Tom Burgis «On a mondialisé le système de pillage du continent»

Tom Burgis «On a mondialisé le système de pillage du continent»

JOURNALISTE D’INVESTIGATION AU FINANCIAL TIMES

Il revient d’un reportage en Éthiopie pour illustrer la course à l’achat de terres qui fait rage sur le continent. Ces temps-ci, il travaille aussi sur le géant nucléaire français en pleine déroute, Areva. Avant de s’attaquer, bientôt, à la face cachée de la place financière londonienne. Raconter les dessous de la mondialisation, c’est la passion de Tom Burgis. Âgé de 34 ans, il fait partie du service investigation du Financial Times, la référence dans le monde économique anglo-saxon. Après des débuts en Amérique latine comme journaliste indépendant, il rentre à Londres et rejoint la rédaction du quotidien aux pages saumon. Très vite, il est envoyé comme correspondant en Afrique du Sud puis au Nigeria, d’où il couvre l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest entre 2009 et 2011, dans la période post-crise financière de 2008. Booms et déboires de l’industrie pétrolière, famines et conflits armés, il assiste à l’essor chaotique du continent, rencontre grands patrons et orpailleurs, arpente les capitales comme les villages de brousse. Le retour au pays est bienvenu mais également douloureux. Il doit digérer ce dont il a été témoin. Il en résulte un ouvrage publié en 2015 (ci-contre) dans lequel l’auteur expose, avec force anecdotes et chiffres, le « pillage de l’Afrique ». Traduit en espagnol, portugais et même en japonais, le livre met un coup de projecteur sur des réseaux de corruption internationaux, qui permettent à quelques dirigeants africains, multinationales, intermédiaires et riches investisseurs de s’enrichir sur le dos du continent. Un système tentaculaire, à la mesure d’une économie globalisée, qu’il est bien difficile de combattre.

AMB : Vous faites une description implacable de la « malédiction des matières premières » en Afrique, un phénomène bien connu et largement commenté. Quelle a été votre approche ?
J’ai voulu changer la façon dont on voit cette malédiction. Ces vingt-cinq dernières années, on a accumulé les preuves du lien entre abondance de ressources naturelles et sous-développement. On connaît les distorsions créées par une économie de rente : la cannibalisation du reste de l’industrie, le déclin de l’agriculture, l’effet sur les changes, la corruption… Tout cela intervenant comme un malheureux accident. Or, il n’en est rien. Ces conséquences néfastes, et parfois dramatiques, sont le résultat de l’action délibérée d’un groupe restreint d’acteurs, étrangers et africains, qui recherchent leur profit au détriment des populations locales. Ce sont eux les responsables du pillage du continent.

Vous passez en revue une dizaine de pays (Angola, RDC, Nigeria, Guinée, Niger, Ghana, Zambie, Afrique du Sud et Zimbabwe). Quel est le cas le plus inquiétant ?
C’est difficile à dire. Celui dont le destin importe le plus est le Nigeria en raison de son poids démographique et de l’étendue de ses réseaux affairistes. Dans le livre, je montre comment le développement de l’industrie pétrolière a engendré la destruction du secteur textile, la ruine de l’agriculture et le développement d’une corruption gigantesque. Aujourd’hui, le pays dépend encore de l’or noir à hauteur de 70 % de ses recettes budgétaires. Malgré quelques efforts de diversification et une transition démocratique pacifique, il reste très fragile, notamment avec la chute du cours du pétrole. Et son effondrement aurait des conséquences sur toute l’Afrique de l’Ouest et bien au-delà. La République démocratique du Congo (RDC) et la Guinée sont frappantes en termes de décalage entre l’importance des richesses minières et la pauvreté de la population. On estime que la première ne recueille en effet que 2 à 3 % des recettes liées à ses ressources naturelles… Pour finir, l’Angola se distingue par l’ampleur et l’audace de son système. Un rapport du Fonds monétaire international (FMI) a fait état d’un trou dans le budget de l’État de plus de 30 milliards de dollars sur la période 2007- 2011, ce qui représente plus que le PIB de bon nombre de pays du continent… Il s’agit d’argent issu de la société nationale pétrolière, Sonangol, et dépensé par le pouvoir à sa discrétion. À la clé, c’est un constat d’échec à transformer des richesses naturelles en bien-être. On cite souvent les classements en termes d’indice de développement humain (IDH) ou de produit national brut (PNB) par tête pour illustrer le phénomène. Je préfère combiner les deux : en soustrayant le rang du pays dans son classement IDH à son rang pour le PNB vous obtenez un chiffre. Plus il se rapproche de zéro, plus vos conditions de vie sont en adéquation avec vos revenus. L’Angola fait partie des dix pays les moins bien classés au monde, avec le Gabon, l’Afrique du Sud, le Botswana, la Guinée équatoriale et les petits États du Golfe. La relative richesse par habitant ne se traduit pas par des gains sociaux (éducation, santé, accès à l’eau et à l’électricité).

Vous parlez de « réseaux cachés mêlant des multinationales, des intermédiaires et des potentats africains »…
On a tendance à penser que les problèmes sont intrinsèques à l’Afrique, que la corruption y serait quasi génétique. Je démontre que le système à l’oeuvre est bien plus complexe car mondialisé, comme l’économie dans son ensemble. Le business des matières premières met en scène des compagnies pétrolières et minières internationales, des investisseurs comme des fonds de pension américains mais aussi les fonds souverains des pays du Golfe, des oligarques russes, quelques hommes d’affaires nigérians et angolais, entre autres, et bien sûr, les familles au pouvoir en Afrique. Ce que je montre, c’est la connexion entre tous ces acteurs : comment leur action conjuguée engendre des difficultés économiques et sociales dans les pays, parfois des violences, comme dans l’est de la RDC, et même des massacres, dont j’ai vu les conséquences à Jos, au Nigeria. Les Africains comme les Occidentaux sont responsables : tous en profitent, du cadre pétrolier à Houston au fonctionnaire du continent.

N’est-ce pas une façon de minimiser la responsabilité des élites africaines ?
Non, elles jouent un rôle crucial dans le système de pillage, qui ne pourrait pas marcher sans leur complicité. Je détaille notamment le rôle de la famille Condé en Guinée, des Dos Santos en Angola, du clan Buhari au Nigeria et de celui de Mobutu puis des Kabila en RDC. Ces régimes fonctionnent comme des « kleptocraties » dans lesquelles un petit groupe met la main sur une ressource et ne peut, ni ne veut plus la lâcher sous peine de perdre sa position dominante. Ces élites bénéficient de la situation parce qu’elles réussissent à faire la connexion entre leur pouvoir local et les marchés mondiaux.

Comment cela se passe-t-il concrètement ?
Il y a tout d’abord le fait d’utiliser une fonction publique à des fins privées. Le cas classique, c’est le ministre ou le haut responsable politique qui favorise une société dans un appel d’offres parce qu’il en est actionnaire. Les pots-de-vin et autres offres de services entrent aussi dans cette catégorie. Toutes ces pratiques augmentent le coût de l’exploitation des ressources pour l’État au profit d’une minorité, les dirigeants, quelques amis et intermédiaires. Ensuite, il y a ce que l’on appelle le transfer pricing, ces techniques d’optimisation fiscale déployées par les multinationales pour minimiser les impôts et taxes payés. Là encore, c’est une façon de défendre des intérêts privés au détriment des États. Ces flux financiers illicites représentent près de 60 milliards de dollars par an. Et il ne s’agit que de la partie émergée de l’iceberg puisque la majorité reste impossible à tracer. À chaque fois, les bénéfices sont possibles uniquement parce que ces happy few parviennent à faire sortir l’argent du pays pour le placer ailleurs, notamment dans les paradis fiscaux. Le système repose sur la circulation de ces flux monétaires aux quatre coins du monde et sur le secret bancaire associé, en particulier la possibilité d’enregistrer une société sans en dévoiler le propriétaire. On parle souvent des îles Caïmans, des îles Vierges britanniques, de l’État américain du Delaware et de Gibraltar mais ces services sont aussi disponible dans toutes les grandes places financières du monde, dont Londres et Manhattan. Cela m’amène à tirer deux conclusions. La première, c’est que le pillage africain n’est qu’un rouage d’un mécanisme mondial, d’une économie grise globalisée, que l’on connaît encore mal et dont on peine à définir les contours. La seconde, c’est que dans un tel contexte, les acteurs des économies développées sont les mieux placés pour combattre ce phénomène.

Justement, de nombreuses lois ont été adoptées, le Dodd–Frank Act aux États-Unis, des directives dans l’Union européenne, l’initiative pour la transparence des industries extractives (ITIE) ailleurs et notamment en Afrique. Est-ce efficace ?
Le bilan est en demi-teinte. Ces actions obligent les compagnies pétrolières à publier les revenus tirés des matières premières et surtout les dividendes et impôts versés aux États. C’est une avancée notable d’avoir accès à ces informations, de pouvoir les recouper et les analyser. Mais cela n’aide pas à résoudre les problèmes de la population. Sans compter que dans beaucoup de régimes répressifs, il est, dans les faits, impossible de publier ces informations. Plutôt que de chercher la transparence totale sur les recettes et dépenses des États, je pense qu’il vaudrait mieux appliquer de façon plus stricte les lois anticorruption existantes, ce qu’on appelle la strict liability en anglais. On sait que pour mener leurs projets, les majors doivent recourir à un partenaire ou sous-traitant national. La législation les oblige à enquêter sur ces sociétés pour en déterminer les actionnaires, le fameux travail de due diligence. Souvent, les recherches ne rapportent que des rumeurs sur l’implication de tel haut responsable politique ou tel membre de la famille du président mais aucune preuve tangible. Ce qui permet aux majors d’engager les investissements quitte à devoir se retirer par la suite, une fois que le conflit d’intérêts a éclaté ou a été prouvé. C’est ce qu’il s’est passé avec Cobalt en Angola, obligé de rompre ses liens avec la société Nazaki, détenue par des proches du pouvoir dont le vice-président Manuel Vicente. Pour changer les choses, il faudrait que les compagnies pétrolières ne puissent investir pas tant que l’identité du partenaire local n’a pas été établie et punir tout acteur qui ne se conformerait pas à cette règle. On en est loin… Dans le même ordre d’idée, je suivrai avec attention les résultats du sommet anticorruption prévu en mai à Londres et organisé à l’initiative du Premier ministre britannique David Cameron. On devrait notamment y discuter de l’instauration d’un registre des détenteurs de sociétés au niveau international, une chose qui semble simple et évidente mais qui n’existe pourtant pas. Ce serait un réel moyen de combattre les paradis fiscaux et le blanchiment d’argent.

La publication des « Panama papers » a révélé un vaste système d’évasion fiscale éclaboussant politiques, sportifs et banques. Un nouveau pavé dans la mare ?
Oui, cette enquête met au jour une autre facette de la machine dont je parle. Cela montre bien que nous sommes passés de kleptocraties locales à un mécanisme global et qu’il est très facile de voler un pays grâce au monde offshore. On a toutefois l’impression que Panama, comme le Liechtenstein, les îles Caïmans et britanniques, constituent la partie la plus obscure du système. Il n’en est rien. Son coeur se situe dans les grands centres financiers internationaux, Londres, New York et Hongkong. Les règles y sont certes très strictes mais les flux en circulation sont colossaux et les entités impliquées innombrables, donc difficiles à contrôler. En octobre dernier, l’Agence nationale contre le crime (National Crime Agency) a estimé que des centaines de milliards de dollars étaient blanchis chaque année par les banques britanniques et leurs filiales…

Pour revenir sur l’Afrique, plusieurs pays se lancent tout juste dans l’exploitation de leurs ressources naturelles. Peuvent-ils éviter la malédiction ?
La meilleure façon est de renoncer à exploiter ces richesses. Mais c’est une position impossible à défendre politiquement dans des États en développement et dont le niveau de vie est faible. Une fois que l’on a franchi le pas, l’une des solutions consiste à maintenir la plus large part possible des revenus en dehors du budget de l’État pour ne pas créer une manne à la disposition de ceux qui sont au pouvoir. C’est mettre l’argent de côté pour constituer un fonds de retraite par exemple. Et quand un pays semble bien s’en sortir, il reste tout de même fragile. Prenez le cas du Ghana. Le pétrole y a été découvert alors qu’il disposait déjà d’institutions solides. Il y a eu un débat sur l’utilisation de cette richesse dont les conclusions ont été entérinées par une loi. Le gouvernement a joué le jeu et publié ses dépenses. Malgré tout, depuis 2014, c’est la crise, au point que les autorités ont dû appeler le FMI au secours… Certains observateurs mettent en avant une autre solution : le système du revenu universel qui consiste à redistribuer chaque année entre tous les citoyens les recettes minières ou pétrolières. L’Alaska le pratique depuis 1982 mais c’est difficile à faire adopter et à mettre en place pour que la répartition soit considérée comme juste. En Afrique, où domine le clientélisme, il semble quasi impossible à instaurer.

Croyez-vous à la capacité des producteurs de pétrole et minerais à sortir de l’engrenage, à diversifier leur économie ?
J’ai été très marqué par les déclarations d’un chef d’entreprise nigérian que je cite dans mon livre. Il allait à rebours du discours sur l’émergence, en affirmant que la tendance était plutôt à faire du continent une mine et un puits géants, exploités au niveau mondial. C’est une vision négative et déprimante mais qui doit faire réfléchir. Je ne vois pas de pays capables d’imiter les « tigres asiatiques » des années 1980, ces économies comme la Corée du Sud qui ont connu un boom en appliquant des mesures protectionnistes entre autres. Ce modèle de développement, l’Afrique ne peut pas l’imiter. Les conditions ne sont plus réunies, le contexte a changé. La seule option est d’utiliser les ressources comme moyen de pression pour obliger les acteurs internationaux à produire et former sur place. Autrement dit, avoir la volonté politique de développer une industrie et, donc, ne pas se contenter de vivre d’une rente. En ce sens, lorsqu’elles sont bien appliquées, les lois local content, obligeant à recruter des collaborateurs nationaux, sont une bonne chose. L’autre point crucial, c’est d’assurer l’approvisionnement en électricité pour diminuer les coûts de production actuellement exorbitants. Le Nigeria, qui produit 2 millions de barils par an, génère moins d’électricité que la Corée du Nord, quelque chose ne tourne pas rond !

Vous n’êtes pas optimiste…
Tant que les ressources demeurent, la tentation d’en profiter pour rester au pouvoir et maintenir sa richesse personnelle est trop forte. Pour les élites, le seul moyen de se protéger contre la justice, la pauvreté, les représailles, c’est de rester la famille dominante. On le voit avec de nombreux dirigeants qui ne peuvent pas partir, Robert Mugabe, José Eduardo dos Santos, Teodoro Obiang, entre autres. Je ne crois pas à la possibilité de commencer à diversifier l’économie alors même que le système de rente reste en place. Je pense qu’il faut d’abord en finir avec l’addiction aux matières premières, avec le système d’allégeance qui en découle, pour passer à autre chose, à savoir une économie bénéficiant à la majorité de la population. Il n’y a pas vraiment d’autre solution que d’attendre que les ressources s’épuisent pour passer à une nouvelle ère. Une chose pourrait changer la donne et accélérer la mutation, le passage à une économie « décarbonée » au niveau mondial, ce qui aurait pour effet de rendre moins attractives les énergies fossiles et forcerait les États pétroliers à se réformer.

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