Pour commencer AMB N°12

MODE D’EMPLOI
On croirait presque revivre le début des années 1980. Après les années fastes du boom pétrolier (et d’autres matières premières), les cours s’effondrent. L’Afrique, alors euphorique, découvre les cycles impitoyables du marché. La dette contractée aux beaux jours s’abat sur les États au moment où leurs revenus s’effondrent. C’est l’étranglement. La crise. Et très vite les longues années d’ajustements structurels, avec leurs conséquences sociales et politiques. Retour à début 2016. Baisse des cours, poids de la dette, le schéma d’aujourd’hui n’est pas si différent, même si les compétences managériales des pouvoirs publics se sont nettement améliorées. Le fond du problème est le même. L’Afrique reste largement dominée par une économie primaire, d’extraction, de cultures de rente, et de rentes tout court (y compris dans les services). Malgré le miracle financier des dernières années, et les discours sur l’émergence, peu a été fait en termes d’innovation, de diversification, d’industrialisation, de création d’entreprise, de libéralisation, de promotion des échanges. L’urgence des mois et des années qui viennent sera de s’émanciper du poids des ressources extractives et de créer des économies plus résilientes et novatrices. L’urgence est de sortir des schémas traditionnels. Prenons deux exemples.

MODE TÉLÉVISÉ
Tout d’abord, le monde de la télévision. Le décor général est assez minimal. Pour commencer, un taux d’équipement « faiblard » avec un peu plus de 100 millions de postes pour toute l’Afrique. Un taux de pénétration de plus ou moins 30 %… Sur le plan de l’offre, des télévisions publiques peu et mal financées, de rares concurrents privés et un cadre réglementaire lourd. Puis, des bouquets de chaînes payants, qui s’adressent à une élite. Un peu plus de 20 millions d’abonnés pour le continent. Ces bouquets appartiennent à des grands acteurs internationaux (non africains) qui s’investissent progressivement sur un terrain où tout est à faire. Ils proposent même des contenus spécifiques à l’Afrique conçus à Paris, à Londres, ou à… Hollywood. Quelques chaînes panafricaines tentent avec des moyens limités de se faire une place sur ces bouquets. Tout en étant elles aussi souvent localisées sur les bords de la Seine ou de la Tamise. Enfin, on attend beaucoup de la télévision numérique terrestre, mais la mise en place a pris du retard et personne ne sait vraiment comment la financer sans accentuer les inégalités d’accès (équipement et abonnement). Résultat, rareté de l’offre, un accès cher pour une « diversité » assez superficielle, peu d’emplois créés sur place, peu de producteurs qui se lancent, bref, une « perte africaine » sur toute la ligne… Le mode d’emploi sera complexe mais il est temps que l’Afrique libère avec intelligence cet immense marché : 1 milliard d’habitants avec un besoin immense de programmes et de fortes cohérences linguistiques et culturelles. Il est temps que les États proposent des cadres attractifs aux entrepreneurs. Et que les talents du continent s’investissent plus encore pour créer et pour capter de la valeur ajoutée.

MODE D’ENVOL
Autre domaine qui nécessiterait une rapide modernisation de « la pensée » : l’aviation civile. Voyager en Afrique, d’un pays à l’autre, c’est souvent kafkaïen (peu de liaisons directes), cher et hasardeux. D’ailleurs, c’est le continent où l’on voyage le moins par habitant. En deux décennies, la sécurité sur les vols commerciaux s’est considérablement améliorée. Mais le marché reste flat. Dans la plupart des régions du monde, le transport aérien croît deux fois plus vite que le PIB. En Afrique, on atteint un petit 5 % par an, en dessous d’une croissance moyenne de 6 %. Pourtant (rappel), le besoin est là : 1 milliard d’habitants. Une classe moyenne qui émerge. Ce qui manque, c’est de la volonté et la mise en place d’un marché plus efficace. Outre les structures aéroportuaires souvent antiques et le coût du jet fuel (20 % plus cher que dans le reste du monde), les États rechignent à signer des traités bilatéraux qui favoriseraient la multiplication des liaisons. Et l’arrivée des low cost. L’idée reste de protéger un pavillon national, souvent moribond. Cet immobilisme coûte cher : difficulté surréaliste de déplacements, transits fréquents, offre faible, tarifs élevés. Et naissance de rares grands acteurs à tendance oligopolistique. Une étude récente de l’IATA avance que si les douze plus grandes économies du continent libéralisaient leurs échanges aériens, on pourrait créer plus de 150 000 emplois, tout en générant plus de 1 milliard de dollars supplémentaires au PIB…

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