L’irréversible ascension de la fi nance islamique

Que ce soit au Forum africain du business halal début mars à Dakar, au sein de l’Assemblée des représentants du peuple en Tunisie en avril ou dans les couloirs de la banque centrale marocaine depuis plusieurs mois, impossible d’éviter le sujet. Partout on parle de finance islamique et partout il provoque des débats. Ce secteur, qui consiste à proposer des services financiers conformes aux principes de la charia, s’est fortement développé sur le continent ces dernières années. Il représenterait 2,5 % des activités bancaires et financières tunisiennes. Près d’une dizaine de pays ont déjà émis des obligations islamiques – dont le Sénégal, l’Afrique du Sud et la Côte d’Ivoire – ou s’apprêtent à le faire, comme le Nigeria et le Kenya. Pour autant, « moins de 5 % des actifs de la finance participative [l’autre nom de la finance islamique, NDLR] se trouvent en Afrique, alors que l’on compte 400 millions de musulmans africains sur le 1,6 milliard dénombré dans le monde », souligne Ezzedine Ghlamallah, directeur d’une société spécialisée dans le secteur, Saafi. Seul un pays africain fait partie des dix plus importants marchés financiers islamiques, le Soudan, qui a adopté un système bancaire totalement conforme à la charia depuis 1983. Les autres sont au Moyen-Orient et en Asie : les six pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), à savoir Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar, Arabie saoudite et Émirats arabes unis, plus la Malaisie, le Pakistan et l’Indonésie.

Au Maroc, dernier pays du Maghreb à sauter le pas, « l’ouverture de banques islamiques est un serpent de mer », souligne Mohamed Talal Lahlou, spécialiste du sujet et enseignant au centre de formation professionnelle Albanki (Alternative Banking Institute). « Les démarches pour les instaurer ont failli aboutir en 1992. Mais un simple coup de fil [venu de haut lieu, NDLR] avait alors tout arrêté. Depuis, rien », se souvient ce titulaire d’un doctorat de l’université de Rabat, passé par l’ESCP de Paris et l’Aston Business School de Birmingham. Ou presque. Ce n’est qu’en 2007 que la banque centrale a autorisé les établissements de crédit à proposer certains produits islamiques, notamment la mourabaha (un prêt avec une compensation fixée par la banque et l’emprunteur) et l’ijara (une forme de créditbail). L’ouverture de banques est revenue sur le tapis en 2011, lorsque le Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste), toujours à la tête du gouvernement, en a fait une promesse de campagne. En mars 2015, l’adoption d’une nouvelle loi bancaire ouvre la voie à la création de « banques participatives », proposant des services et produits certifiés par le Conseil supérieur des oulémas.

supérieur des oulémas. Mais tous les problèmes sont loin d’être réglés pour autant. « Les efforts pour créer des banques islamiques sont un jihad au nom d’Allah », a récemment déclaré Lahcen Daoudi, le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, mettant toutefois en garde les établissements participatifs contre la rude concurrence que constituent les banques classiques. Ces propos ont fait bondir nombre d’observateurs et ils ont dû irriter le gouverneur de la banque centrale, Abdellatif Jouahri, chantre de la stricte séparation entre l’économie et la religion. Sur le plan technique, la banque centrale, Bank Al-Maghrib, a annoncé avoir reçu un total de dix-sept demandes d’accréditation. Mais elle n’a encore délivré aucun agrément, ni à une structure marocaine ni à une entité étrangère. Seul le leader Attijariwafa Bank a décidé d’y aller seul, en transformant sa filiale 2 000 milliards de dollars, c’est la valeur des actifs de la fi nance islamique dans le monde en 2014 selon le Fonds monétaire international (FMI). Ils ont été multipliés par neuf entre 2003 et 2013, soit une progression de 16 % par an. Ils devraient encore doubler d’ici à 2020. Dar Assafaa, lancée dès 2010, en banque. Les autres ont choisi des partenaires moyen-orientaux déjà expérimentés. BMCE Bank s’est associée au bahreïni Baraka Banking Group pour créer Al- Baraka Bank ; la Banque centrale populaire (BCP, 80 %) et Guidance Financial (filiale de Qatari Barwa, 20 %) ont formé la Banque participative du Maroc ; CIH (60 %) et Qatar International Islamic Bank (40 %) ont créé une filiale commune. Quant aux banques françaises – Crédit du Maroc (filiale à 79 % du Crédit agricole), BMCI (filiale à 67 % de BNP Paribas) et SGMB (filiale à 57 % de la Société générale) –, elles se contentent d’ouvrir des « fenêtres » (aussi appelés « guichets dédiés ») au sein de leurs structures.

EXPANSION VERS LA ZONE
SUBSAHARIENNE
« Je ne pense pas que les nouvelles banques islamiques vont faire exploser le taux de bancarisation [lequel s’élève à 64 %, selon Bank Al-Maghrib, NDLR]. Le hors-bancaire concerne aujourd’hui principalement des zones rurales non couvertes et surtout l’économie informelle », souligne Ali Alami Idrissi, directeur-associé du cabinet de consulting Optima Finance. Et d’ajouter : « L’impact ne sera pas tant sur les dépôts que sur les encours de financement. Certains entrepreneurs déposaient déjà leurs liquidités auprès des banques traditionnelles, mais par refus du prêt à intérêt elles freinaient leurs investissements. » Bien implantées en Afrique, Attijarwafa, BCP et BMCE Bank regardent surtout au sud, où le potentiel de la finance islamique est avéré. Sur place, les acteurs locaux sont aussi à la manoeuvre. Le groupe panafricain Coris Bank International (CBI), dont le siège est à Ouagadougou, a reçu quelque 9 millions de dollars de la Société internationale islamique de financement du commerce (ITFC), filiale de la Banque islamique de développement (BID), pour mettre en place un guichet de finance islamique, Coris Baraka. Seul fournisseur de ce type de produits au Burkina Faso, CBI envisage de s’étendre à travers ses filiales au Mali, en Côte d’Ivoire, au Togo mais aussi au Sénégal et au Bénin. Dernier acteur de poids, la Banque islamique de développement, qui détient déjà des établissements alternatifs en Mauritanie, au Sénégal et en Guinée, et souhaite étendre son réseau. Le groupe de Djeddah a notamment mis un pied en Tunisie, via sa récente prise de participation (21 %) dans la banque Zitouna, placée sous la tutelle de la Banque centrale de Tunisie (BCT) depuis 2011 puis nationalisée. Cette acquisition laisse présager un essor du secteur dans le pays. Avec environ quatre-vingts agences, Zitouna dispose déjà d’un solide ancrage local, idéal pour diffuser de nouveaux produits. « Nous souhaitons parvenir à 200 agences en 2020 », avance Anis Berraies, directeur de la communication du groupe. Ce dernier a pour concurrent Al-Baraka Bank (Bahreïn), établie en Tunisie depuis 1983, mais qui n’a obtenu son agrément de banque universelle qu’en 2013. L’établissement du Bahreïn compte une vingtaine d’agences. Un troisième acteur s’invite à table : Amen Bank, le groupe de la famille Ben Yedder, a déposé une demande auprès de la BCT pour lancer une filiale dédiée à la finance islamique. Tunis suit ainsi son voisin algérien, qui a développé le secteur dans la discrétion. Al-Baraka s’y est implantée en 1991 en s’associant à un établissement public, et possède aujourd’hui trente agences dans les principales villes du pays. Al-Baraka Algérie reste toutefois un acteur modeste avec 2 % du marché, loin derrière les cinq grandes banques publiques, qui assurent près de 90 % de l’activité.


MULTIPLICATION DE SUKUK
Sur l’ensemble du continent, ce sont aussi les sukuk (le pendant des obligations de la finance conventionnelle) qui ont le vent en poupe. Après le Sénégal et l’Afrique du Sud en 2014, pour respectivement 100 milliards de francs CFA (152,5 millions d’euros) et 500 millions de dollars, la Côte d’Ivoire a réalisé, fin 2015, l’émission de son premier titre du genre. Elle a permis de lever 150 milliards de francs CFA (228,6 millions d’euros), d’une maturité de cinq ans, avec une marge de profit de 5,75 %. Selon le Trésor public ivoirien, près de la moitié des souscripteurs se situent hors de la zone UEMOA. C’est là tout l’intérêt de ce type d’opération, puisque celle-ci permet de faire appel à l’épargne étrangère, y compris celle des pays du Golfe. Il s’agit de « diversifier leurs sources de financement et d’attirer des détenteurs d’actifs qui n’investiraient pas dans les obligations classiques, notamment ceux du Moyen-Orient et des États asiatiques », confirme Mohamed Damak, spécialiste en finance islamique de l’agence Standard & Poor’s. Après Abidjan, le Niger devrait suivre d’ici à 2020, mais aussi le Nigeria et surtout le Kenya, qui a déjà entamé une révision de sa législation pour émettre un sukuk durant l’exercice fiscal 2016-2017.

Si les transactions conformes à la charia devraient continuer à progresser dans les prochaines années, de nombreux freins persistent : le principal est, notamment pour les sukuk, la difficile mise en oeuvre d’un environnement légal et réglementaire adapté. De plus, la constitution de réseaux d’experts et de « Sharia Boards » est parfois ralentie par des questions de sensibilité politique. C’est ce qui explique l’approche graduelle, voire prudente, des promoteurs de la finance islamique. Ils ont été et demeurent confrontés au rejet des banques conventionnelles, critiquant une concurrence jugée déloyale, car se plaçant sur le terrain des croyances religieuses. Un autre point fait débat : la finance alternative est-elle l’une des clés pour remédier à la faible bancarisation africaine ? Si ses défenseurs répondent par l’affirmative, les banquiers classiques se montrent bien plus réticents. Ils doutent que l’argument religieux suffise à attirer massivement de nouveaux clients, pointant également la fiscalité décourageante de certains produits islamiques. Reste qu’on voit mal comment le continent serait épargné par la vague de la finance charia-compatible. S’exprimant sur le sujet, en novembre 2015 à Koweït City, Christine Lagarde, la directrice du Fonds monétaire international (FMI), avait d’ailleurs présenté le secteur comme « un facteur de stabilité car le partage du risque réduit le ratio d’endettement et les échanges sont adossés à des actifs tangibles donc entièrement garantis ». Plutôt qu’un tsunami, on devrait donc assister à une irréversible montée des eaux.

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