Côte d’Ivoire Ambitions chocolatées

Malgré la volatilité des cours, la filière résiste bien. Premier producteur mondial de fèves, le pays est devenu en 2015 le leader des exportateurs de cacao broyé. Il entend maintenant percer sur le marché des produits transformés.

Déclarations officielles, réunions de travail et négociations privées. Depuis le début de l’année, le secteur du cacao est en pleine ébullition. Il réagit à l’entrée en vigueur d’une réforme qui exempte du droit unique de sortie (DUS), principale taxe à l’export, les produits finis issus du cacao. Ce changement illustre la volonté des autorités de pousser les producteurs, et surtout les broyeurs, à investir dans les industries de transformation. L’idée est de répondre à la demande croissante émanant des pays émergents d’Amérique latine et d’Asie du Sud notamment, tout en augmentant la valeur ajoutée du produit exporté. Pour le monde de la fève, qui représente 10 à 15 % du budget de l’État (entre 300 et 350 milliards de francs CFA) et compte pour 40 % du marché mondial, c’est un véritable défi.

Après son arrivée au pouvoir en 2011, Alassane Ouattara a engagé une réorganisation du secteur. Outre la création du Conseil du cafécacao, un prix minimum garanti aux producteurs a été mis en place, d’un montant au moins équivalent à 60 % du prix à l’exportation. Pour la campagne 2015-2016, il a été fixé à 1 000 francs CFA le kilogramme. Le calcul des autorités est simple. « Puisque le salaire de plusieurs millions d’Ivoiriens (dont plus de 900 000 agriculteurs) dépend de près ou de loin de la filière cacao, l’État cherche à faire en sorte que cette réforme bénéficie à l’ensemble de l’économie », observe Aurélien Mali, conseiller analytique senior pour l’Afrique chez Moody’s.

Des actions qui ont indubitablement porté leurs fruits. Depuis 2014, la production se maintient à un niveau record et la qualité a fait un bond en avant. « Nous tournons autour de 1,7 million de tonnes depuis deux ou trois ans, se félicite Mathieu Agui-Miezan, directeur de L’Habitude de vérifier, une entreprise de contrôle-qualité du cacao. Mais surtout, la qualité s’est très nettement améliorée. Le Conseil café-cacao a pris des mesures plus strictes en matière de contrôle des fèves à l’entrée des entrepôts et sur tout le territoire. Et la réforme a mis le producteur au centre des préoccupations de la filière. » Une réussite telle que « l’idée est désormais d’organiser toutes les filières sur le même modèle, de l’hévéa à la noix de cajou en passant par le coton et la banane, afin de maintenir l’agriculture dans ce rôle de cheville ouvrière du développement », constate Aurélien Mali. Les paysans ivoiriens ont ainsi touché quelque 5 653 milliards de francs CFA (8,6 milliards d’euros) en 2015, en hausse de 68 % par rapport à 2012, illustration des bonnes performances du secteur agricole en général.

LE MARCHÉ DU CHOCOLAT DANS LE VISEUR
Parallèlement, la Côte d’Ivoire, qui est aussi premier producteur mondial de caoutchouc et premier exportateur de noix de cajou, tente de capter une part plus importante du marché du chocolat. Un gâteau alléchant qui représente 70 milliards d’euros annuels au niveau mondial, contre 3 à 4 milliards d’euros pour le cacao. Le secteur est encore largement dominé par des multinationales occidentales dont Barry Callebaut, Cargill, Olam ou encore Cémoi. Ce dernier a d’ailleurs inauguré à Abidjan en mai 2015 une première chocolaterie capable de confectionner 10 000 tonnes de produits par an. Un investissement de près de 4 milliards de francs CFA. « Les opérateurs sont de plus en plus incités à transformer sur place par des mesures fiscales, souligne M. Agui-Miezan. Il ne s’agit pas seulement de broyer en Côte d’Ivoire mais aussi de transformer en pâte, en beurre de cacao… » Les industriels du broyage montent doucement en puissance : Barry Callebaut a fait passer sa capacité de 155 000 à 190 000 tonnes par an quand le singapourien Olam a ouvert une usine de 70 000 tonnes à San Pedro. Des résultats encourageants mais somme toute relativement modestes. « Ce n’est qu’un début, tempère d’ailleurs Aurélien Mali. Beaucoup plus d’investissements seront encore nécessaires à l’avenir, ne serait-ce que pour se rapprocher des objectifs très ambitieux des autorités ivoiriennes en matière de production manufacturière. » En effet, celles-ci s’en tiennent pour le moment aux déclarations d’intention déjà formulées : accroître de 35 à 50 % la transformation locale des fèves produites sur place à l’horizon 2020. Quant à l’agrobusiness en général, le plan national de développement prévoit qu’il représentera 40 % du PIB ivoirien d’ici à cette même date.

Ces prétentions devront toutefois s’accommoder des complexités propres à la filière. L’exemption de taxe accordée depuis le 1er janvier fait largement débat dans le pays. Il faut dire que les conditions pour en bénéficier sont loin d’être claires. Surnommée « fiscalité Cémoi » par certains acteurs, elle est accusée de favoriser uniquement le groupe français, laissant de côté les autres exportateurs de produits chocolatés, notamment nationaux. Preuve de la sensibilité du sujet, aucun de ceux que nous avons joints n’a souhaité s’exprimer. Des tensions qui reflètent le climat de défiance qui règne depuis plusieurs années entre industriels ivoiriens et étrangers. Les premiers reprochent aux seconds de se tailler la part du lion, et chacun accuse tour à tour l’autre d’être privilégié par l’État. Dans ce dédale d’acteurs et d’intérêts, les autorités peinent à manoeuvrer. Elles pourraient même décider finalement d’élargir l’exemption de taxe aux produits semi-finis. Une mesure comme un geste d’apaisement ?

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