salaires. Comment comptezvous faire des économies ?
Combien de grandes institutions ont eu à affronter un « double déménagement » ? Nous sommes la première à avoir dû faire face à un déplacement de ce genre et d’une telle ampleur. Quitter Abidjan pour la Tunisie, puis partir de Tunis pour revenir ici… Le tout en une dizaine d’années. Que la BAD ait réussi à mener à bien ses dossiers malgré tout, durant tout ce temps et sans interruption, doit être mis à son crédit. Cela montre sa résilience. Ensuite, il faut reconnaître que les coûts de fonctionnement ici, à Abidjan, sont plus élevés qu’il y a dix ans, et qu’ils sont également plus importants qu’à Tunis. Nous faisons du mieux possible pour les contenir et élaborer des solutions pour les réduire davantage. Parallèlement, nous réfléchissons à la façon d’augmenter, au siège comme sur le terrain, notre impact et notre efficacité. Et donc nos revenus. Notre management a progressé et personnellement je pousse pour que la banque épouse un nouveau business model.

Quel est ce fameux nouveau business model ?
Il faut mettre en place une culture de la performance au sein des équipes. La performance doit devenir le critère d’appréciation, que cela soit pour nos opérations, notre staff ou pour nousmêmes. Et il faut accentuer la décentralisation de nos activités pour travailler plus étroitement sur « le local ». Non pas via une simple décentralisation des organes, mais par le biais d’une véritable décentralisation des compétences. Ce qui signifiera mobiliser davantage de personnels seniors très qualifiés sur le terrain. Il faut que les meilleures décisions possibles soient prises en un minimum de temps. Si vous partez en guerre, vous ne gardez pas vos généraux dans vos bureaux, vous les envoyez là où ont lieu les batailles. C’est comme cela que ça marche. C’est ainsi que nous transformerons la bonne volonté en impact réel. En parallèle, je m’attends à ce que nos revenus augmentent.

Comment attirer les meilleures ressources humaines ? Avez-vous les moyens de rémunérer de tels candidats ?
Notre souhait est de créer des équipes équilibrées où le talent est récompensé. Nous devons aussi étudier au mieux notre capital humain existant afin de déterminer de quelle façon nous pourrions l’optimiser. L’idée est d’être compétitif, comparativement aux autres institutions, et de devenir un employeur de premier plan en matière de financement du développement.

Quelle stratégie adopter ? Le rôle de l’État est-il primordial ? Ou faut-il soutenir le secteur privé avant tout ?
C’est un peu comme se demander qui de l’oeuf ou de la poule est apparu en premier. Aucun pays au monde ne s’est jamais développé sans un État fort. Un État qui définit le cap, met en place le cadre, à savoir les infrastructures de santé, l’eau, l’assainissement… Un État qui investit dans le capital humain. Comme je l’ai déjà dit à l’Africa CEO Forum à Abidjan [les 21 et 22 mars derniers, NDLR], nos nations devraient être gérées comme des entreprises. C’est la raison pour laquelle j’ai félicité le président Ouattara en l’appelant « le CEO de Côte d’Ivoire Inc. ». Un État bien géré et responsable crée l’environnement propice aux investissements du secteur privé. Le Rwanda, l’Éthiopie ou la Côte d’Ivoire en sont la preuve. C’est d’ailleurs le même modèle que vous retrouvez ailleurs dans le monde, à Singapour, en Indonésie, en Chine, en Malaisie ou en Corée du Sud. C’est pour cela que le meilleur chemin vers le développement est le partenariat public-privé. C’est une situation gagnant-gagnant. Et c’est ce type de projets auxquels participe la BAD. En 2015, malgré les difficultés économiques, les investissements directs à l’étranger (IDE) en Afrique se sont élevés à 62 milliards de dollars. Manifestement, le continent reste le bon endroit pour investir !

Vous affichez une très grande confiance malgré une conjoncture mondiale difficile, en particulier pour les émergents. L’afro-optimisme est-il toujours d’actualité ?
C’est comme être dans un avion et entrer dans une zone de turbulences. Le pilote vous dira : « Gardez votre calme, attachez votre ceinture. » L’économie mondiale vit une période de turbulences. La croissance se situe autour de 3,3 % et elle pourrait encore ralentir. L’Afrique, elle, est à 4,4 % et les projections annoncent autour de 5,4 % en 2017 et 2018. La performance du continent est meilleure que celle du reste du monde. Mieux, certaines régions ont gardé un rythme élevé. L’Afrique de l’Est croît, par exemple, au rythme de 6,5 % par an, et ce malgré les nombreux « trous d’air ». Mon optimisme s’appuie sur trois raisons structurelles. D’abord, l’environnement macroéconomique s’est infiniment amélioré par rapport au passé. Oui, l’Afrique est confrontée à des chocs extérieurs, mais elle a aujourd’hui la résilience suffisante pour les surmonter. Ensuite, le taux de retour sur investissement y reste l’un des plus élevés du monde. Je m’attends donc à ce que les IDE continuent à progresser. Enfin, l’Afrique possède les ressources de son propre développement. La question est de savoir comment les mobiliser, les gérer, tout en réduisant notre vulnérabilité et notre dette.

Le continent dispose donc de ressources « méconnues » ?
Depuis quelques années, il était facile d’emprunter sur les marchés quand les taux d’intérêt étaient bas et que le taux d’intérêt réel était négatif. Seulement, désormais, les taux sont remontés, certaines monnaies se sont dépréciées, il faut s’endetter à un coût bien supérieur. C’est un cercle dangereux. Le chemin de la croissance et du développement durable en Afrique, c’est d’abord la mobilisation massive de nos propres ressources. Aujourd’hui, les fonds de pension représentent près de 28 milliards de dollars. L’investissement privé équivaut, quant à lui, à 20 milliards de dollars par an. Et si vous jetez un oeil aux fonds souverains, vous verrez que leurs montants cumulés se situent bien au-dessus de 65 milliards de dollars. Commençons par mobiliser nos propres moyens ! C’est ce que la BAD tente de faire en déployant ses ressources financières pour soutenir le capital privé et provoquer un effet de levier. Nous investissons par exemple dans des marchés de capitaux locaux afin de mobiliser l’épargne vers le développement. C’est le sens de l’African Financial Markets Initiative (Afmi). N’oublions pas, enfin, que nous avons aussi d’immenses actifs. La valeur estimée des ressources naturelles déjà découvertes est fantastique : près de 82 000 milliards de dollars. La question est de savoir comment on les gère. Le continent doit mobiliser son capital pour croître plus vite, s’éclairer, s’industrialiser, se nourrir et étendre son marché, pour aboutir à des économies plus résilientes et moins dépendantes des matières premières. Le but final est d’améliorer la qualité de vie des gens. Tous les jours, quand je me lève, c’est à cela que je pense.

Si vous deviez avoir accompli une seule chose dans les cinq ans à venir, quelle serait-elle ?
Cinq ans, c’est un laps de temps si court… Se nourrir et s’éclairer, rien n’est plus important pour l’Afrique. Si vous résolvez ces deux problèmes, vous changez le continent de manière décisive.

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