Tunisie L’olive pour contrer la crise

Le tourisme est en berne, l’économie vacille et la contestation sociale s’accroît. Dans ce contexte difficile, l’oléiculture a battu des records (mondiaux) en 2015. Reste à transformer un coup d’éclat en réussite de long terme.

Autrefois « grenier de Rome », la Tunisie conserve fièrement ses champs d’oliviers qui parsèment ses paysages très variés. Ils occupent un tiers des superficies agricoles, du Nord verdoyant aux plaines arides du Sud, produisant une huile très prisée. En 2015, ce patrimoine a permis au pays de réaliser une performance inédite : détrôner l’Union européenne de la place de premier exportateur mondial. Cantonnée jusqu’ici à la deuxième marche du podium, la Tunisie a vendu l’an passé 312 000 tonnes d’huile d’olive à l’étranger, devançant ses concurrents historiques, l’Italie et l’Espagne, dont les exportations ont atteint respectivement 208 000 et 185 000 tonnes. Ces ventes lui ont rapporté quelque 2 milliards de dinars (environ 900 millions d’euros), soit quatre fois plus que l’année précédente. Des revenus record qui ont offert une bouffée d’oxygène à une économie en crise depuis la révolution et encore fragilisée par le recul du tourisme en raison des récents attentats. Sur les onze premiers mois de 2015, les recettes de ce secteur ont baissé de plus d’un tiers par rapport à la même période en 2014 d’après des chiffres officiels publiés début 2016. Contrant ces mauvais résultats, les exportations de produits agricoles et agroalimentaires ont, elles, augmenté de 74,5 % entre 2014 et 2015, selon l’Institut national de la statistique. « Depuis 2009, c’est la première année que la balance commerciale est largement excédentaire, grâce à l’huile d’olive », se félicite Chokri Bayou, responsable à la Direction générale de la production agricole du ministère de l’Agriculture. La croissance n’a pas atteint 1 % en 2015, mais le pays a « évité le pire » grâce à ses exportations agricoles, a même souligné le ministre des Finances Slim Chaker.

Avec plus de 1 750 huileries, 15 unités de raffinage et une vingtaine d’unités de mise en bouteilles, l’oléiculture a le vent en poupe. « L’or liquide » représente un important facteur de stabilité : la Tunisie compte 309 000 producteurs et 60 % de l’ensemble des exploitants agricoles en tirent tout ou partie de leurs revenus selon l’Office national de l’huile (ONH). Si les exportations sont passées de 115 000 tonnes en moyenne durant les cinq dernières années à quasiment le triple, c’est aussi grâce aux records de production de 2015 : 340 000 tonnes contre 180 000 en moyenne les dix années précédentes, toujours d’après l’ONH. Le pays reste toutefois loin derrière l’Espagne, premier producteur mondial, qui a récolté 840 000 tonnes en 2015. Celle-ci, frappée par une sécheresse en avril-mai 2015, a été contrainte d’importer de l’huile d’olive de « coupage » en vrac, notamment en provenance de Tunisie, pour compenser sa moindre production. À l’opposé de la contre-performance espagnole, le ministère de l’Agriculture tunisien évoque quant à lui une « campagne exceptionnelle », tout en mettant en avant les efforts déployés : le développement de 220 000 hectares de nouvelles plantations durant la dernière décennie, l’installation de vergers intensifs irrigués mais aussi des plans de commercialisation. La qualité du produit est en outre davantage mise en avant, le pays exporte désormais 80 % d’huiles dites « extra ».

DIVERSIFICATION DES MARCHÉS
Ces bons chiffres à l’export sont aussi le fruit d’une lente évolution, commencée avec la libéralisation du secteur en 1994, jusqu’alors monopole de l’ONH. « Nous avons tous redémarré à zéro, nous avons beaucoup investi et nous commençons à récolter les fruits de ce que nous avons semé il y a une vingtaine d’années », s’enthousiasme Abdessalem Loued, président de la Chambre nationale syndicale des exportateurs d’huile d’olive (qui relève de l’Utica – Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat). Aujourd’hui, il est fier de voir exister quelque 200 exportateurs, dont 40 réalisent 90 % des ventes. Sa marque, Rivière d’Or, en fait partie. Entreprise familiale lancée à la fin des années 1920, elle réalise un chiffre d’affaires de 60 millions de dinars par an, soit environ 27 millions d’euros. La hausse du nombre d’acteurs s’est accompagnée d’une diversification des marchés. Chokri Bayou, du ministère de l’Agriculture s’en réjouit : « Nous sommes passés de 34 à 55 destinations entre 2004 et 2015. Notre principal client reste l’Union européenne, mais nous nous développons aussi aux États-Unis, au Japon, en Chine, en Russie, au Brésil. » Le pays est également un important producteur d’huile d’olive biologique. Seules 2 % des plantations utiliseraient des engrais, affirme la Chambre syndicale des exportateurs. En 2015, 60 000 tonnes d’huile d’olive biologique ont ainsi été produites, soit un peu plus de 15 % du total d’après le ministère de l’Agriculture. Mais seuls 100 000 hectares d’oliviers seraient certifiés car la démarche coûte cher et n’est pas suffisamment rémunératrice.

DIFFICULTÉS À RECRUTER
Passée une route bordée de figuiers de barbarie, des rangées d’oliviers surplombent une colline de la région de Mornag. Borj Essougui se trouve à 25 kilomètres de Tunis, pourtant c’est la pleine campagne. « C’est une des zones les plus riches de Tunisie sur le plan agricole », précise Amor Slama, propriétaire des 250 hectares sur les 700 que compte l’exploitation familiale. La fratrie s’est organisée sous forme de société anonyme pour éviter le morcellement de ses terres. Chacun expédie sa récolte dans un moulin commun à Kairouan. L’huile extraite est à 80 % exportée en vrac vers la Chine, la Russie ou encore la Jordanie. Le reste est mis en bouteille sous la marque Oliva dans leur unité de Tunis pour l’export ou le marché local. « Je suis fier des résultats de 2015, mais on ne doit pas crier victoire, met en garde le sexagénaire. Il y a de nombreux problèmes structurels à résoudre. On a le rendement le plus faible du pourtour méditerranéen, ce qui est lié au climat, au manque de superficies irriguées et au vieillissement du parc. Il faut investir. » Lui a déjà amorcé ces changements, en optant pour une intensification des plantations depuis 2004 avec des variétés espagnoles et des technologies de pointe : irrigation, fertilisation, taille spécifique. « Les oliviers espagnols coûtent plus cher à l’hectare, l’investissement est plus élevé mais ils sont plus rentables. Seulement, les variétés locales ont une bien meilleure durée de vie. Si c’était à refaire, j’opterais pour des plans tunisiens en leur accordant le soin nécessaire », explique le cultivateur en pointant du doigt une espèce locale, la « chétoui », aux larges branches touffues.

Le bruit du moteur d’une camionnette brinquebalante vient fendre le chant des oiseaux sur les terres de Mornag. À son bord, des dizaines d’ouvrières qui rentrent du travail. Pour recruter de la main-d’oeuvre, Amor Slama a mis en place un système de transports dans un rayon de 35 kilomètres. Il essaie aussi de « mieux payer » ses ouvriers : 14 dinars par jour en moyenne (6 euros), 20 pour le personnel qualifié (9 euros). Il leur accorde des congés, des primes de récolte et d’ancienneté et la sécurité sociale. Des efforts qui illustrent les difficultés à recruter du secteur, qui emploie 120 000 ouvriers, alors même que le pays de 11 millions d’habitants compte officiellement plus 15 % de chômeurs, 30 % environ chez les jeunes. En 2012, l’État avait même dû interrompre des chantiers de construction pour mobiliser de la main-d’oeuvre afin d’assurer la récolte. L’activité est saisonnière, de novembre à février, pénible, car elle se fait en hiver, et est peu valorisée. Par ailleurs, les trois quarts des exploitations sont de petite taille, s’étendant sur moins de 10 hectares. Conséquence, pour beaucoup, le travail n’est perçu que comme une activité complémentaire. « L’olivier rapporte moins car il n’est pas assez travaillé », déplore Mohamed Nasraoui, secrétaire général de la Fédération nationale des producteurs d’olives, relevant de l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (Utap). Même problème concernant le recrutement des tailleurs, une activité indispensable pour assurer un bon rendement des oliviers et donc la productivité des exploitations. Pour y remédier, l’ONH forme des ouvriers spécialisés mais « il faudrait être plus exigeant et augmenter leur nombre », poursuit Mohamed Nasraoui. Et les 200 à 300 tailleurs formés chaque année ne proposent pas tous leurs services. Même s’ils sont mieux payés que les ouvriers agricoles classiques, les 20 à 35 dinars qu’ils pourraient gagner chaque jour (9 à 15 euros) ne suffisent plus à les motiver. La Fédération préconise de les former à la taille d’autres plantes pour qu’ils puissent s’assurer des revenus pérennes toute l’année. « Les salaires ont augmenté de 20 % depuis la révolution, comme les rendements sont très faibles, cela coûte cher », met en avant Chokri Bayou, du ministère de l’Agriculture.

Le manque de stabilité de la production demeure toutefois la principale crainte des oléiculteurs. Avec 97 % des plantations en sec, ils dépendent largement de la pluviométrie, note le ministère de l’Agriculture, qui a lancé un plan de développement pour 2016-2020. Il vise notamment à planter 5 millions de pieds dans les régions du Nord, où les conditions climatiques sont les plus favorables, et à multiplier les plantations en irrigué, un projet de près de 40 millions de dinars (18 millions d’euros). Jusqu’à présent, le Nord ne compte que pour 30 % des plans, près de la moitié se trouvant dans les régions du centre et du Sahel, à faibles précipitations, les 20 % restant se situant dans le Sud désertique à semi-désertique. « On sent les conséquences du réchauffement climatique, les pluies sont devenues irrégulières », se lamente Amor Slama. « Il faut recycler l’eau, dessaliniser. C’est à l’État mais aussi aux instances internationales d’agir ! », s’exclame-t-il. Une étude du ministère de l’Agriculture et de la Coopération allemand prévoit d’ailleurs que, d’ici à 2030, la production des oliveraies tunisiennes baissera de moitié en raison de la hausse des températures, de la multiplication des épisodes de sécheresse et d’une variabilité accrue des précipitations. Une véritable épée de Damoclès.

DES RÉFORMES QUI TARDENT À VENIR
C’est dans ce contexte que d’autres réformes se font attendre. « On a pu sentir une volonté de s’occuper du secteur mais les réalisations traînent », regrette Abdessalem Loued, de la Chambre des exportateurs. Il appelle à la révision des législations concernant le système de production, de conditionnement et d’exportation, ainsi que la simplification des procédures de douane et de contrôle technique. Le ministère de l’Agriculture subventionne déjà à hauteur de 30 % les exploitants qui s’équipent en outils de récolte, mais l’Utap attend plus : une détaxe totale des produits utilisés dans l’agriculture. La plupart des oléiculteurs réclament aussi une réforme de l’ONH afin qu’il régule davantage le secteur, où de nombreux intermédiaires privés ont fait leur apparition et dégagent des marges confortables. Dans le même temps, le gouvernement incite les acteurs à se regrouper. « Aujourd’hui, on ne peut pas affronter la mondialisation sans s’organiser, les petits doivent former des mutuelles, des coopératives et intégrer toute l’échelle de valeurs de la fourche à la fourchette », acquiesce Amor Slama.

Olives & Oliviers, Ruspina, Terra Delyssa, Oslama, Essalem… ces marques tunisiennes de qualité se font petit à petit leur place dans les rayons des supermarchés à l’étranger. En dix ans, les exportations d’huile d’olive conditionnée sont passées de 500 à 20 000 tonnes, se targue Abdessalem Loued. Un succès auquel les privés ont beaucoup oeuvré, en créant notamment en 2006 un Fonds de promotion spécial. Reste que « l’or liquide » tunisien sert encore majoritairement à couper des productions étrangères. La Chambre syndicale espère que les exportations en bouteilles atteindront 50 000 tonnes d’ici à cinq ans. Un objectif partagé par le ministère de l’Agriculture, qui reconnaît « un déficit d’image ». L’huile tunisienne ne sera ainsi officiellement labellisée que cette année. Les oléiculteurs ambitionnent également de diversifier encore les destinations d’export afin de dépendre le moins possible de l’Union européenne. Un travail de longue haleine à en croire Amor Slama, dont la famille a monté deux agences au Canada et en Allemagne pour faire connaître sa marque : « Ce n’est pas si facile de s’implanter sur de nouveaux marchés, ce sont des investissements lourds avec des répercussions à long terme », concède-t-il. Abdessalem Loued, de la Chambre des exportateurs, encourage, quant à lui, les partenariats public-privé dans le pays mais aussi avec l’Union européenne, et exhorte à recourir aux importations si nécessaire. « Les années où nous ne produisons pas assez d’huile, il faut, comme le fait l’Italie, que nous importions aussi. Mais il y a encore des barrières psychologiques. » En attendant, la Commission européenne a offert un accès additionnel à l’huile d’olive tunisienne sur son marché : 35 000 tonnes d’exports exemptés de droits de douane, en plus des 56 700 déjà conclus. Un effort qui vise à « protéger l’économie du pays » pour l’année à venir. Quant à la campagne 2016, elle ne devrait produire que 140 000 tonnes d’huile, moitié moins que l’an passé.

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