FRONTIÈRES Une Afrique sans visa ?

LE SUJET A FAIT POLÉMIQUE RÉCEMMENT, en particulier sur les réseaux sociaux, alimentés par une étude de la Banque africaine de développement (BAD)1. Conclusion sans appel : un citoyen africain doit avoir un visa pour se rendre dans plus de la moitié des pays du continent. Douze États seulement offrent un accès plus ou moins libre, soit sans visa, soit en le récupérant à l’arrivée. Seuls véritables espaces de « liberté », la zone UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) et la zone CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest), qui permettent à leurs ressortissants de circuler librement. Même ouverture progressive en Afrique de l’Est (Rwanda, Kenya, Tanzanie, Mozambique, Madagascar, etc.). Ailleurs, le « maquis » est généralisé. Les accords bilatéraux sont souvent la règle, mais cette dernière peut vite changer, en fonction de crises politiques ou de contentieux économiques. Aux extrêmes, on trouve les Seychelles, pays touristique, qui se révèle le plus accueillant avec aucun visa. Et à l’inverse, il y a São Tomé-et-Príncipe, pays le plus fermé, qui exige un sésame pour tous les visiteurs. L’Égypte, qui appuie pourtant des projets très ambitieux de marchés communs dans la région, exige un visa de tous les Africains à l’exception de certains Soudanais. La palme revient toutefois à la Cemac, espace économique commun de l’Afrique centrale, où le Gabon ou la Guinée équatoriale se montrent particulièrement méfiants vis-à-vis des autres ressortissants de la zone. Au Maghreb, le bilan est en demi-teinte. L’Algérie reste une quasi-forteresse. Mais la Tunisie, poussée par les impératifs du tourisme et du business médical, a petit à petit assoupli les règles. Idem pour le Maroc qui a fait de la zone subsaharienne un espace prioritaire. Le débat sur les visas n’est pas anecdotique. Symboliquement, la plupart des frontières, érigées par les empires coloniaux, ont survécu à l’épreuve du temps. Instrument de souveraineté, elles incarnent la diffi cile construction de l’État-nation. Et la préservation, souvent illusoire, d’intérêts politiques, économiques ou stratégiques. Pourtant, l’Afrique a besoin de déverrouiller ses marchés, de faciliter les fl ux des personnes, des capitaux et des marchandises. Les investissements étrangers directs déclinent, tout comme l’aide publique au développement (APD). Il faudra trouver des ressources et de l’énergie en interne. Sur le plan économique, les Africains sont des étrangers les uns pour les autres : l’intercontinental ne représente que 15 % des échanges globaux, un ratio très inférieur à ceux de l’Europe ou de l’Asie. Les causes sont connues, en particulier le fait que la plupart des écosystèmes sont concurrents entre eux. Mais, visas et barrières font partie de l’équation. En ouvrant plus largement ses frontières, le Rwanda a sensiblement accru les revenus du tourisme. Et de nombreux talents issus d’Afrique de l’Est sont venus s’installer à Kigali. L’accord entre le Kenya, l’Ouganda et le Rwanda (les ressortissants peuvent voyager avec une simple carte d’identité) a permis de doubler le volume commercial entre les trois pays. Pour améliorer la situation, il ne faut pas exclure une discussion sur les questions qui fâchent : la sécurité transfrontalière, le danger du terrorisme, les migrations. Le différentiel de croissance d’un pays à l’autre et les écarts de salaires peuvent entraîner, comme partout dans le monde, des fl ux trop importants. Mais à long terme, la vitalité des émigrations choisies reste un facteur certain de développement. L’absence de visas, ou leur rationalisation, ne sont pas la panacée miracle, mais certainement une étape nécessaire.

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